Quand on a pas le pied marin…(I)

Boulogne, le 26/02/2026

Lire tous les jours le journal, pour apprendre « les dernières nouvelles » est, pour moi, un devoir, sinon une obligation… depuis bientôt 60 ans !

J’ai pris cette habitude à mon arrivée en France quand, à la cafétéria de la Maison des Elèves de l’Ecole des Mines de Saint-Etienne, je disposais de l’ensemble de la presse quotidienne, nationale et régionale, reçue à la demande de mes collègues. J’ai continué cette (bonne) habitude, en France et à l’étranger… dans la mesure où j’avais accès à la presse locale, dans une langue qui m’est familière. Ce qui ne veut pas dire que je trouve, chaque jour, dans le ou les journaux consultés, des sujets qui me passionnent !

Mais, il y a des jours où les sujets inattendus, voire passionnants (pour moi !) se bousculent !

Ce fut le cas, le 26 février 2026, quand, le matin, j’ai ouvert « Le Figaro », quotidien auquel je suis abonné depuis… une bonne cinquantaine d’années.

Permettez-moi de vous faire partager quelques-unes de ces « trouvailles » !

 *   *   *

C’est pas parce qu’on est mandarin… !

« C’est pas parce qu’on est mandarin
Qu’il faut vendre des mandarines

Quand on a pas le pied marin
Faut pas s’occuper d’la marine… »

J’ai entendu mon père, plus d’une fois, chantonner ce refrain… avant même d’apprendre le français ! J’avais une dizaine d’années, dans ma Roumanie natale, quand je l’ai appris par cœur, avant même de comprendre les mots. Et, encore moins, leur signification ! Mais, …cela sonnait bien !

Aujourd’hui, ces quatre vers sont sortis du fond de ma mémoire en lisant l’article intitulé :« Orsay, Versailles, Louvre : le grand chelem de Christophe Leribault », qui disait :

« Un grand jeu de chaises musicales dans les institutions culturelles publiques a eu lieu mardi 24 et mercredi 25 février. En quelques heures, l’Élysée a annoncé le départ du Louvre de Laurence des Cars, puis l’arrivée de Christophe Leribault, actuel président du domaine de Versailles à sa succession, et enfin, la nomination d’Annick Lemoine à la tête des Musées d’Orsay et de l’Orangerie. Un mouvement en impliquant forcément un autre, il reste bien sûr à trouver la perle rare pour Versailles, sans tête depuis mercredi matin. »

Puis, un peu plus loin, le journal nous explique qui est Christophe Leribault :

« À 62 ans, ce conservateur général du patrimoine, docteur en histoire de l’art, spécialiste du XVIIIe siècle, ancien pensionnaire de la Villa Médicis et membre de l’Institut, a de la bouteille. »  Et précise quels sont les missions à venir du nouveau directeur :

« Christophe Leribault, qui vient de faire une sorte de grand chelem, a précisément été chargé de poursuivre cet « élan »« Sa priorité sera de renforcer la sûreté et la sécurité du bâtiment, des collections et des personnes, de restaurer un climat de confiance et de porter les transformations nécessaires au musée », explique le ministère de la Culture. Fuites d’eau dans les salles, installations techniques à bout de souffle, PC de sécurité hors d’âge… près de 400 millions d’euros d’investissements seraient nécessaires, sur dix ou quinze ans, pour redonner un souffle au musée le plus visité au monde. »  En ajoutant, plus loin : « …et boucher les trous dans les toitures. »

Naïvement, je me suis demandé si la première mission du nouveau directeur ne serait pas, plutôt, de passer… un C.A.P. de « plombier/couvreur » !

Autrement dit : « C’est pas parce qu’on est mandarin etc., etc… »

C’est vrai que, toujours dans la Roumanie des années ’60, j’étais un peu étonné en apprenant que, à la faveur d’un changement de gouvernement, le ministre de l’Agriculture est devenu… ministre de la Culture ! Alors, on m’a expliqué : « Quand on connait la ligne du Parti, on peut être tout aussi compétant à l’Agriculture… qu’à la Culture. »

Et, quelques cinq décennies plus tard, j’ai découvert, cette fois-ci en France, qu’un ministre peut passer, aussi, du Sport à la Santé, puis atterrir à la Culture ! « Quand on connait la ligne du Parti… » !

*    *   *

Mais, tout ce micmac ne m’explique pas… d’où venait le refrain que fredonnait mon père, au siècle dernier !

