«Traduttore, traditore ! »*

La Bastide Vieille, 12/07/2021

« Le don des langues (est) le mystérieux présent de la Pentecôte. L’épisode est célèbre. Lors de la Pentecôte, les apôtres se mirent à parler dans toutes les langues. Ce don du Saint-Esprit n’a pas fini d’intriguer. »

J’avoue que j’ai toujours rêvé de comprendre toutes les langues du monde !

Mais, pas les mots dits dans chacune de ces langues.

Moi, j’aimerais comprendre ce que suggèrent à chaque destinataire les affirmations et  histoires racontées par ses interlocuteurs. Parce que, chaque phrase prononcée déclenche dans l’esprit de celui qui l’écoute d’innombrables connections, souvenirs, références ! Tout comme dans l’esprit de celui qui parle !

Comme j’ai la grande chance de pratiquer une petite dizaine de langues, je me suis rendu compte qu’en vérité, l’important n’est pas de comprendre ce que signifient les mots de votre interlocuteur, mais ce que vos affirmations lui font remonter du fond de sa mémoire, culture, souvenirs…

Ainsi, quand j’ai reçu un texte, écrit il y a presque un siècle, de la part d’un ami Roumain, je me suis demandé si quelqu’un qui ne comprend ni la langue, ni les arrière-pensées de l’auteur, ni le contexte de sa création, peut être sensible à sa signification !

D’autant plus que, dans les oreilles de tous les Roumains, les vers qui accompagnent  cette histoire, font résonner les notes d’une fameuse « romance », écrite par un grand musicien, le maître du tango roumain d’entre les Deux Guerres, Ionel Fernic.

Mais, tout d’abord, qui était Cincinat Pavelescu :

Cincinat Pavelescu (2 novembre [ OS 20 octobre] 1872 – 30 novembre 1934) était un poète et dramaturge roumain .

Né à Bucarest, ses parents étaient l’ingénieur Ion Pavelescu et sa femme Paulina ( née Bucșan). Il a fréquenté l’école dans sa ville natale, suivi de la faculté de Droit de l’Université de Bucarest de 1891 à 1895, et a obtenu son doctorat en 1897. Il a commencé une carrière juridique en 1899.

Pendant ce temps, il  fit ses débuts littéraires avec des poèmes dans  Biblioteca familiei, en 1891. Il a commencé à attirer l’attention avec ses écrits dans  Literatorul, où il a publié à partir de 1892.

Cette année-là, il est devenu son rédacteur en chef, et a assumé le rôle de co-directeur en 1893. Il a été le rédacteur en chef de Convorbiri critice (1907-1908), et faisait partie de la direction de Falanga literară à partir de 1910.   En 1920, il édite Le courrier franco-roumain, politique, économique et littéraire à Paris. De 1931 à 1934, il dirige la revue littéraire Brașovul.

 Il fut le premier président de la Société des écrivains roumains, élu en 1908. En 1927, il remporta le prix national de poésie. Il est mort à Brașov.

 L’histoire de la poésie de Cincinat Pavelescu : “Vous souvenez-vous, Madame?”

« J’étais étudiant en Droit à Paris il y a trente ans.

Jeune, confiant et plein d’espoir, je portais ma poésie à travers les salons, conquérant les cœurs avec un madrigal ou une sérénade, choyé par des amis et aimé par les femmes.

A la fin de l’automne, par une belle journée parisienne aux reflets bleus sur les dômes, les ponts et les clochers, je suis allé promener ma nostalgie dans les merveilles du parc de Versailles. Je cherchais une opportunité d’inspiration pour un poème qui me tracassait depuis longtemps.

Je me suis assis sur un banc. Il commençait à faire sombre. Soudain, une silhouette féminine gracieuse apparut lentement d’une ruelle dans le lointain, d’un pas doux, sans cadence. Elle s’est approchée et a légèrement hoché la tête et m’a demandé si elle pouvait s’asseoir sur le même banc.

Son apparition inattendue m’avait profondément troublé. Elle était belle, très jeune. Un rayon de soleil, s’attardait sur son front blanc donnant à ses cheveux des reflets dorés de cendre et ses yeux bleus brillaient comme la mer. Elle, la première, rompit le silence. Elle avait l’accent du sud de la France.

