Pour un Âne enlevé… (I)

Feuilles de journal
La Bastide Vieille, le 24/11/2020

Parmi les innombrables tentatives (avortées !) pour me faire apprendre le français, alors que j’avais 8 ou 9 ans, une est restée dans ma mémoire.

Mon père avait choisi « la méthode globale intégrale », ce qui était, à l’époque, une avancée très originale et peu pratiquée.

Il m’a récité, traduit et fait apprendre par cœur une fable de La Fontaine :             

« LES VOLEURS ET L’ÂNE ».

Tout un chacun se souvient de ce texte ; en tout cas, moi je le connais, encore, par cœur, au moins pour les 6 premiers vers !

« Pour un Âne enlevé deux Voleurs se battaient:
L’un voulait le garder, l’autre le voulait vendre.
Tandis que coups de poing trottaient,
Et que nos champions songeaient à se défendre,
Arrive un troisième Larron
Qui saisit Maître Aliboron.*

L’Âne, c’est quelquefois une pauvre province :
Les Voleurs sont tel ou tel prince,
Comme le Transylvain, le Turc , et le Hongrois.(1)
Au lieu de deux j’en ai rencontré trois :
Il est assez de cette marchandise.
De nul d’eux n’est souvent la province conquise (2):
Un quart (3) Voleur survient, qui les accorde net (4)
En se saisissant du Baudet. »

Une fois que j’avais compris le sens des phrases apprises par cœur, le sujet ne m’intéressait plus ! Et, au grand désespoir de mon père, j’ai arrêté toute l’opération !

Je ne me suis jamais demandé pourquoi mon père avait choisi cette fable de La Fontaine, plutôt qu’une autre, bien plus connue.

Ce n’est que maintenant, plus d’un demi-siècle plus tard, que je découvre les notes suivantes qui accompagne le texte :

« La fable est peut-être issue de la situation politique internationale dans les Balkans à cette époque.
“La sagesse de cette fable rejoint celle de “l’huître et les plaideurs” ” (M.Fumaroli, Fables éd. la Pochothèque)
(1) Il était question en 1661 que la Turquie déclare la guerre à l’Empire qui avait des prétentions sur la Hongrie et la Transylvanie.
(2) Souvent, la province n’est conquise par aucun d’eux.
(3) quatrième : ici, l’Empereur qui annexe la Transylvanie (baudet de la fable) en 1699.
(4) à l’époque, le “t” final pouvait ne pas se prononcer. »

Je me demande, donc, si mon père connaissait ces détails historiques.

Mais, tout ça restera un secret… jusqu’à la fin des siècles !

*Quelques 10 ans plus tard, élève à l’Ecole des Mines de Saint-Etienne, j’ai appris « l’aventure artistique » du peintre Boronali !

Le Boronali : une peinture, un canular

Coucher de soleil sur l’Adriatique, le Boronali

Joachim-Raphaël Boronali est un peintre devenu célèbre au début du XXe siècle grâce à un seul et unique tableau : Coucher de soleil sur l’Adriatique, connu maintenant sous Le Boronali.

Ce tableau a été exposé en 1910, lors du salon des Indépendants et a fait couler beaucoup d’encre car les critiques d’art se sont intéressés fortement à ce tableau, mais pas seulement eux. En effet, quelques jours plus tard, Le Matin lève le voile sur le véritable auteur de ce tableau : un âne.

 

L’histoire du Boronali

En 1910, Frédéric GERARD, surnommé le père Frédé et patron du cabaret “Le Lapin Agile”, et ses amis Roland DORGELES, André WARNOD et Piere GIRIEUD voulurent dénoncer ce que Walter BENJAMIN appelait “la valeur d’exposition”. Tout comme Marcel DUCHAMP qui exposait un urinoir renversé ou une roue de vélo pour se moquer des musées, les 4 compères déploraient qu’un beau cadre exposé au public suffise pour constituer une œuvre d’art. **

Joachim-Raphaël BORONALI est un pseudonyme inventé par Roland DORGELES et ses amis dont le nom est l’anagramme de Aliboron, l’âne de Frédé, le véritable auteur de cette peinture. En effet, les complices ont trempé alternativement la queue de l’âne dans différents pots de peinture, puis lui ont donné des feuilles de tabac et des carottes afin qu’il remue la queue sur la toile placée près de sa croupe.

Après le scandale sur le véritable auteur, la toile s’est vendue à 20 louis d’or, c’est-à-dire 400 francs et fait maintenant partie de la collection permanente de Paul BEDU, à Milly-la-Forêt. 

Les 100 ans du Boronali

En 2010, le Boronali fêta ses 100 ans dont voici une critique d’Artnet :

« Il est apparu que le tableau produit voilà cent ans par Aliboron-Boronali reposait finalement sur un double bluff. Car il est exclu que le paysage ait pu être confectionné par l’âne seul. Qui peut croire qu’Aliboron ait pu se laisser guider de façon à créer des zones régulières de couleurs, ni encore moins cet ensemble continu partagé par une ligne d’horizon, qui fait songer à Nolde ? Lors du récent remake devant le Lapin agile, on a pu constater que la queue de l’animal balayait la toile de larges coups de pinceau isolés, sans direction, de manière aussi opiniâtre que brouillonne. Il en résultait une sorte de réseau de lignes. Ces traits désordonnés se trouvent également dans la version de 1910. Ils viennent sans aucun doute se superposer à une composition préalablement fournie dans ses grandes lignes par un peintre. C’est ensuite qu’est intervenue la queue de l’âne, ajoutant la note expressive, où une sorte d’écriture automatique se rebelle contre le motif. »

Mes collègues de l’Ecole ont été un peu étonnés de découvrir que, à peine arrivé  de Roumanie, je savais ce que signifie « Maître Aliboron » et sa « transcription » contemporaine « Boronali ».

J’ai dû donc leur expliquer l’histoire de l’apprentissage de la fable de La Fontaine !

**Il semblerait que la confusion dans les esprits des «  connaisseurs » qui se pâment devant le cadre d’un tableau, en payant « des mille et des cents » pour le posséder,  ne date pas d’aujourd’hui !

Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’indiquer, dans un texte intitulé : Cornici in asta* (I)

A suivre…

Adrian Irvin ROZEI

La Bastide Vieille, novembre 2020

1 thought on “Pour un Âne enlevé… (I)

  1. G.D.C. de Paris écrit :

    Ah, il faut un Transylvain pour nous faire découvrir les beautés du français !
    Bonne année Adrian ainsi qu’à toute ta famille.

    J.-M. R. de Maisons-Laffitte dit :

    Sympa ta triple histoire, Adrian
    Le canular Aliboron est assez connu comme farce des « surréalistes ».
    A plus

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