La finta giardiniera… (I)

ou “Die Gärtnerin aus Liebe » *

La Bastide Vieille, le 28/12/2020

« Victoires et défaites ! »

Plus de cent fois j’ai dit et répété, avec un sourire un peu coquin au coin des lèvres, à qui voulait m’entendre, la phrase :

« Je suis né sur le macadam et je mourrai sur le macadam ! ».

Cela ne voulait pas dire que « je suis pauvre comme Job ! »

Ou, comme affirme la fameuse citation latine: «Omnia mea mecum porto »

( « Tout ce que j’ai,  je le porte sur moi »).

Il s’agit d’une citation que Cicéron attribue à Bias de Priène :

« Bias de Priène, l’un des Sept Sages de la Grèce, est supposé avoir fait cette déclaration, pendant la fuite de sa ville natale, avec le sens apparent que ses possessions sont celles des traits de caractère et de la sagesse (par opposition aux choses matérielles) ».

Encore que, il y a eu des moments de ma vie où même cette acceptation était valable ! Par exemple quand, fuyant la Roumanie communiste,  la douane m’a retenu jusqu’au billet de 1 Leu, sans valeur en Occident, que je comptais emporter pour le montrer, un peu comme une curiosité, à mes nouveaux amis français !

Non ! Cela voulait dire qu’ayant vécu les premiers vingt ans de ma vie à Bucarest et ensuite, plus d’un demi-siècle à Paris, je suis un vrai citadin !

Sous-entendu, les choses de « l’agriculture » ne m’intéressent pas beaucoup !

Par le terme d’ « agriculture », je comprenais : la vie des champs, le jardinage, l’élevage des bêtes, la chasse, la culture des plantes ou des arbres fruitiers ou pas, la vie à la campagne etc., etc.

D’ailleurs, même aujourd’hui, tant d’années et tant d’expériences vécues plus tard,  je voyage davantage dans des grandes villes, plutôt qu’à la campagne, plus souvent en haute mer, sur un grand bateau de croisière,  qu’à la montagne,  plutôt de port en port, que de village en village…

C’est comme ça ! Et, je pensais que « l’on ne se refait pas ! »

Et puis, dans les années ’70, j’ai fait la connaissance de Michel Boulangeat, qui est devenu mon meilleur ami. Ses parents possédaient une très belle propriété du côté de Nevers, à la campagne.

J’ai été invité là-bas maintes et maintes fois ! Ainsi, j’ai commencé à découvrir « les joies de l’agriculture » : les champs de blé à perte de vue, les sorties matinales à la chasse, l’élevage des agneaux, les flâneries au bord de la Colatte (une minuscule rivière qui traversait la propriété), les serres avec des primeurs…

Et puis, –last, but not least !– les noces et baptêmes dans le monde paysan,  les longues tables ou l’on boit et l’on rigole, à gorge déployée, les dimanches et jours de fête, les énormes pains de campagne et les pots de rillettes, dans lesquels on se sert, sans façon, les filles avec lesquelles l’on danse jusqu’à « ne plus avoir un poil de sec », comme chante Marie-Paule Bell, …enfin, un monde un peu comme dans les tableaux de Breughel, il y a cinq siècles !

Tout ça, pour moi, faisait aussi partie de « l’agriculture » !

Mais, en restant un sujet anecdotique, voire, et qu’on me le pardonne, « des mœurs étranges des barbares » !

Et puis, au milieu des années ’80, alors que je travaillais dans le group ELF Aquitaine, j’ai découvert « les plastiques dans l’agriculture » !

J’étais en charge de la vente des matières premières (plastiques)  pour les serres et les tuyaux d’arrosage, le paillage des cultures vivrières, les filets pour les arbres fruitiers «ombragés », le goutte-à-goutte et la culture hydroponique… dans les pays dont j’avais la responsabilité. En gros, la moitié du monde !

J’ai trouvé cette activité… passionnante !

Non seulement qu’ainsi je venais en contact avec un monde totalement différent de celui, industriel, que j’avais l’habitude de fréquenter, mais aussi avec des préoccupations autres, régies par des critères et des valeurs inhabituels pour moi, si cartésien par nature !  Et, surtout, de l’obligation de respecter une autre échelle du temps, le rythme des saisons, et ainsi comprendre que l’on ne peut pas aller « plus vite que la musique » !

