Les La Tour de Saint-Quentin (I)

La Bastide Vieille, le 3 juillet 2023

“Les morts ne sont vraiment morts que lorsqu’il n’y a plus personne pour penser à eux.”

Saint Augustin (354 – 430)  

Hier, je suis allé à Puisserguier.

Puisserguier est une petite ville avec seulement 3000 habitants, qui se trouve en plein cœur du Languedoc, à l’ouest du département de l’Hérault.  Elle se situe dans le canton de Capestang, à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Béziers. C’est un endroit où nous allons régulièrement : cette ville se trouve à seulement 8 Km de la Bastide Vieille, l’endroit où je passe, et cela depuis vingt ans, la moitié de l’année.

J’ai eu, déjà, l’occasion de parler de ce village, il y a deux ans, dans un texte intitulé :

1, 2, 3… Octobre ! * | ADRIAN ROZEI (adrian-rozei.net)  

Si l’on retourne tous les ans à Puisserguier, au mois de juillet, c’est aussi parce que, à cette époque, il y a un « vide grenier » qui mobilise tous les vendeurs/acheteurs de la région. Et, plus d’une fois, j’ai trouvé dans ce « déballage » des objets qui, sans être des grandes antiquités, sont des souvenirs sympathiques, qui rappellent des moments agréables.

Cette fois-ci, tout ce que j’ai trouvé, ce fût un numéro de la revue « L’Illustration », datée 14 mai 1927. 

J’ai « investi » 2 Euro dans cet achat. En le feuilletant rapidement, je suis tombé sur un article qui parlait d’un peintre cher à mon cœur : Maurice Quentin de La Tour.

Ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai repris, tranquillement, la lecture de la revue d’il y a un siècle.

Le texte mentionné s’intitule « Les La Tour de Saint-Quentin ». Il est signé par « Pierre de Nolhac, de l’Académie française ».

Pierre Girauld de Nolhac, né le 15 décembre 1859 à Ambert (Puy-de-Dôme) et mort le 31 janvier 1936 à Paris, est un historien et poète parnassien français. Il fut le conservateur du musée du château de Versailles de 1892 à 1919.

C’était « une grosse pointure », comme on dit, même si, aujourd’hui, il est pratiquement oublié.

« Nommé en 1886 attaché au musée de Versailles, il en devient le conservateur en 1892, y ouvre une chaire d’histoire de l’art relevant de l’École du Louvre en 1910, puis prend sa retraite au musée Jacquemart-André en 1920. Il est élu membre de l’Académie française en 1922.

Son action au musée du château de Versailles a été déterminante, puisqu’il a largement contribué à sa modernisation et à en reconstituer les collections, notamment celle du mobilier, qui avait été dispersée pendant la Révolution française. Il joua également un rôle important dans les préparatifs de la signature du traité de Versailles qui eut lieu dans le château en juin 1919. »

Pierre de Nolhac a consacré de très nombreux ouvrages à la reine Marie-Antoinette et au château de Versailles, aussi bien qu’à de nombreuses personnalités liées aux arts et lettres du XVIIIe siècle, comme Le Vau, Louis XV, Marie Leszczynska, Madame de Pompadour, François Boucher, Madame Vigée-Le Brun, Jean-Honoré Fragonard, Hubert Robert, Jean Marc Nattier etc.

Et, trois ans après la sortie du texte dans la revue que je feuillette maintenant, il allait publier un livre intitulé: La Vie et l’œuvre de Maurice Quentin de Latour (1930)

Mais, voyons, d’abord, l’introduction de l’article publié dans « L’Illustration » :


Les La Tour de Saint-Quentin 

On sait que depuis 1919 les pastels de La Tour composant la collection de Saint Quentin ont reçu l’hospitalité du Louvre.

Pour trouver les fonds nécessaires à la reconstitution du célèbre musée, une Société des amis du musée La Tour de Saint Quentin s’est fondée récemment. Son premier acte a été de réaliser à Paris, dans l’hôtel Charpentier, une exposition du dix-septième et du dix-huitième siècle, pour laquelle les plus importants collectionneurs ont été sollicités et où La Tour tiendra une place prépondérante.

