Un autre moulin de mon cœur ! (VI)

Nous voilà, (enfin !) arrivés au « Molino Stucky », un rendez-vous promis… depuis la première page de ce texte !

J’ai pensé que mes lecteurs pouvaient attendre encore quelques semaines, alors que moi j’ai attendu… quelques décennies avant de faire la connaissance et de découvrir l’histoire de cet endroit !

« Molino Stucky est un palais à Venise, situé à l’extrémité ouest de Giudecca, à côté de l’ancienne usine Fortuny.

Histoire

Le moulin Stucky a été construit entre 1884 et 1895 à l’initiative de Giovanni Stuckyun entrepreneur et financier issu d’une famille noble suisse, dont le père avait déménagé en Vénétie et épousé une Italienne de la famille Forti.

La conception de l’imposant complexe fut confiée à l’architecte Ernst Wullekopf, qui créa l’un des plus grands exemples d’architecture néo-gothique appliquée à un bâtiment industriel. Les pièces du bâtiment conservent encore au plafond les losanges « à pointe inversée » caractéristiques des trémies de l’ancien moulin. 

Le bâtiment se distingue par ses proportions excessives, comparées à celles de l’architecture vénitienne traditionnelle présente sur les deux rives du canal de la Giudecca.

L’idée initiale d’établir un moulin dans la lagune vénitienne est venue à Giovanni Stucky vers le milieu du XIXe siècle, pour donner suite à l’étude du fonctionnement de plusieurs moulins à l’étranger. Sur la base de ces études, l’entrepreneur décida d’exploiter le canal vénitien pour un transport rapide de grains par voie fluviale destinés au moulin de l’île de la Giudecca.

L’usine modèle – équipée d’éclairage au gaz – employait, à pleine capacité, mille cinq cents ouvriers engagés en équipes couvrant toute la journée et pouvant moudre, dans la période de plus grande efficacité, 2 500 quintaux de farine par jour.

En 1895, le complexe préexistant sur lequel se trouvait le moulin fut agrandi selon un plan de l’architecte Wullekopf et divisé en deux zones distinctes : l’une – plus grande et verticale – comprenait le moulin, les entrepôts et les silos ainsi que des bureaux ; un second – composé de bâtiments bas – n’abritait que l’usine de pâtes. C’est alors qu’il prit son apparence actuelle.

Wullekopf souhaitait doter le bâtiment de la façade néo-gothique classique et caractéristique portant le nom du propriétaire du moulin, surmonté d’une horloge gigantesque, une façade qui est depuis devenue un symbole de l’architecture industrielle en Italie.

Le début du déclin de la Stucky Mill – qui servait aussi d’usine de pâtes – a commencé dans les années 1910, après le meurtre de Giovanni Stucky par un employé de la société ayant un casier judiciaire pour menaces à son encontre, et la succession à la tête de son jeune fils, Gian Carlo, peu doué pour la gestion d’affaires et plus intéressé par l’art et les études scientifiques.

La situation des Stucky s’est considérablement aggravée lorsque Benito Mussolini a décidé de réévaluer la lire.

En conséquence, Gian Carlo Stucky a rencontré de plus en plus de difficultés à vendre ses produits et a dû fermer des succursales en Argentine, aux États-Unis, en Égypte et en Angleterre.

Lorsque Mussolini initia la politique économique autarcique – une campagne de propagande visant à promouvoir la production nationale de matières premières – les profits des entreprises chutèrent en flèche, car les affaires des Stucky reposaient sur l’approvisionnement bon marché à l’étranger en grains pour leurs moulins.

En 1954, après une longue période de crise et une affaire syndicale difficile (l’usine fut occupée pendant un mois par cinq cents employés), elle fut irréversiblement fermée.

Rachetée en 1994 par la société Acqua Pia Antica Marcia (groupe Acqua Marcia), l’ancienne zone industrielle a été placée quatre ans plus tard sous la protection de la Superintendance des Beaux-Arts. Laissant l’architecture néo-gothique intacte, elle a ensuite subi l’une des plus grandes restaurations conservatrices d’Europe, concernant directement une ancienne usine.