En prenant en compte que les aléas du climat, les pluies et les orages, la sécheresse et les inondations, sont des contraintes sur lesquelles nous n’avons que peu de prise. Tout ça, dans un monde qui se déclare de plus en plus « déterministe » et qui affirmait alors avoir « domestiqué » la nature.

Parmi les expériences que j’ai connues, à cette époque, une m’a marqué pour la vie : ce fut la collaboration avec la société « Polyon Barkai ».

« Polyon Barkai Industries (1993) Ltd. développe, fabrique et commercialise des films et des couvercles en polyéthylène et en polypropylène pour les industries alimentaires et de l’emballage… (La société) a été fondée en 1972 et est basée à M.P. Menashe… », dans le kibboutz du même nom, en Israël.  

J’ai travaillé, à cette époque, avec Moshé Shechter, le directeur commercial de la société, avec qui je négociais la vente de mes matières plastiques.

Mais, un peu à la manière israélienne, surtout dans un kibboutz, Moshé savait tout, se mêlait de tout, dirigeait tout… Ce qui était, pour moi, un énorme avantage : j’avais l’occasion d’apprendre plein de choses nouvelles ! Qui plus est, il était né et avait vécu à New-York dans son enfance, ce qui simplifiait beaucoup notre communication !

J’avoue que je ne sais pas ce qu’il est devenu depuis une trentaine d’année.

Et que, par pudeur ou timidité, je n’ai pas eu le courage, en ce temps-là, de lui dire combien j’appréciais son amitié. Car, je pense, – j’espère !-, qu’il s’était crée entre nous un lien qui dépassait la relation « vendeur/client » !

J’appréciais, aussi bien son humour !

Plus d’une fois, en allant le voir dans son kibboutz, il nous a invités à déjeuner dans leur cantine.

« Mais, je ne veux pas déranger ! », je disais moi, « politiquement correct ». Vous ne pouvez pas préparer le déjeuner à la dernière minute !

« Pas de problème, tout est prévu ! Dès que vous avez passés la porte, nous avons ajouté deux verres d’eau dans la soupe ! Donc, il ne manquera rien ! »

J’avoue que, pour être honnête, cette intervention de dernière minute se faisait sentir dans la qualité de la soupe ! Peu importe ! L’essentiel c’était de pouvoir discuter ensemble une demi-heure de plus !

Mais, j’ai retenu la formule, et je l’utilise, chaque fois que nous avons un invité qui tombe à l’improviste !

Pendant cette demi-heure, Moshé interpellait, à voix haute, les ouvriers qui passaient dans la salle à manger et, ensuite, me mettait au courant des derniers potins de l’usine. Je me sentais « un des leurs » !

Un jour, parlant de leurs différentes productions agricoles, Moshé m’a annoncé, très fier, qu’ils avaient atteint la plus haute production de coton à l’hectare au monde !

Un peu étonné, sachant surtout que le coton demande beaucoup d’eau, je lui ai demandé : Comment avez-vous obtenu ça ? »

Il m’a répondu : « Parce que mon père avait une boutique de cordonnier à New-York ! »

J’étais interloqué !

« Simple ! Quand nous sommes arrivés d’Amérique, aucun d’entre nous n’avait la moindre expérience dans le domaine agricole. Alors, nous avons tout essayé ! Le logique et l’absurde, ce qui était conseillé dans les livres… et le contraire ! Et voici ce que ça donne ! »

Quelle grande leçon de vie ! Si l’on veut arriver aux étoiles, il faut casser le moule ! Et pas « appliquer le principe de précaution », comme prônent certains. Depuis ce jour, j’y pense à chaque fois, quand je dois prendre une décision… dans un domaine que je ne connais pas !

Dans ce même esprit, nous avons eu l’occasion de faire, ensemble, une expérience amusante.

Un jour, Moshé me dit :

« Nous aimerions que, dans les 2T de polyéthylène pour la fabrication de film pour serres que nous vous avons commandé,  vous ajoutiez une poudre que nous allons vous envoyer. Ainsi, le mélange sera plus intime que si c’est nous qui le faisons au moment de l’extrusion. »

« Bien sûr ! »

Et, par la suite, j’ai appris, qu’ils comptaient sur cette poudre, dont la composition était un secret bien gardé, pour doubler la production de melons, cultivé sous tunnel.

Je me suis battu avec les techniciens de l’usine et j’ai obtenu qu’ils ajoutent la poudre miracle.

