« Roule, roule train du plaisir »… toute la nuit ! (IV)

La Bastide Vieille, le 15/08/2020 

Si je n’ai jamais eu l’occasion de voyager en train de nuit dans « L’Orient Express », j’ai réussi, au moins, à traverser la France, de nuit, avec les fameux « Wagons – lits ». Et en « Première classe – Luxe »… excusez-moi du peu ! 

Ceci, grâce à la « Convention collective » de l’industrie pour laquelle je travaillais à l’époque.  Celle-ci prévoyait et, -qui sait ? Peut-être qu’elle le prévoit encore ! – que les cadres d’un certain niveau doivent voyager en « Première ». 

Tout comme, une autre règle administrative prévoit que, si un vol dure plus de 3heures 30, on a droit à la « Classe affaires » et en dessous, seulement à la « Classe économique ».

Cella faisait que, sur un Paris-Santiago, avec escale à Buenos-Aires, si le vol changeait de  code entre la capitale de l’Argentine et celle du Chili, j’étais obligé… de passer, sur ce dernier tronçon, en « Classe économique » !  

Mais, heureusement, les filles de l’agence de voyages, que j’approvisionnais grassement en cigarette achetées en « Duty free », ont trouvé une astuce  pour me permettre de continuer en « Classe affaire »… après 12 heures de vol depuis Paris ! 

Jusqu’au jour où je suis tombé… sur une fille qui ne fumait pas !

J’ai dû, donc, passer aux… bouteilles de parfum.

« Corruption d’agent en exercice de ses fonctions ? » Je compte sur vous pour ne pas le répéter ! LOL

Mais,…« Aux grands maux, les grands remèdes ! », comme dit un vieux proverbe français. 

J’ai décidé, donc, pour aller à Marseille en voyage d’affaires, de prendre le « Train bleu » de nuit, au lieu de l’avion du matin, comme faisaient mes collègues.

Ceci présentait l’avantage de me permettre d’arriver à ma réunion « frais et dispos », après une bonne nuit de sommeil, au lieu de « marcher au radar », comme ceux qui avaient dû se lever… à 5 heures du matin, pour ne pas rater leur vol ! 

Une fois arrivé à la gare, j’ai découvert que l’on m’avait réservé un compartiment « single » dans un train de luxe.

La cabine comportait une banquette, mais aussi un fauteuil large et confortable dans le sens de la marche du train, tout comme une petite table de travail, juste devant la fenêtre. Le tout, en velours bleu sur fond de boiseries acajou. Pas si mal ! 

Peu de temps après le départ du train, un employé en uniforme à gallons et portant une casquette dorée, s’est présenté et m’a demandé si je souhaitais dîner. Après ma réponse affirmative, il m’a prié d’attendre quelques instants dans le couloir.

A mon retour dans la cabine… je n’ai pas reconnu les lieux ! 

Une superbe table, dressée avec nappe et serviettes en dentelle, couverts en argent et verres en cristal avaient remplacé mon bureau. Bien sûr, la rose dans un récipient en argent ne manquait pas à l’appel !

L’employé des chemins de fer devait être, aussi, illusionniste, parce que je n’ai pas compris d’où avait-il sorti tout cet attirail !

On m’a présenté une carte des mets et la carte des vins, qui auraient pu rendre jaloux un restaurant comme… « La Tour d’Argent ». 

Une fois mon repas terminé, on m’a prié, de nouveau, de sortir du compartiment.

A mon retour,… nouveau changement de décor !

La banquette s’était transformée en lit ! Et  la table et le fauteuil… en cabinet de toilette avec lavabo et miroirs ! 

J’ai dormi comme un prince dans mes draps de lin fin, brodés avec le sigle de la compagnie des « Wagons-lits ». Mais, d’abord, j’ai joué un petit moment avec les multiples interrupteurs et variateurs  des différentes veilleuses et lumières du compartiment. 

Le lendemain matin, le même ballet a commencé pour le petit déjeuner, dans la chambre redevenue « salle à manger ».

Je serais bien resté quelques heures de plus, pour admirer les autres transformations de l’endroit, mais… nous étions arrivé à destination.

Quel dommage ! 

Au pied des marches permettant de descendre sur le quai, mon « groom » m’attendait, sa casquette à la main, en me souhaitant « une bonne journée ». 