Une recherche ardue sur le net m’a fait découvrir une chanson, de 1928, qui disait :

Gustave Nellson ” quand on a pas le pied marin ” 1928

Quand on a pas le pied marin

Albert Willemetz – Andre Messager 1928

« Monsieur l’ministre je vais tout bêtement
Vous dégoiser ce que je pense
Je n’vous causerai pas bien élégamment
Les gros mots moi je m’en balance
Vous savez bien sûr qu’un proverbe anglais
Dit “le riche man do la riche place”
Ça veut dire là-bas que tout est bien fait
Quand chacun fait c’qu’il faut qu’il fasse
Voilà comme un proverbe anglais
Pourrait se traduire en français

refrain
Quand on a pas le pied marin
Faut pas s’occuper d’la marine
Quand on connaît rien au turbin
Faut pas tripoter des turbines
Quand on est fabriquant d’engins
C’est pas pour soigner les angines
Quand on fabrique des essuie-mains
C’est pas pour faire des portes mines
Quand on est marchand d’serpentins
Faut pas  faire la danse serpentines
Faut pas s’occuper d’la marine
Quand on a pas le pied marin

Ces messieurs de la chambre qui n’ont bourlingué
Que sur le lac du bois d’Boulogne
Pour nous embêter tous ces délégués
Qui font plus de foin que d’besogne
Avant d’proclamer que l’on fait à bord
Un tas de dépenses intempestives
Pour donner l’exemple y f’raient mieux d’abord
D’économiser leur salive
Ça leur éviterait bien des fois
D’sortir des bobards à la noix

Quand on a pas le pied marin
Faut pas s’occuper d’la marine
C’est pas parce qu’on est mandarin
Qu’il faut vendre des mandarines
C’est pas parce qu’on est limousin
Qu’on sait conduire une limousine
C’est pas parce qu’on est orphelin
Qu’on peut jouer les deux orphelines
C’est pas parce qu’on est d’Saint-Quentin
Que l’on peut gérer cinq cantines
Faut pas s’occuper d’la marine
Quand on a pas le pied marin

Si votre tailleur faisait des couteaux
Je suis certain qu’ils s’raient moches
Si votre rémouleur faisait des paletots
Vous chercheriez partout vos poches
Vous monsieur l’ministre si vous vous mettiez
A remplacer notre pilote
Comme vous ne savez rien de ce métier
On s’rait bien vite au fond d’la flotte
Chacun son truc et j’ai l’idée
Que les vaches seront bien gardées

Quand on a pas le pied marin
Faut pas s’occuper d’la marine
Quand on est vendeur de terrain
Faut pas s’mettre marchand de terrine
Quand on est père capucin
Faut pas chanter aux Capucines
Quand on est M. Citroën
Faut pas faire des boites à sardines
Quand on est qu’un simple pékin
Faut pas qu’on nous enquiquine
Faut pas s’occuper d’la marine
Quand on  a pas le pied marin. »

Je me dois de préciser qu’en 1928 mon père était élève de l’Ecole des Mines de Saint-Etienne ! Ce qui explique… tout !

*   *   *

La fureur de vivre dans le vide… 

A la page 28 du même journal, je suis tombé sur une autre perle. Dans un registre… totalement diffèrent ! Cette fois-ci, je le reproduis intégralement : « Suzanne », la trapéziste qui avait la fureur de vivre dans le vide

Par Ariane Bavelier

Les Antinoüs : Suzanne et son mari. Jean Claude Leblanc

CRITIQUE – En tournée, ce spectacle documente la vie d’une artiste des années 1950 adepte du saut dans le vide. Une pure merveille.

Elles se cherchaient sans le savoir. Anna Tauber, passionnée de cirque qui travaille dans un bureau, et Suzanne, trapéziste, retirée à Toulouse. Quand elles se sont rencontré, en 2017, Suzanne avait 90 ans.

Anna l’a interviewée sur le numéro qu’elle a répété sur toutes les scènes de 1948 à 1965 avec son mari. Elle était voltigeuse et lui, porteur au cadre aérien. Autodidactes et dénommés les Antinoüs, ils avaient monté leur numéro ensemble, pour échapper à la routine d’une vie réglée au cordeau. Ils aimaient cela, les voyages, les costumes, les engagements qui vous arrivaient par télégramme vous sommant d’être dans trois jours chez Medrano ou chez les Bouglione, à Paris, à Bruxelles et jusqu’en Amérique.

Ils aimaient aussi et passionnément ce défi lancé au vide. Et travaillaient sans filet et sans longe, à des hauteurs de six à dix mètres du sol. Les voltigeurs y laissaient parfois leur vie. Maladresse du porteur ? Coup du sort ? Une semonce pour revenir à une vie plus raisonnable ?

Anna Tauber questionne Suzanne et d’autres, conjoints ou enfants de voltigeurs victimes d’une chute mortelle. Aucun regret. Si c’était à refaire, ils le referaient. Vertige envié d’une mort en piqué, les yeux éblouis par les projecteurs. Quant au rapport de confiance, Suzanne n’y pense même pas. Son mari la porte. Comment douter de lui ?

