Un autre message de Hürrem (I)

La Bastide Vieille, le 16/03/2022

Il y a un personnage historique féminin que j’apprécie particulièrement. Je pourrais même dire que j’en suis amoureux ! Alors que je ne l’ai jamais rencontré. Et pour cause ! Elle a vécue cinq siècles avant moi !

Je veux parler de la belle rousse Hürrem.

Cela ne vous dit rien ?

…ça ne m’étonne pas : c’est le nom que lui a donné son époux, le Pādichāh, calife et sultan, « Sultan Suleyman Han, Souverain de la Sublime Maison d’OsmanSultan us-Selatin (Sultan des Sultans), Hakan (Khan des Khans), Commandeur des fidèles et Successeur du Prophète du seigneur de l’UniversGardien des Villes Saintes de La Mecque, Médine et Kouds (Jérusalem), Kayser-i Rum ( César de Rome), Padishah des Trois Villes d’Istanbul ( Constantinople), Edirne (Adrianople) et Bursa, et des Villes de Châm (Damas) et du Caire (Egypte) etc., etc. ».

Eh bien, Hürrem signifie, tout simplement, « la Rieuse ».

Voilà comment je me souvenais d’elle, dans un texte (en roumain) écrit il y a une dizaine d’années :

* * *

 

Message de Hürrem 

« J’ai vu tant de merveilles,
J’ai vu tant de trésors
Que j’en rêv’encore.
J’ai vu l’enchantement
Du soleil du Levant
Et des nuits de l’Orient ! »

« Le Secret de Marco Polo », opérette de Francis Lopez 

Cela fait plus de trois ans que je n’ai pas vu Hürrem. Et ce n’est pas du tout mon habitude !

Depuis quarante ans, chaque fois que je passe par Istanbul, plus ou moins souvent, je n’oublie jamais de lui rendre visite !

Au début, dans les années 70, j’y allais avec mon amie “Aziyadé”, avec qui nous nous tenions la main comme des enfants sages, sans nous regarder dans les yeux, en demandant à Hürrem, secrètement, de bénir et de protéger notre amour. Nous venions avec une tulipe rouge à la main, que nous laissions sur les marches de son “turbé**” lorsque les portes étaient fermées.

A cette époque, les étrangers étaient rares à passer par cet endroit. Par la suite, ils ont tous courus  pour visiter la mosquée de Soliman le Magnifique au sommet de la colline qui domine Istanbul.

Et ils n’ont pas prêté attention au discret mausolée caché parmi les tombes plus ou moins abandonnées du petit cimetière à côté de la mosquée. Même l’inscription sur la porte, qui était le plus souvent fermée avec un lourd cadenas, était écrite uniquement en turc et disait “Hürrem Sultan”.

Mais ceux qui étaient assez curieux pour regarder de plus près l’image sur la plaque, avaient remarqué le portrait d’une jeune fille un peu timide et rêveuse, vêtue d’une sobre robe en velours rouge, portant quelques bijoux discrets. Seul le couvre-chef, une sorte de grand bonnet blanc avec un voile qui tombait sur ses épaules et cachait des cheveux rouge – feu, indiquait la présence marquée d’une dame de qualité.

Mais de là à s’imaginer qu’ils se trouvaient devant le portrait de la sultane la plus puissante de l’histoire de l’Empire ottoman… Et encore moins à l’imaginer éternellement souriante et joyeuse : en turc, “Hürrem” signifie “celle qui rit”. Ou du moins, c’est ainsi que l’appelait son mari, Soliman le Magnifique !

Rien n’aurait pu imaginer qu’Alexandra Lisowska, la fille d’un prêtre orthodoxe ukrainien, née vers 1505 dans l’actuelle Ruthénie subcarpatique*, deviendrait  la sultane la plus célèbre de l’histoire de l’Empire ottoman, connue en Occident sous le nom de Roxelane.

