Bon nombre d’années ont passé !
J’ai revu, de temps en temps, « Il molino Stucky ». Après le 2003, avec la façade brûlée et les fenêtres… comme des trous noirs auréolés de fumée !
Quand j’ai appris que l’hôtel hébergé au Moulin Stucky avait ouvert ses portes, je me suis dépêché d’aller le visiter.
Mais, une fois arrivé au bord du Canal de la Giudecca, côté Dorsoduro, j’ai choisi de m’arrêter un moment avant de traverser le canal.
Normal ! J’attendais ce moment depuis tant d’années !
Qui a dit déjà que le meilleur moment de l’amour est “quand on monte l’escalier” ? Clemenceau ? Ou Sacha Guitry ?
Je me suis installé à la table d’un restaurant, tout près du débarcadère d’où j’allais prendre le bateau, et j’ai déjeuné, en admirant la silhouette du Molino Stucky, dorée par le soleil de l’automne sur un fond de ciel bleu… comme en Italie !
« Azzurro,
Azur,
Il pomeriggio è troppo azzurro
L’après-midi est trop azur
E lungo per me.
Et long pour moi… »
Cette fois-ci… je l’ai trouvé beau ! Avec ses murs en briques dorées et le toit en pointe bleuté… ça a de la classe ! Et, en quelque sorte, le symétrique des façades à fenêtres géminées vénitiennes.
* * *
Une fois sur place, l’architecture et la décoration du bâtiment ne m’ont pas déçu, non plus !
Les statues, les mosaïques, les longs couloirs en brique, les vitrines discrètement éclairées, la belle meunière de la façade et ses épis de blé… ça valait la peine d’attendre tant d’années !
J’y suis retourné en 2018. En voyant que l’on peut y entrer… « comme dans un moulin » (astuce !), je suis monté sur la terrasse supérieure.
Quelle vue ! A te couper le souffle ! Le Canal de la Giudecca et toute la ville de Venise à ses pieds !
On se prend pour… le roi du pétrole ! Ou de la farine ?
Mais, ce qui me dérangeait, d’en haut du Molino Stucky ou depuis les promenades, tout au long du Canal, c’étaient les « Grandi Navi » démesurés et polluants.
Je ne pouvais pas savoir que, à partir de 2021, les paquebots de croisière de plus de 25 000 tonnes n’auront plus le droit d’emprunter le canal de la Giudecca.
Mais, qu’après le COVID, une autre « pandémie » menacerait la Cité des Doges : le surtourisme !
Et pourtant, certains l’avaient vu venir il y a… plus d’un siècle !
Voici ce qu’écrivait Jean-Louis Vaudoyer**, dans un texte intitulé « J’irai à Venise !… », publié dans la revue « L’Illustration » en 1925 :
« J’ai été à Venise !… »
Hélas ! comme la mémoire sait bien aiguiser les regrets !
Il suffit d’une couleur, d’un son, d’un parfum : les souvenirs s’attroupent ! Toute ma vie, dans les couchants de septembre, un certain rose du ciel, au-dessus d’un certain vert de l’eau, me fera voir, où que je sois et quels que soient alors mes pensées, mes plaisirs, la lagune au-delà de la Giudecca, vue des beaux jardins Eaden.
On a le droit de s’y promener, à la fin du jour.
Là sont plantés des manguiers si couverts de mangues (sont-ce bien des mangues ?) qu’on se demande, en voyant tant de fruits d’or dans les feuilles, si le soleil n’a pas confié aux branches mille nids d’or où l’ombre va couver, pour demain, ses rayons.
Là, d’une terrasse où frissonne l’herbe rase, les odeurs à la fois âpres et fades de la mer vénitienne vous montent aux narines et vous parlent d’une Sirène captive. Celle dont les formes étaient sculptées à la proue des galères et qui, au temps glorieux de la Sérénissime, revenait du Levant, dressant orgueilleusement, sur le ciel adriatique, ses bras chargés de colliers, de perles, de colliers de sequins…
Maintenant, la pauvre Sirène désenchantée meurt sous des chaînes d’algues, enlisée dans une vase douce et grasse.
Sur l’eau qui l’a ensevelie, l’on ne voit plus guère passer que des couples de touristes fraîchement unis. Ils sont las des musées, las des palais et rêvent au moyen de regagner le plus directement possible leur confortable maison de Manchester, de Hambourg ou de Cincinnati. »
Et, malgré tout, j’ajouterai, ils sont de plus en plus nombreux !
Sommes-nous condamnés à ne plus aller à Venise ? Ne pourrais-je plus, bientôt, revoir mon cher Molino Stucky ?
Henry James disait déjà :
« Venise a été peinte et décrite des milliers de fois, et, de toutes les cités du monde, elle est la plus facile à visiter sans qu’il soit besoin d’y aller. »
Heureusement que, pendant plus d’un demi-siècle, j’ai accumulé tant de photos, des films, des musiques***…et plein de souvenirs de Venise, que j’ai pris un ENORME plaisir à partager avec vous !
Adrian Irvin ROZEI
Paris, janvier 2026
** Jean-Louis Vaudoyer, né au Plessis-Piquet le 10 septembre 1883 et mort à Paris le 20 mai 1963, est un historien d’art et écrivain français prolifique ; auteur de romans, poèmes, impressions de voyage notamment sur l’Italie et la Provence, ainsi que de préfaces, d’essais ou d’articles de presse.
Critique d’art et critique littéraire, formé à l’École du Louvre, en 1904 il est attaché au musée des Arts décoratifs de Paris, puis dans le domaine de l’édition, il travaille comme directeur de collections dans les années 1920 et de nouveau à partir de 1947.
Il est commissaire d’exposition puis conservateur du musée d’histoire de la ville de Paris, le musée Carnavalet, de 1934 à 1941. Il est administrateur de la Comédie-Française de 1941 à 1944 et académicien à partir de 1950.
*** « Les grandes chansons pour l’été » (Le grandi canzoni X l’estate) que je fredonnais à la plage, en Italie, à la fin des années ’60 !
Echantillons :
youtube nico fidenco legata a un granello di sabbia – Recherche Google
SAPORE DI SALE – GINO PAOLI (Une réalisation de Atilio)
Ainsi que : Il mio cuore non è rosso… | ADRIAN ROZEI









Antoinette D. du Languedoc écrit:
“Merci beaucoup. J’ai bien aimé voyager à travers vos écrits et vos photos.
Magnifique !
Bonne continuation dans vos activités.
Antoinette “