Humour, drame et inconscience

Assise à une table sur la scène, Anna Tauber pousse ses questions plus loin. Suzanne répond sur grand écran. Des extraits de spectacles de cirque des années 1950-1960 émaillent son récit : humour, drame, inconscience, on est sur le fil. Le grand frisson court d’un bout à l’autre de cet essai sur l’art et le bonheur de vivre. Suzanne a les dents de la chance et une joie contagieuse. Elle se retire parfois de cette plongée en arrière : à 90 ans, le présent donne parfois des soucis.

Anna Tauber essaie une tangente. Il s’agit de reconstituer le numéro tant de fois répété et de le transmettre à une équipe d’acrobates qui l’exécutera, comme à l’époque, sans sécurité. Fragan Gehlker, acrobate sorti du Cnac, guide la reconstitution avec Anna. Comment le cirque d’aujourd’hui peut-il se glisser dans les strings à pompons de ces années-là ? Quelle trace laisse-t-on quand on a répété vingt-cinq ans les mêmes cinq minutes d’acrobatie sous tous les chapiteaux et quelles traces cet exploit laisse-t-il dans les jambes ? Suzanne, amoureuse du vide, a des trous de mémoire mais fait encore le grand écart.

« Suzanne : une histoire du cirque », au Théâtre Garonne, à Toulouse (31), du 13 au 19 mars. À la Scène nationale de Mâcon (71), du 26 au 29 mars. À La Passerelle, à Saint-Brieuc (22), les 5 et 6 mai. Puis en région parisienne à la rentrée.

*    *   *

Encore une fois, ce texte me rappelle une histoire de mon enfance :

A la fin des années ’50 et au début de la décennie ‘60, à Bucarest, peu nombreux étaient ceux qui possédaient un poste T.V. Alors, l’Institut des projets de l’Industrie Alimentaire (I.P.I.A.), là où travaillait mon père, à mis à la disposition des employés une pièce, dotée d’un poste T.V. (noir et blanc) et d’une cinquantaine de chaises, où tout-un-chacun pouvait venir, le soir, suivre le programme (unique) de la télévision roumaine. Qui a inauguré ses émissions le 31 décembre 1956, un an seulement après la télévision italienne !

Bien sûr, les compétitions sportives faisaient « salle comble » !

Mais, pour les films muets (Laurel et Hardy) ou les « clips » d’Henri Salvador (Zorro est arrivée) nous étions très peu nombreux dans la pièce.

Un soir, je suis venu, avec mon père, voir un spectacle de cirque. A côté de nous, il n’y avait qu’une femme, très modeste : la femme de ménage de l’Institut. Moi, qui voyait pour la première fois des trapézistes, j’étais fasciné par leur aisance dans les voltiges et tremblais de peur pour leur vie !

Tout d’un coup, j’ai entendu notre voisine qui marmonnait quelque chose comme : « Il a raté la triple vrille ! »

Un peu étonné, je lui ai adressé la parole : « Vous paraissez bien connaitre cette « spécialité » !

Sa réponse m’a laissé « bouche-bée » ! « J’ai été trapéziste pendant 25 ans ! » Ensuite, elle m’a tout raconté.

Elle avait commencé au cirque dès son enfance. Et a fait partie d’une équipe de voltigeurs jusqu’à ses 45 ans. Ensuite, elle a été obligée d’abandonner ce métier (âge, problèmes familiaux…) et le seul « boulot » qu’elle a trouvé c’était… femme de ménage !

A l’époque, on ne parlait pas de « technicienne d’entretien des sols », comme aujourd’hui !  Pardon : « La dénomination actuelle la plus utilisée pour remplacer femme de ménage est agent d’entretien ou technicien(ne) de surface, deux termes destinés à valoriser le métier et à éviter la connotation genrée ou dépréciative. »

Eh, oui ! Le ridicule ne tue plus, de nos jours, mais… ne change rien pour le fond des choses !

Ce qui m’a toujours intrigué dans cette histoire et que je n’ai toujours pas compris, à ce jour, c’est : comment une personne qui a réussi une telle maîtrise de soi, une discipline de fer, une patience d’ange, tant de qualités physiques et humaines… pour atteindre un tel sommet, et qui n’arrive pas à dépasser une situation comme celle de mon interlocutrice.

A l’époque et dans le monde où je vivais, des considérations politiques non-avouables pouvaient, aussi, déterminer un tel état des choses. Mais, encore de nos jours et sous d’autres « conjonctions des étoiles » on rencontre, malheureusement, des drames du même acabit.

Et, je pense, surtout, à des sportifs de (très) haut niveau qui rencontrent des mésaventures similaires !

A suivre…

Adrian Irvin ROZEI

Boulogne, février 2026

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