Pourquoi j’écris…

Ce texte a été publié dans le livre « Sécantes roumaines/Secante româneşti » édité en 2011 aux Editions Duran’s à Oradea (Roumanie)

Pascal  Sevran,  dans  son  livre: « Lentement, place  de  l’ Église. »,  dit :

« Ce  que  nous  écrivons  n’intéresse  que  nous,  si  par  faiblesse il  nous  arrive  de  croire  à  la  sincérité  de  nos  amis,  nous  saurons  bientôt  que  s’ils  nous  lisent,  c’est  pour  de  mauvaises  raisons.  Seuls  quelques  inconnus  au  creux  d’un  lit,  dans  un  train,  sur  un  banc  public  et  qui  nous  lisent  les  larmes  aux  yeux,  justifient  notre  impardonnable  désir  de  leur  plaire. »

C’est  vrai  qu’on  se  demande  souvent,  alors  qu’on  noircit  du  papier,  et  quelque  soit  le  genre  qu’on  aborde  -roman,  poésie,  nouvelles etc. –  pourquoi  et  pour  qui  écrit-on. 

Certes,  il  y  a  des  gens  qui  ont  fait  de  l’écriture  un  métier. Autrement  dit,  qu’ils  survivent  plus  ou  moins  bien  grâce  à  leur « savoir-faire »,  en  noircissant  du  papier. 

J’imagine  qu’ils  ont  tous  rêvé,  alors  qu’ils  avaient  vingt  ans  ou  moins,  au  « carmen  saeculare »*  qui  les  ferait  entrer  au  Panthéon  de  la  littérature  mondiale,  couverts  d’argent  et  de  gloire.  Et  que,  petit  à  petit,  devant  les  calamités   du  quotidien  et  la  nécessité  impérieuse  de se  nourrir  chaque  jour,  ils  ont  converti  leur  rêve  en  technique.  Alors,  ils  noircissent  des  pages pour  tel  ou  tel  journal,  ou  telle  ou  telle  maison  d’édition  qui  les  payent,  certainement,  trop  peu  pour  ce  qu’ils  valent,  ce  qui  est  sans  doute  vrai  ou,  tout  au  moins,  ce  qu’ils  pensent.

Mais  ceux-la  sont  des  forcenés  du  stylo-plume.  

Par  ailleurs,  il  y  a  d’innombrables  « amateurs »,  qui  noircissent aussi du  papier  avec  un  faible  espoir,  souvent  même  sans  espoir  du  tout,  de  gagner  quelques  sous  grâce à leurs  écrits.  Ce sont  le  plus  souvent  des  gens  qui  ont  un  autre  métier,  qui  les  nourrit  plus  ou  moins  bien,  souvent  assez  bien,  sinon  ils  n’auraient  pas  le  temps  de  s’occuper  de  choses  « futiles »,  mais  qui  rêvent  tout  au  long  de  la  journée  de dur labeur  au  moment  où  ils  vont  se  mettre  à  leur  « table  de  travail »,  le  vrai  travail  à  leurs  yeux,  et… écrire ! 

Le  plus  souvent  ce  moment,  tant  attendu,  est  aussi  un  moment  de  torture.  Parce  que,  ayant  le  sentiment  d’avoir  rendez-vous  avec  « l’éternité »,  ils  sont   tendus,  excités, convulsés, stressés  par  leurs  angoisse  de  ne  pas  pouvoir  s’extérioriser,  quand  ce  n’est  pas  par la  peur  d’avoir  oublié  un  élément  du  savoir qu’ils  espèrent arriver  à transmettre. 

Alors,  pourquoi,  diable,  se  tuent-ils  à  écrire  et  à  vouloir,  en  plus,  être  publiés ?  Il  doit  y  avoir  mille  raisons,  les  unes  plus  obscures  que  les  autres. 

Quant à  moi,  je  me  le  suis  demandé  au  moins  cent  fois ! 