En tout cas, elle avait fort bien commencé !  

 *   *   * 

J’ai réussi, aussi, à traverser la Roumanie, du nord au sud, en train de nuit. 

C’était au début des années 2010. 

Je suis allé à Sighet pour visiter le « Le Mémorial des Victimes du Communisme et de la Résistance » ( en roumain : Memorialul Victimelor Comunismului şi al Rezistenţei ) en Roumanie, qui se compose du Musée Sighet (souvent confondu avec le Mémorial) et du Centre international d’études sur le communisme ». 

« Le Musée de Sighet est un de ces lieux qui aident à apprendre l’histoire récente du monde. Tout comme le S21 au Cambodge, c’est un musée qui vient à montrer les horreurs de la répression du communisme face à la population. Le musée est une ancienne prison et ses trois étages et son jardin sont un musée spectaculaire où vous pouvez séjourner au moins pendant une heure. 

La prison de Sighet était un lieu où étaient interrogés, emprisonnés et tués de nombreux intellectuels et citoyens de Roumanie. Un musée vraiment fantastique et passionnant. Dans la partie inférieure, vous pouvez voir les visages de milliers de citoyens roumains (victimes de la terreur), dans le reste du musée, la vie et  la répression à cette époque sous le joug communiste.…l’entrée est à 1 euro symbolique. » 

J’ai travaillé une bonne quinzaine d’années avec les organisateurs de ce musée. Mais, ceci est une autre (longue !) histoire. 

Maintenant, il s’agissait de retourner à Bucarest au plus vite.

J’aurais pu prendre un vol, depuis l’un des aéroports de la région. Pas si simple !

Ou de musarder en route, faisant deux ou trois escales, dans des villes ou des régions touristiques du Maramuresh, de la Transylvanie ou de la Valachie.

Parce que Sighetul Marmatziei, le nom complet de la ville, se trouve à l’autre extrémité de la Roumanie, tout près de la frontière nord du pays, juste à coté de l’Ukraine sous-carpatique.  

Moi, j’ai choisi de revenir à Bucarest… en train ! Et qui plus est, en train de nuit !

Le train partait de Sighet vers 8 heures du soir et arrivait à Bucarest vers 8 heures du matin. Largement le temps de se reposer et d’admirer des paysages fort variés sur quelques 700 km ! 

Mais, moi j’avais un problème particulier !

En étudiant le trajet du train, j’avais remarqué qu’il s’arrêtait, seulement 2 minutes, vers 3 heures du matin, à Băile Tuşnad. 

Tuşnad aujourd’hui!

Băile Tuşnad (en hongrois: Tusnádfürdő) est une ville roumaine du judeţ de Harghita, dans le Pays sicule en Transylvanie.

La ville de Băile Tuşnad est située au sud-est du județ de Harghita, à l’est de la Transylvanie, au pied des Monts Bodoc, sur les rives de l’Olt, à 34 km de Miercurea Ciuc (Csíkszereda).

La ville et la région environnante sont célèbres pour leurs cures thermales et les eaux minérales reçues des sept sources. À proximité se trouve le lac Sfânta Ana, un célèbre lac de cratère volcanique, unique en son genre en Roumanie.

Je connais cet endroit… depuis ma plus tendre enfance !

Combien de vacances d’été, pendant mes premières vingt années vécues en Roumanie, n’ai-je passé dans cette ville balnéaire réputée ?

Dans la gare de Tuşnad: années ’50

Elle était tellement connue, même il y a un siècle et demi, que l’empereur François-Joseph lui-même y a fait des séjours !

Aujourd’hui, la ville compte près de 1700 habitants.

Dans mon enfance, ce n’était qu’un petit village, mais qui jouissait de la présence d’une trentaine de villas, qui gardaient encore le souvenir de leurs splendeur de l’entre Deux Guerres.

Même si, une fois nationalisées par le régime communiste, elles étaient devenues « maison de repos  pour les travailleurs ». Autrement dit, elles avaient été « découpées » en chambres juxtaposées, avec des sanitaires en commun, occupées pendant la saison estivale par les travailleurs désignés par l’Union des syndicats roumains.

Nous, nous préférions loger « chez l’habitant ». Donc, dans les maisons des paysans hongrois de la région, qui, pendant tout l’été, louaient leurs chambres, se retirant dans la « cuisine d’été », pour se procurer  un revenu d’appoint.