Puis,… nous avons attendu ! Que la nature fasse son travail ! Et, de temps à autre, je me renseignais sur l’évolution de la récolte. Les premiers indicateurs étaient plus qu’encourageants.

Quand le moment de la cueillette  est arrivé, ils ont constaté, avec joie, qu’il y avait dix fois plus de melons que l’année précédente ! Magnifique !

Sauf qu’aucun melon ne dépassait le diamètre de… 3 centimètres ! Donc, invendables !

Mais, l’année d’après, ils ont modifié la formule de la poudre et tout est rentré dans l’ordre, avec une récolte exceptionnelle, en poids et en taille des melons !

Combien d’autres expériences merveilleuses n’avons-nous fait ensemble !

Entre l’additif qui faisait couler les gouttes au long des parois des serres, pour éviter le jaunissement des feuilles, les poudres qui faisaient résister au soleil du désert le film plastique, pendant un an, deux ans, trois ans…, un autre additif qui faisait se décomposer le film à date voulue, avec un battement de seulement quelques jours, la recherche de la meilleure couleur pour le film installé en plein champs, les fruits d’avocat sans noyau (que je n’ai plus revu ailleurs** !)… que de tentatives, réussies ou ratées, qui nous tenaient en haleine pendant des semaines et des semaines !

Et puis, la visite, avec les agronomes de Polyon, à l’INRA Perpignan où nous avons appris, autant eux que moi, des choses étonnantes sur la taille, le marcottage, les greffes ou l’emploi du goutte-à-goutte pour les arbres fruitiers.***

Parlant de goutte-à-goutte, les choses apprises auprès de mes clients israéliens dans ce domaine, m’ont permis, au début des années ’80, de « casser les pieds » à mon agent chilien, qui s’est lancé dans la culture des raisins de table et ainsi il a été le premier à exporter 30T de fruits murs aux Etats-Unis, par avion, au mois de Décembre, vendus à prix d’or, au moment des fêtes !

Le succès a été tel, qu’en trois ans il a remboursé l’investissement des premières 30 hectares de vigne  et il en a acheté 30 de plus ! Au début des années ’80, la vente et l’exportation de raisins lui a rapporté davantage que la vente des plastiques, son métier de base !

Mais,  très vite, ces méthodes modernes ont été copiées par d’autres producteurs et, aujourd’hui il y a au Chili des dizaines de milliers d’hectares de vignes « sous plastique » et les prix des raisins se sont effondrés.

Peu importe !

J’ai la fierté d’affirmer que j’ai été (un peu !) à l’origine de ce développement agricole majeur du XXème siècle !

A suivre…

 

 Adrian Irvin ROZEI

La Bastide Vieille, décembre 2020

*La finta giardinieraK.196 (La Fausse Jardinière) est un opéra de Wolfgang Amadeus Mozart, en allemand Die Gärtnerin aus Liebe (Jardinière par amour),  créé en 1775 sur un livret en italien  attribué à Giuseppe Petrosellini.

** En préparant ce texte, j’ai découvert que, ce que j’imaginais comme une « trouvaille agricole » des agriculteurs israéliens, « l’avocat sans noyau » est, en réalité, une présence depuis toujours dans les champs d’« avocado » du Mexique !

« …les avocats sans noyau ne sont pas si nouveaux. Il y a souvent un pourcentage de fruits sans noyau sur un avocatier, notamment dans les cas des cultivars populaires ‘Fuerte’, ‘Arad’ et ‘Mexicola’, surtout quand les conditions culturales ne sont pas propices à un mûrissement parfait. Les producteurs les appellent « cornichons » ou « avocats cornichons » et, jusqu’à récemment, les rejetaient. Mais maintenant, ils les appellent « avocats cocktail » — plus sophistiqué, n’est-ce pas? — et semblent avoir trouvé un débouché pour ces rejets.»

L’usage dont on m’a parlé, au milieu des années ‘80, c’était la décoration, avec ses tranches rondes, de plats conçus par les grands cuisiniers ou, plus prosaïquement, comme légumes d’accompagnement, dans les cocktails, puisque dans « l’avocat sans noyau », la peau est comestible !

Mais, leur vraie commercialisation est beaucoup plus récente !

« En  Angleterre, où ils sont sur le marché depuis le début de décembre 2017, les médias ont sauté sur l’histoire. Le résultat est que, dans les 149 magasins Marks & Spencer, le seul magasin qui en vend, les fruits disparaissent aussi rapidement qu’on peut les placer sur les étalages.