-Vous êtes parisien ?
-Raté. Je suis seulement à Paris pour étudier le droit. Je suis aussi un modeste poète. Je suis venu à Versailles attiré par la fin de l’automne, avec ses feuilles mortes et les ruelles solitaires.
– Alors vous venez de quelque part dans la province ?
– Encore raté. Beaucoup plus loin.
– Étranger?
– Oui.
– De quel pays?
– De Roumanie.
– Êtes-vous Roumain, Monsieur ?

La « Française » fit irruption dans le roumain le plus parfait, se levant du banc, comme poussée par un ressort.
– Mais, c’est pas possible! Je suis aussi Roumaine, Monsieur, étudiante en lettres à la Sorbonne.

J’étais glacé. L’incident était vraiment extraordinaire. Dans le désert du parc près de Paris, se rencontrer à la fin de l’automne, deux personnes, les seuls visiteurs perdus au hasard parmi les millions de visiteurs dans Paris et tous les deux Roumains ! A cette époque, mes compatriotes en France se comptaient sur les doigts d’une main.

Le soir nous a pris sur le même banc, parlant comme de vieux amis.

Mais, je suis sûr que nos pensées se sont croisées dans le tourbillon de la même tentation. Je suis sûr que des désirs non avoués se cachaient dans l’esprit de la jeune fille, ainsi que dans mon esprit jeune et pressé.

Puis la nuit, la solitude, le hasard… étaient nos complices. La lune s’était levée et sa lumière argentée se reflétait mystérieusement sur le miroir du lac qui tremblait à chaque feuille tombée.

J’ai essayé de lui prendre la main. Elle n’a pas résisté. Elle me laissa la caresser quelques instants. C’était chaud et soyeux.

Elle se leva soudain du banc et dit fermement:
– Il est très tard et ma logeuse m’attend.
– Vous avez raison. Allons-y !

Une heure plus tard, le train nous a déposés à la gare de Paris.

– Quand te reverrai-je?, lui ai-je demandé avec espoir.
– Laissez le hasard décider. De même qu’il a fait le miracle de vous trouver dans le parc de Versailles, je suis sûr qu’un jour je vous rencontrerai dans les rues du Quartier Latin, dans les escaliers de la faculté ou à la galerie d’un théâtre.

C’était juste ! Sa vision était plus romantique que mon désir aigu et impatient.
Les jours ont passé, les mois ont passé et je ne l’ai plus jamais revue. Sa voix profonde et chaleureuse me hantait. La lumière de ses yeux bleus et son front rêveur me poursuivaient. En vain, je promenais mon regard sur les boulevards, à travers les stations de tramway et les parcs, en vain je cherchais les silhouettes des passants pressés. Son souvenir me tenaillait comme une musique dérangeante, comme une symphonie inachevée.

Mais en vain. La fille du jardin de Versailles était partie pour toujours…

À la fin de mes trois années d’études, avec un diplôme en poche, je rentrais au pays.

Nommé à la magistrature dans une commune du département de Muscel, j’ai ensuite été promu juge de district à Constanța et, plus tard, procureur à Buzău.

Vingt ans s’étaient écoulés depuis mon retour au pays.

La jeunesse était loin derrière. Les cheveux sur mes tempes étaient gris et ma calvitie brillait tout comme maintenant. L’ancien élève était devenu le maître rondelet d’aujourd’hui, avec un monocle, une canne et des prétentions.

Un soir, je me suis retrouvé à l’improviste invité dans la maison de l’administrateur des finances avec quelques collègues de la cour. Beaucoup de monde, de la lumière, de la danse, de la gaieté.

Au milieu du tumulte, mon ouïe était attirée par une voix qui me semblait familière. Il y avait des nouveaux venus, saluant l’hôte des lieux.

J’étais curieux de les voir. Un colonel avec sa femme. Les présentations ont été faites.

– Procureur Cincinat Pavelescu.
– Madame et Monsieur le Colonel M.

La dame pâlit soudain, laissant échapper une légère exclamation de surprise.