Nous habitions, donc, « dans leurs meubles » avec les lits en bois sculpté, les édredons et la literie brodée, les « coffres de dote » multicolores, les poêles en céramique… Enfin ! Tout l’attirail d’un ménage paysan hongrois.

Qui pouvait être très riche ou très pauvre, en fonction du niveau de vie des propriétaires.

Mais, quel que soit leur niveau économique, toutes ces maisons étaient entourées de jardins fantastiques, avec des fleurs qui s’étiraient jusqu’à un ou deux mètres de hauteur, entourés souvent par des sapins d’un vert obscur, qui montaient… jusqu’au ciel, quelques fois jouxtant des  cours d’eau minuscules, enjambés par des petits ponts en pierre et séparés par des clôtures en bois sur lesquelles séchait le linge brodé de la famille.

Pour choisir les plus belles maisons, un « comité » de deux mères au foyer était désigné, vers le mois d’avril, afin d’aller sur place et réserver des chambres pour une dizaine de familles, avec des enfants d’à peu près le même âge, qui comptaient passer leurs vacances ensemble, à la même époque, au mois de juillet ou août. 

Même si l’on avait visité les maisons à l’avance, quelques fois, des surprises nous attendaient à l’arrivée : l’électricité installée, mais non branchée au réseau, les toilettes… au fond du jardin, la cuisine toute neuve non inaugurée, qui vous oblige à faire la popote… dans un four à bois au fond de la cour etc., etc.

Tout ça, à l’âge de 8 ou 10 ans, fait partie du « folklore des vacances » et ajoute du piment au séjour !

Les activités proposées à Tuşnad étaient « multiples et variées » :

-les baignades dans le lac Ciucaş, prés de la gare.

Au milieu du lac, on avait installé une plateforme en bois en forme d’étoile à cinq branches (communisme oblige !), qui nous permettait, à ceux qui savaient bien nager, de bronzer en admirant les cimes des montagnes, couvertes de sapins.

Moi, j’avais pris cette plateforme pour une première étape d’un long (et secret !) entrainement. Le but était de traverser le lac, sans escale, une fois, deux fois, trois fois… afin de s’entraîner pour… pouvoir traverser la Mer Noire à la nage ! Et, ainsi, s’échapper, en Turquie, du « paradis communiste » ! On peut rêver, n-est-ce pas ?

-les baignades dans les bassins d’eau ferrugineuse.

Ça, …ça m’amusait un peu moins !

Même si sortir de l’eau avec les sourcils couleur rouille peut paraître drôle, quand on me forçait à tirer l’eau jaunâtre par les narines… je ne marchais plus ! Et pourtant, cette opération, répétée plusieurs fois pendant le séjour, nous évitait les rhumes et otites, dans la saison froide à venir.

-les courses en montagne, plus ou moins longues, culminant avec la montée de la pente du volcan Ciumatu’ Mare, la descente dans l’ancien cratère et… -récompense suprême !- la baignade dans le lac Sfânta Ana (Sainte Anne), réputé comme étant… sans fond ! Et, ça se disait, pendant les longues soirées de palabres, qu’un animal préhistorique, une sorte de monstre de Loch Ness, vivait au fond du lac !

-les virées derrière les restaurants du village, de nuit, pour surprendre les ours, qui venaient fouiller dans les poubelles !

-les « bains secs » de gaz carbonique.

Dans la forêt, un trou dans le sol, protégé par une cabane en bois, permettait de s’asseoir sur des bancs et se laisser descendre doucement jusqu’au moment où l’on ne pouvait plus respirer.  C’était le niveau du gaz, qui se dégageait du sol ! Alors, une chaleur douce nous envahissait !

Il fallait faire très attention, car, si la tête tournait, on risquait de se « noyer » dans le gaz incolore ! Et ne pas rester plus de 3 minutes, à cause du danger de voir son cœur s’emballer.

De toute façon, toutes ces activités se déroulaient en groupe, avec les jeunes de notre âge.

Plus tard, à partir de l’adolescence, on commençait à sortir avec nos petites copines.

Le « summum » c’était d’arriver à sortir… avec une petite hongroise !