Capturée par les Tatars lors d’un raid, Hürrem a été emmenée comme esclave, d’abord en Crimée, puis à Istanbul, vers 1518.

Une fois emprisonnée dans le harem du sultan, Hürrem réussit à devenir sa favorite, son épouse  et mère de son enfant – un garçon, bien sûr ! – pour occuper la position importante d’ “épouse n°3”.

Lentement, lentement, malgré les intrigues et les conflits au sein du harem, Hürrem parvient à devenir la première épouse du sultan, à seulement 25 ans, et même à éliminer purement et simplement ses concurrentes.

Quel genre de charmes Hürrem a-t-elle su utiliser pour conserver non seulement l’amour du sultan jusqu’à sa mort, mais encore pour le convaincre de modifier ses décisions, tant familiales que politiques ?

Etait-ce seulement à cause de sa beauté et de ses nombreux talents ? Ou, surtout, parce qu’elle été douée  d’une intelligence exceptionnelle ?

Ou tout simplement grâce à son caractère heureux ? Ce n’est pas pour rien que le Sultan l’appelait “celle qui rit” !

C’est peut-être précisément pour comprendre ce mystère que je reviens depuis quarante ans sur la tombe de Roxelane.

Seulement, depuis trois ans, la lourde porte en bois et métal est fermée par un énorme cadenas !

Tous les guides d’Istanbul me racontent que la ville a été désignée “Capitale culturelle de l’Europe pour 2010” et que d’importants travaux de restauration sont en cours partout, mais surtout à la mosquée de Soliman le Magnifique, époux de Hürrem.

Que puis-je faire ? Attendre 2010, dans l’espoir de pouvoir retourner sur la tombe de ma sultane préférée !

En effet, en octobre 2010, immédiatement après mon arrivée à Istanbul, je cours à la mosquée de Suleyman, dès le matin, à l’heure de l’ouverture.

Bien sûr, la porte est fermée ! Les travaux, qui devaient être terminés le 1er janvier, ont pris du retard ! “Revenez l’année prochaine !

Un peu boudeur, je fais le tour de la mosquée. Et soudain, que vois-je ? La lourde porte du cimetière est ouverte !

Des tombes en marbre blanc, bien restaurées, avec des plaques explicatives, bordent l’allée principale menant au ” turbé “.

Il est tôt le matin, il n’y a personne dans le cimetière, le soleil d’automne enveloppe les pierres sculptées d’un halo doré ; ici et là, une rose rouge ou “pembé”*** jette une touche de couleur vive sur les dalles blanches !

Je suis seul, dans un monde ancien, entouré d’un silence mortel, mais il n’y a rien de macabre. 

Au contraire ! Je ressens physiquement la profondeur de l’Eternité. Tout parait en  équilibre ! Si le Paradis existe vraiment, il doit être un peu comme ça !

J’enlève mes chaussures et je marche timidement sur les épais tapis du “turbé”. Le silence… pas une feuille qui bouge !

Lentement, lentement, je sens le contact d’un souffle entre mes jambes !

Je regarde attentivement… et qu’est-ce que je vois ?

Un chat, occupé à me tourner autour, passe entre mes jambes, comme si j’étais un meuble !

Après quelques tours, il s’arrête, me regarde longuement, émet un “miaou” discret et s’en va. Il est clairement en train de m’inviter quelque part !

Il s’approche de la tombe de Hürrem et en fait le tour, de plus en plus près. Le tombeau de Suleyman ne l’intéresse guerre.

De temps en temps, il me jette un regard sous ses cils, comme pour s’assurer que je ne l’ai pas perdu de vue. Il s’arrête un moment, réfléchit un instant et… saute directement sur la barrière en bois qui entoure la tombe !

Lentement, très lentement, il tourne autour de la clôture en bois sculpté, me laissant l’apercevoir… jusqu’à ce qu’il s’arrête juste au-dessus de la plaque qui raconte l’histoire de la Sultane aux cheveux de feu, exactement  à l’endroit où il est indiqué que l’on n’a pas le droit d’utiliser le flash.