Apparemment troublée, incapable de se contrôler, le visage rouge d’émotion, elle me demanda en français :

– Tu ne me reconnais pas? Les cheveux gris et les lunettes m’ont-ils tellement changé en vingt ans ?

S’adressant à son mari, elle lui dit, cachant difficilement son inquiétude:
« Vous savez, vous vous souvenez, je vous ai avoué cet incident bizarre à Versailles. C’est le monsieur… c’est le personnage dont je vous parlais… »

Le colonel sourit avec bienveillance et s’éloigna discrètement, me laissant en compagnie de la dame. Nous nous sommes longuement regardés, émus, vaincus par le poids du souvenir le plus dur : la jeunesse.

Nous avions vieilli, tous les deux. Puis, dans le silence de sa voix douce, la même que lorsque je l’écoutais avec passion au coucher de soleil bleu du parc de Versailles, elle me raconta en phrases simples, très simples, son existence d’alors à aujourd’hui. Elle menait une vie tranquille, ayant trois enfants, un mari bon et dévoué. L’aîné de ses enfants était étudiant, comme nous l’avions été lors de notre rencontre.

Les cheveux gris, le visage toujours aussi beau, mais dépourvu de l’éclat d’un autre temps, elle ressemblait à une petite bourgeoise résignée, regardant la vie à travers le verre de ses lunettes, une figure épisodique détachée des romans aux sujets provinciaux.

Quand elle eut fini de raconter l’histoire, de gros grains de larmes roulèrent sur ses joues. Je lui ai serré la main, je voulais lui parler, mais la gorge serrée ne me permettait pas de lui dire tout ce que je pensais.

Elle est ensuite allée sereinement, retrouver son mari après ces aveux.

Je suis passé inaperçu parmi les invités et je suis sorti dans la rue. J’étais troublé et l’air de la nuit me faisait du bien.

Arrivé chez moi, seul, je pris la plume et écrivis en souvenir de celui du parc de Versailles, le vers tumultueux d’une jeunesse révolue, ce beau poème :

« L’automne…

Vous souvenez-vous, Madame ? »

Vous souvenez-vous, Madame ?
Il était tard, c’était l’automne
Et les feuilles tremblaient
Dans le vent du soir.
………………………….
Tu te souviens aussi de la soirée
Avec ce crépuscule violet,
Quand l’automne s’accorde lentement
Sur sa feuille jaune, la guitare.

Sur le lac au clair de la lune
Lentement un cygne passait
Et sa tâche blanche se perdait
Dans la nuit qui doucement tombait.
………………………….

Il était tard, c’était l’automne…
Vous souvenez-vous, Madame ? »

En version « variété »:

Au cimetière de Bellu, sur le socle du buste qui orne la tombe de Cincinat Pavelescu, ses amis ont eu la gentillesse d’inscrire un seul vers, si cher au Maître, gravé dans la pierre :

« Vous souvenez-vous, Madame ? »

Que l’on peut retrouver, en version de concert :

Adrian Irvin ROZEI

La Bastide Vieille, juillet 2021  

*Traduttore, traditore est une expression italienne signifiant littéralement: « Traducteur, traître », soit : « Traduire, c’est trahir ». Il s’agit d’une paronomase, expression qui joue sur la ressemblance entre les deux mots. Elle est couramment utilisée dans d’autres langues que l’italien, en raison de sa concision et du jeu de mots.Le fait de comparer un traducteur à un traître signifie que la traduction d’un texte d’une langue dans une autre ne peut jamais respecter parfaitement le texte de l’œuvre originale.

Beaucoup de polyglottes préfèrent lire une œuvre en version originale car ils veulent la découvrir telle qu’elle a été créée par l’auteur. Dans un cas extrême, traduire un poème en le modifiant pour garder les rimes  altère singulièrement l’œuvre du poète.

 

2 thoughts on “«Traduttore, traditore ! »*

  1. Adrian, tu peux t’exprimer en une dizaine de langues…Je reste sans voix. Je serai curieux d’en avoir la liste ?
    Bonnes vacances à La Bastide.

  2. Adrian, tu peux t’exprimer en une dizaine de langues…Je reste sans voix. Je serai curieux d’en avoir la liste ?
    Bonnes vacances à La Bastide.

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