Au  début,  j’ai  pensé  qu’il  s’agissait  de  la  satisfaction  de  voir  son  nom  imprimé  en  bas  d’une  page  de  journal ou  de  revue. Mais  cette  satisfaction  flétrit  très  vite.  Alors  pourquoi  continuer ? 

Pour  ma  part, après  avoir  couru  un  nombre  incalculable  de  pays,  de  musées,  de  lieux  plus  ou  moins  exotiques,  je  suis  arrivé  au  moment  où,  à  l’accumulation,  je  préfère  le  partage. 

Cela veut  dire  qu’en  plus  de  découvrir  des  choses  nouvelles,  j’ai  besoin  de  partager  ces  découvertes. 

Certes,  on  peut  raconter  toutes  ces  aventures  ou  rencontres  exceptionnelles  à  ceux  qui  vous  entourent.  Mais,  en  dehors  du  fait  qu’ils  n’ont  jamais  le  temps  et,  le  plus  souvent,  l’envie  de  vous  écouter,  vous  avez  toujours  quelques  difficultés  à  mettre  en  forme  l’histoire  que  vous  devez  raconter  au  pied  levé.  Et  vous  risquez  ainsi  de  passer  à  côté  de  l’effet  escompté. 

Alors,  il  ne  reste  plus  que  l’écriture.  Qui  est  aussi  une  manière  de  faire  l’amour  avec  des  dizaines  de  personnes  à  la  fois,  si  vous  arrivez  à  les  amener  au  « septième  ciel » ! 

Mais,  c’est  là  où  les  vers  de  Brassens  concernant  le  « savoir-faire »  de  l’amour,  prennent  toute  leur valeur : 

Que j’en ai le talent, le génie, loin s’en faut
Pas une seule encore ne m’a crié “Bravo”.
  

Eh,  oui !  Il  ne nous suffit  pas  de  faire  l’amour  avec  nos  lecteurs.  Nous  voulons,  en  plus,  qu’ils  crient : Bravo ! 

Et  c’est  pour  cela   que  nous  nous  donnons  tant  de  mal !

En  ce  qui  me  concerne,  tel  que  le  disait  Pascal  Sevran, j’attends  toujours  le  message  du  lecteur  de  la gare, du  banc  public  ou  du  fond  du  lit. 

Et  pour  faciliter  sa  démarche,  je  joins  mon  adresse  e-mail !

 

Adrian  Irvin  ROZEI

Paris, Quartier Latin,  juillet  2004 

*Le Chant séculaire ou Poème séculaire (en latin : Carmen saeculare) est un hymne religieux latin écrit par Horace à la suite d’une commande d’Auguste, puis chanté par un chœur mixte d’enfants ou d’adolescents à l’occasion des jeux séculaires de 17 av. J.-C. Il s’inscrit dans la tradition grecque du péan, chant d’action de grâce à Apollon, et dans les thèmes développés par les poètes de l’époque, en particulier de Virgile.

La commande de ce poème a constitué un tournant dans la carrière d’Horace : elle l’a fait revenir à la poésie lyrique et l’a élevé au rang de poète national.

5 thoughts on “Pourquoi j’écris…

  1. 👏👏👏👏… Quel talent !!! Je vois bien ce personnage parcourir les océans de mon imagination en chevauchant une Licorne tout en chantant du Brassens… Mais d’après ce que l’on raconte dans les milieux autorisés, il le fait tout les jours vers 18 h dans son jardin… À vérifier.. 😉

  2. Si tu veux vérifier si nous te lisons, eh bien oui moi je te lis -presque toujours pour ne pas mentir- avec grand plaisir, même sans reply.
    T´embrasse

  3. vraiment Bravo Adrian pour partager avec nous tes experiences
    C’est toujours un plaisir lire tes articles et pouvoir retourner dans le passée
    que pafois on a partagé.
    Continue a nous regaler

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