Cette exposition se tiendra le 23 de ce mois et l’Illustration ne manquera pas d’en rendre compte. Mais il lui a semblé qu’elle ne pouvait donner de meilleure préface à cette manifestation, qui sera un des évènements artistiques de ce printemps, qu’en publiant quelques-uns des plus beaux pastels de la collection de Saint Quentin présentés par l’historien d’art le plus au courant des choses du dix-huitième siècle.

Les générations nouvelles n’ont pas connu le sanctuaire d’art que fut pour la nôtre le Musée Lécuyer, à Saint-Quentin. Maurice Barrès en avait fait une de ses stations sentimentales de « psychothérapie » ; mais bien avant les promenades de notre ami, des fervents du dix-huitième siècle avaient pris l’habitude, quelquefois annuelle, de rendre à La Tour une visite passionnée.

Dans les modestes pièces d’une maison provinciale, où travaillait l’Ecole de dessin fondé par le testament du peintre, on voyait en bonne lumière toutes celles de ses œuvres qui étaient restées en sa possession. Rangées sur les murs, des pastels de toutes dimensions et assez diversement conservés rappelaient son existence laborieuse, sa science du visage humain, et livraient assez aisément à la méditation du visiteur quelques secrets d’un art souverain. A côté de travaux achevés, les fameuses « préparations » retenaient toujours plus longtemps ; elles attestaient la lutte du peintre avec la nature et sa constante victoire,

La visite à Saint-Quentin n’intéressait pas seulement les artistes et les connaisseurs. Elle parlait aux « amateurs d’âmes » et à cette sorte d’investigateurs du passé qui en cherchent l’explication dans la connaissance des hommes et veulent dans l’historien trouver d’abord un psychologue. Pour ces raffinés, l’heure était délicieuse et le pèlerinage plein de fruit.

Le seuil de La Tour franchi, car c’était bien chez lui qu’on entrait, on se sentait mis hors du siècle et transporté dans le sien. Le magicien emperruqué, à qui l’on devait ce miracle, vous accueillait en surtout noir et en gilet de brocart rose, la main passée dans son jabot de dentelles (c’était son portrait par Perronneau) ; il semblait, d’un air ironique, vous présenter ses modèles comme des vivants, écrivait Pierre de Nolhac dans le texte de la revue de 1927.

*   *   *

Aussi étonnant que cela puisse paraître, le premier portrait présenté par la revue…n’est pas de Quentin de La Tour !

Il s’agit d’un pastel, certes, mais qui est de la main de J. B. Perronneau.

Ce tableau, qui représente Quentin de La Tour de profil a, lui aussi, une histoire !

D’abord, il faut préciser que l’on ne connaît que trois représentations de Quentin de La Tour, en dehors de ses autoportraits :

« Tous ces propos trouvent un exceptionnel écho en même temps qu’une lumineuse confirmation à travers cette étonnante série d’autoportraits qu’il réalisa et qui demeure sans équivalent dans la peinture française. La Tour compte, en effet, parmi ces artistes qui, au cours des siècles, ont nourri une certaine prédilection pour leur propre figure et ont scruté avec un soin attentif, les traits de leur physionomie. Que l’on songe à Dürer, à Rembrandt (ce sont les plus célèbres) et, plus près de nous, à Courbet et à Van Gogh.

 En dehors de ces nombreuses études qu’il fit de lui-même, La Tour ne se laissa guère faire le portrait que par trois autres artistes. Ces œuvres, réalisées de son vivant, sont le portrait exécute au pastel par Jean-Baptiste Perronneau, le buste sculpté par Jean-Baptiste Lemoyne et le tableau de Marie-Suzanne Giroust »

Tout d’abord, celui de Perronneau :

« Maurice-Quentin de La Tour, fier de lui, fut aussi jaloux et méprisant.