Je suis fasciné ! Je n’ose pas bouger un doigt ! Seul le chat me regarde et… semble dire :

 “Qu’est-ce que tu attends ? Tu n’as pas compris que tu dois prendre une photo ? Combien de temps pense-tu que je devrais attendre ? C’est pour ça que tu es venu ! Tu ne veux pas garder un souvenir ?

Sans le savoir, j’appuie sur le bouton de l’appareil photo. Dieu sait ce que ça va donner ! Dans ma tête, je prie pour que ce moment dure… toute une éternité !

Le chat trouve que j’ai eu assez de temps, il saute sur la crête de la tombe, court dessus et en dessous environ trois fois, en signe de pleine possession… et disparaît, je ne sais où !

Je ne sais pas quoi penser. Est-ce que je rêvais ?

Je m’assieds sur le banc de pierre près de la fenêtre, devant la tombe de Hürrem, et j’essaie de rassembler mes pensées, à moitié éveillé, à moitié dans un rêve !

Et soudain, qu’est-ce que je ressens ? Accroché à ma cuisse, pelotonné et ronronnant tranquillement, c’est le chat ! On croirait qu’il est endormi ! Il ne se soucie même pas de moi !

Je remarque  maintenant sa fourrure hirsute, assortie aux couleurs du tapis brodé d’or sur la tombe de Hürrem.

Que dois-je faire maintenant ? Attendre que le chat se réveille ? Ou, comme Mahomet, est-ce que je coupe le manteau pour ne pas le déranger ?

Après quelques minutes, le chat ouvre un œil…, puis le second,… bâille, s’étire, saute du rebord de la fenêtre, me tourne le dos et disparaît par la porte du “turbé”.

De loin, j’entends le rire cristallin des jeunes filles… qui semblent s’amuser ! Ou peut-être… !

En tout cas, je comprends enfin comment Hürrem a hypnotisé le Sultan !

Adrian Irvin ROZEI
Istanbul, octobre 2010

*   *   *

Je pensais, en quittant le cimetière, cette rencontre par delà les siècles, terminée.

Je ne pouvais pas imaginer la surprise qui m’attendait une dizaine d’années plus tard !

A suivre…

Adrian Irvin ROZEI
La Bastide Vieille, mars 2022

*Pour mémoire :

« La Ruthénie, dite aussi Ruthénie subcarpat(h)ique,  Russynie subcarpat(h)ique, Ukraine subcarpat(h)ique, Ukraine transcarpat(h)ique ou Transcarpat(h)ie est une petite région montagneuse d’Europe centrale située à cheval sur les Carpates ukrainiennespolonaises  et slovaques. Elle est peuplée de plusieurs groupes ethniques : aux côtés des Ukrainiens majoritaires, appelés ici RuthènesRussyns et Houtsoules, vivent aussi des minorités  slovaquespolonaisesroumaines et tsiganes.

Avant la seconde Guerre mondiale, il y avait aussi de nombreuses communautés  juives.

Depuis 1945, l’essentiel de la Ruthénie forme l’oblast de Transcarpatie en  Ukraine. »

Le voisinage de cette région, limitrophe avec mon pays de naissance, pourrait expliquer, en partie, mon amour pour « la Rieuse » !

** Turbé : en turc, signifie « tombeau ».

***Pembé : rose en turc (dans le texte)

1 thought on “Un autre message de Hürrem (I)

  1. C.P. de Bucarest écrit:
    Grozavă poveste, de…1001 de nopți!
    Aștept urmarea și… notez destinația pt călătoria (de numai câteva zile) la Istanbul pe care o avem plănuită la finalul lui iunie, “în gașcă”, ca preambul la sejurul litoral de 10 zile dintr-o mică localitate bulgară vecină cu frontiera turcă, pe care am descoperit-o și unde ne-am simțit bine anul trecut

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