En dehors de la barrière de la langue, car les filles, (même si elles parlaient parfaitement le roumain !) préféraient ne parler que le hongrois, les antagonismes ethniques posaient quelques problèmes.  Plutôt aux parents ! Nous, nous  étions prêts à « fraterniser » avec les filles !

Quand, à la suite d’innombrables hésitations et tergiversations, j’ai obtenu l’accord de Marichka, – personnage important, car sa mère tenait le kiosque à journaux du village !- pour m’accompagner au cinéma… le roi n’était pas mon cousin !

Je me suis coiffé en ajoutant une bonne dose de « brillantine », j’ai enfilé mon beau pantalon en « Tergal » et vêtu le pull à rayures reçu de Paris et je suis allé attendre ma conquête à vingt mètres de l’entrée du cinéma du village « La victoire du socialisme ». C’est ce qu’elle avait exigé, pour ne pas être vue… avec un gars de la ville !

Je me souviens que nous avons vu « Le Rouge et le Noir » avec Gérard Philippe.  Mais, comme elle a accepté que l’on s’installe au dernier rang… je n’ai pas retenu grand’ chose de l’action du film !  

A  la fin des années ’90, j’ai eu la grande chance de revenir à Tuşnad, plus de 30 ans après mon départ de Roumanie, accompagné par mon épouse et mes deux fils. Je n’ai pas retrouvé Marichka !

Mais, nous avons habité dans la maison d’Anouchka, la fille des propriétaires de la maison que nous louions dans les années ’60.

Anouchka, avec qui j’allais tous les soirs dans la forêt, à la source, pour remplir la dame-jeanne d’eau gazeuse consommée quotidiennement par ma famille, était devenue grand’mère ! Mais, elle s’est souvenue de moi ! 

Dans ces conditions, en 2011, je ne voulais pas rater la vue de Tuşnad, même si c’était pour 2 minutes, le temps de l’arrêt du train de nuit !

Comment faire pour voir l’endroit de mes exploits d’antan, malgré l’heure plus que tardive ?

J’ai pris mon réveil et je l’ai programmé pour l’heure de notre passage.

Comme d’habitude, j’avais pris la couchette d’en haut, celle qui permet de laisser passer un filet d’air par la fenêtre entr’ouverte.

Je connais mes ex-compatriotes ! Ils ont la phobie du « courant d’air » ! Même s’il fait 35°C, ils insistent pour que tout soit hermétiquement fermé.

La couchette d’en bas était occupée par un monsieur d’un certain âge. Pas le « fellah » d’Egypte, mais une personne « bien sous tout rapport », une sorte d’employé aux écritures d’un grand Ministère !

En entrant dans le compartiment, il m’a salué poliment, puis il a enlevé sa chemise et son pantalon, qu’il a plié soigneusement et  déposé  dans l’armoire. Il est resté en caleçon et débardeur « Marcel », il s’est allongé sur la couchette et… il s’est endormi.

La voiture-lit de première classe, ressemblait beaucoup à celle d’Egypte : une élégance fanée, mais de fabrication roumaine, certainement un vestige de « l’époque d’or » du feu « génie des Carpates », Nicolae Ceauşescu.

Après avoir écouté quelques chansons sur mon walkman, je me suis endormi comme un nouveau-né !

Quelques minutes avant l’arrivée en gare de Tuşnad, mon réveil s’est mis à sonner. Avant d’avoir le temps de lui couper le sifflet, mon voisin a sauté  sur son lit : « Que se passe-t-il ? Le signal d’alarme ? Un accident ? Une collision ?»

Dans la panique, il a heurté  la planche sous mon lit avec sa tête et il est retombé comme évanoui. Je suis descendu de ma couchette et j’ai commencé à le secouer !

Pour le peu, je me voyais obligé de lui faire du « bouche-à-bouche ». Berk !

Heureusement, il a repris ses esprits avant l’arrêt du train en gare de Tuşnad.

Et moi, j’ai regardé par la fenêtre avec un air préoccupé, ce qui  m’a évité de donner des explications  embarrassantes !

Une fois arrivés à Bucarest, en Gare du Nord, il est descendu, en me saluant d’un air pincé !

Aurait-il compris la cause de cet « incident de parcours » ?

Cela restera un mystère non-élucidé… jusqu’à la fin des temps !

 

A suivre…

Adrian Irvin ROZEI

La Bastide Vieille, août 2020

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