 La piquante anecdote racontée par Diderot, précisément à propos de ce portrait dû à Perronneau, est révélatrice.

Jean-Baptiste Perronneau (1715-1783), le coloriste du pastel, qui n’hésite pas à porter d’audacieuses ombrés vertes sur les visages de ses modèles comme le feront plus tard les fauves, et qui, à la différence du pastelliste saint-quentinois, mena une existence difficile, fut souvent mal compris de ses contemporains et dut se contenter d’une clientèle bourgeoise, essentiellement provinciale ou étrangère (ce qui explique ses nombreux voyages à travers l’Europe et sa mort à Amsterdam).

 Il connut cependant un succès un moment si grand qu’il inquiéta La Tour.

 Ce dernier, poussé par ses amis à voir en Perronneau, plus jeune que lui, un rival bientôt redoutable, eut l’idée de lui demander de faire son portrait, ce que Perronneau refusa d’abord par modestie, puis accepta à force d’insistances.

Et, tandis que celui-ci travaillait, l’artiste jaloux commençait, secrètement, son propre portrait dans l’intention de l’opposer, au futur Salon, à celui de Perronneau. Les deux tableaux furent achevés en même temps et exposés côte à côte au même Salon de 1750. Naturellement, ce fut La Tour qui triompha, puisqu’il était alors le plus connu et qu’il jouissait d’une cote de popularité élevée auprès du public parisien en particulier.

Quoi qu’il en soit, le regard malin et le nez à facettes du peintre de Saint-Quentin disent qu’il était bien capable d’avoir imaginé ce tour, fin mais déplaisant ainsi que le pense Diderot qui ajoute : “eh ! ami La Tour, n’était-ce pas assez que Perronneau te dît : “tu es le plus fort “; ne pouvais-tu être content, à moins que le public ne te le dît aussi? Eh bien ! il fallait attendre un moment, et ta vanité aurait été satisfaite, et tu n’aurais point humilié ton confrère. A la longue, chacun a la place qu’il mérite”… »

Pour ce qui est de la description du portrait réalisé par Perronneau, voici ce que nous pouvons lire sous la plume d’un historien d’art :

« Représenté presque à mi-corps, tourné de trois quarts à gauche, regardant de face, Maurice-Quentin de La Tour apparaît dans une tenue la plus officielle qui soit. Il est vêtu d’un habit de velours noir ouvrant sur un gilet de velours rose passementé d’or, dans lequel il a passé sa main droite. Il porte également la cravate de linon, le jabot de dentelle et la perruque à catogan, dont la poudre blanche tombe sur les épaules et laisse quelques traces sur le velours noir de la veste.

 On imagine aisément, grâce à ce portrait, cet homme raffiné, au visage spirituel, à la démarche prompte et décidée. On imagine toute la fierté qui l’envahit, alors qu’il est à l’apogée de sa carrière, admiré de tous et désormais célèbre, ayant conquis cette gloire, dont tout jeune il était déjà éperdument épris et qu’il s’était promis d’atteindre à l’âge adulte, voyant un signé du destin dans le fait d’être né le même jour, un vendredi 5 septembre 1704, et à la même heure que Louis XIV, dont son père lui avait tant vanté les hauts faits.

 Cette expression dédaigneuse et hautaine est très nette dans le portrait du musée de Saint-Quentin. L’illustre pastelliste a visiblement le port de tête altier, à l’instar de ceux qui ont conscience de leur valeur. De son regard vif, il nous domine tous, petits ou grands. Ses lèvres minces et voltairiennes esquissent un léger sourire satisfait et quelque peu ironique. Perronneau ne ménage pas son modèle, nous léguant une œuvre de réelle qualité, attestant qu’il était non seulement un artiste maîtrisant parfaitement la technique du pastel, mais aussi un fin psychologue ayant su comprendre et traduire les traits de caractère essentiels de son illustre aîné. »

 A suivre…

Adrian Irvin ROZEI

La Bastide Vieille, juillet 2023

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