Curieusement, M&S fait surtout la promotion de ces petits avocats comme une option plus sécuritaire à l’avocat classique, car, paraît-il, des milliers de personnes se coupent annuellement en prélevant le noyau d’un avocat en Angleterre. Il faut croire que les Anglais sont particulièrement maladroits, car, personnellement, je n’ai jamais vu l’avocat à noyau comme une menace pour ma santé. »

Drôle d’histoire !

*** Toutes ces affirmations peuvent être « documentées » avec des photos d’époque ! Malheureusement, elles se trouvent dans des albums, bien classés, à Boulogne !

Je m’engage, une fois la pandémie finie, quand nous serons en mesure d’y retourner dans la Région parisienne, de les ajouter à mon texte. C’est, tout aussi valable pour l’ensemble de ce récit !

Je souhaite que ce moment arrive… au plus vite !

1 thought on “La finta giardiniera… (I)

  1. A.G. de Neuchâtel écrit :
    Foarte frumos material, garnisit de declaratii mai mult ca oneste. Le-am apreciat.

    C.P. din Bucuresti scrie :
    Fascinantă, istoria ta! I-am citit-o și lui Radu, en guise de ‘petit dejeuner au lit’ un jour de dinanche…
    Am învățat și noi multe din istorisirea ta, explicându-ne acum experiențe agricole sau culinare din trecut – mai ales din trecutul nostru recent, de după ‘90, cel în care am putut începe să ieșim din țară, să călătorim sau chiar trăim în alte spații…

    Avocado fără sâmburi trebuie să fie, botanic vorbind, niște fructe “avortate”, din cine știe ce motiv climatic: am învățat despre acest fenomen în 1976, în creierii munților Vrancei, la Bisoca (unde eram în practică de cercetare sociologică); ne-am mirat de frecvența ridicată, în prunii locali, a unor fructe strâmbe, de consistență pieloasă, care nu dădeau semne că ar putea deveni comestibile (sau …distilabile).
    Sătenii ne-au explicat că ele apar cânt pomii în floare – adică, la momentul fructificării – sunt prinși de vreo “negură”, destul de frecventă la acele altitudini și latitudini. Sătenii numeau aceste fructe avortate, sterpe – care, de la prun, nu aveau cum să-și găsească vreodată vreo utilizare – “chirtoci”.

    Am înțeles, cu backgroundul nostru științific de orășeni școliți în licee bune de “cultură generală”, rolul de ‘agent mutagen’ al frigului în procesul formării embrionului fructier – și ne-am putut explica ulterior diverse ‘deformații congenitale’ ale fructelor. Consider deci că avocados fără sâmburi pe care i-ai documentat ulterior in Mexic sunt niște “chirtoci”, iar cultivatorii variantelor din kibuț – sau de unde se aprovizionează acum M&S- au găsit metode de a “stresa” în mod controlat avocatierii cu factorul care împiedică formarea unir fructe fertile…
    Cea mai “actuală” explicație pe care am găsit-o în textul tău este … ‘bazaconia’ despre ‘siguranța’ pe care acești avocado-chirtoci o oferă britanicilor care, altfel, se taie cu miile la … scosul sâmburelui! Nu mai departe decât ieri, uitându-ne noi pe un canal gastronomic la Jamie Oliver care prepara ceva cu avocado, ne-am mirat foarte tare de faptul că a alocat prețioase secunde indicației de scoatere a sâmburelui (el o făcea prin împlântarea, în corpul sâmburelui, a lateralului lamei unui cuțit bine ascuțit, pe care apoi îl trăgea înapoi cu sâmbure cu tot).
    O prezenta ca o soluție miraculoasă pentru ceea ce părea a fi considerată o problemă… Noi, 4 adulți cam seniori, care am descoperit avocado abia la jumătatea vieții noastre sau chiar mai târziu, n-am priceput de loc care ar putea fi problema, nici unul dintre noi nu a întâmpinat vreodată vreo dificultate în extragerea unui sâmbure de avocado, nici măcar la cei din oferta românească, nu întotdeauna calibrată după momentul optim al coacerii .
    Clar, trebuie că britanicii sunt tare neîndemânatici, de reușesc să se taie…
    Așteptăm cu interes ediția “revăzută și adăugită- cu ilustrații – a textului”

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