La fin de l’épreuve de l’ancien complexe est survenue au milieu des années 2000 avec la mise en place d’un partenariat économique et financier entre Acqua Marcia et la chaîne hôtelière Hilton sur la base duquel la zone a été destinée à un complexe immobilier avec une résidence, un centre de conférences et un hôtel de 379 chambres, un restaurant panoramique et une piscine, ainsi qu’une salle de conférence de deux mille places.

Les objets nécessaires à la décoration de l’ensemble ont été sélectionnés sous la supervision de la Direction des Beaux-Arts après une étude chromatique minutieuse qui a permis d’assurer le respect total du design original du bâtiment. Quatre cent cinquante mille briques ont été nécessaires pour la restauration complète du palais monumental, digne, selon les mots du maire de Venise, Massimo Cacciari, d’une architecture d’une ville hanséatique.

Le 15 avril 2003, alors que les travaux de rénovation étaient déjà en cours, le Hilton Molino Stucky Venice a été frappé par un important incendie qui a détruit toute la partie centrale du bâtiment, endommageant en particulier la tour, la petite loggia et le chapeau – qui est le point le plus élevé du bâtiment – ainsi que la façade latérale de la structure.

 Le mur Est s’effondrait presque entièrement dans le ruisseau en contrebas. L’incendie a été éteint après des heures intenses de travail par les pompiers, qui sont arrivés avec deux grands bateaux à moteur et deux hélicoptères  pour les travaux de contrôle et d’extinction, contrecarrés par le vent fort, et compliqués par la grande taille du bâtiment.

Le complexe a commencé ses activités en juin 2007. »

Maintenant, puisque vous connaissez l’histoire de ce bâtiment emblématique pour la ville de Venise, je peux raconter le déroulement de mes contacts le concernant.

Je ne me souviens pas exactement quand j’ai remarqué pour la première fois son existence. Mais, j’ai été, dès le début, « interpellé » par plusieurs questions :

-comment a-t-on pu autoriser la construction d’un tel « monstre » dans une ville aussi emblématique et bourrée d’histoire ?

C’est vrai que, vivant dans la deuxième moitié du XXe siècle, je comprenais mal qu’un siècle auparavant les « soucis » de défense du Patrimoine étaient beaucoup moins présents dans le quotidien des contemporains de l’époque.

Même si, un certain Prosper Mérimée (1803-1870) s’est mobilisé pour sensibiliser les politiques et les citoyens à la nécessité de protéger nos lieux d’histoire. Nommé en 1834 inspecteur général des monuments historiques, il a initié, à partir de 1842, un classement des édifices… etc., etc.

Un organisme similaire, chargé de la protection et du classement des monuments historique, a vu le jour en Roumanie à la fin du XIXᵉ siècle (1892).

En Italie unifiée, c’est en 1880 que fut fondé le premier organisme national chargé « de recenser les monuments, de protéger les édifices historiques, de superviser les restaurations, de gérer les collections publiques ».

Mais, « le patrimoine industriel » n’a pas été, vraiment, pris en compte que… dans les années ’60 –’70 du XXe siècle !

-pourquoi a-t-on laissé se dégrader à ce point un tel édifice ? La réponse… se trouve (probablement !) dans l’affirmation précédente.

En tout cas, je me souviens que, dans les années ’70, quand j’ai demandé des explications sur l’origine de ce bâtiment, on m’a répondu : « Ce sont les anciens moulins de la ville ! »

Point, à la ligne !

C’est seulement en 1988, à l’occasion d’une croisière au départ de Venise, que je suis passé au bord du quai qui longe le Canal de la Giudecca (côté Dorsoduro), et que je suis allé, accompagné de mon épouse et de mon fils (en âge de cinq mois !), regarder cette « ruine debout ».

Que j’ai regardé de nouveau, encore de plus près, d’en haut du bateau de croisière avec lequel nous avons suivi le trajet classique des « Grandi Navi », les paquebots de croisière géants, en longeant le Canal de la Giudecca.

Enfin ! Pas si « géant » que ça, puisque « La Palma » était le dernier paquebot de croisière encore capable de passer dans le Canal de Corinthe !

 A dix centimètres près !

A suivre…

Adrian Irvin ROZEI

Paris, janvier 2026

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