Incontri con Donna Franca (I)

La Bastide Vieille, 25/06/2021

 

« On appelle saga un récit en prose (…)
rapportant la vie et les faits et gestes
d’un personnage, digne de mémoire
pour diverses raisons, depuis sa naissance
jusqu’à sa mort, en n’omettant ni
ses  ancêtres ni ses descendants s’ils
ont quelque importance. »

Régis Boyer « L’Islande médiévale » 

 

Décidemment, cette année, les « romans-saga » ont le vent en poupe !

Pas moins de quatre œuvres littéraires de ce genre sont apparues ces dernières semaines dans les vitrines des librairies.  A chaque fois, ces romans-fleuves totalisent des milliers de pages et plusieurs volumes.

Un seul, parmi ces romans, n’affiche qu’un seul volume et à peine 500 pages. Pour l’instant ! Car un deuxième volume, non encore traduit en français, vient de sortir en Italie.

De quoi s’agit-il ?

Le volume, qui s’intitule « Les lions de Sicile », est signé par Stefania Auci et porte en haut de la couverture la mention « La Saga des Florio ». Et la bande publicitaire ajoutée au volume précise: « Le livre phénomène en Italie ».

Probablement que cette couverture n’aurait pas attiré mon attention, dans la vitrine de la « librairie-phare » de Béziers, si elle ne présentait pas un visage qui m’est familier. Et qui me poursuit depuis six ans. Une vraie saga !

Il s’agit de Donna Franca Florio, telle qu’elle apparaît dans un fameux portrait peint par Giovanni Boldini, au début du XX-ème siècle. 

Voici la présentation du livre, tel qu’on peut la lire dans un numéro du « Figaro littéraire », sous la plume de Jacques de Saint Victor: 

«Certains y ont vu la revanche du roman historique et de la Sicile entreprenante contre la Sicile décadente.  Cette saga très classique, écrite de façon très simple, mais habillement troussée, mêlant la grande histoire et l’histoire d’une dynastie de riches armateurs et entrepreneurs siciliens, les Florio, aurait pu disparaître comme tant d’autres dans l’obscurité des étagères des librairies. Les lions de Sicile, premier volume de la saga des Florio, a connu pourtant en Italie, lors de sa sortie, en 2019, un succès immense. Vendue à plus de 600 000 exemplaires, cette histoire familiale est devenue un phénomène éditorial de l’autre côté des Alpes et connaît des traductions dans plus d’une trentaine de pays. Le deuxième volume, L’Inverno dei Leoni (L’Hiver des lions) vient de paraître en Italie. » 

Par la suite, l’auteur de cette chronique explique le formidable succès du livre tout autant par l’amour de l’auteur pour ce pays et son histoire, que par  la force des personnalités qui ont donné naissance à un empire économique, ayant réussi à se hisser comme égales aux plus grands de ce monde en seulement quelques décennies et, tout ça, en partant d’un état de pauvreté frisant l’indigence. 

Comme précise l’auteur de la chronique mentionnée : 

« Bref, cette saga est une épopée à la Dallas mais style « Liberty », c’est-à-dire « fin de siècle », et c’est justement son charme. Les champs de pétrole sont remplacés par des champs d’oliviers et de citronniers, la vengeance rode, mais on y croise des barons pervers et raffinés au lieu de primitifs cow-boys incultes, les oranges ont une odeur de soufre ou de sang et le souffle millénaire de cette « Sibérie au soleil » inonde les pages d’un mystère très humain. »

Certes, cette histoire est passionnante, surtout pour un admirateur et connaisseur des contrées décrites dans le livre depuis une cinquantaine d’années, comme c’est mon cas, mais cette fois-ci mon attention était attirée surtout par le personnage représenté sur la couverture et dont l’histoire me passionnait depuis un bon bout de temps. Et, peut-être, pas tant par la vie de Donna Franca Florio, que par celle de son portrait, qui, d’ailleurs l’a fait entrer dans l’histoire ! 

J’ai sauté, tout de suite, sur le livre, à la recherche de détails inconnus sur cette aventure. Enorme déception ! Nulle part le nom de mon héroïne n’apparaît, aussi bien que celui de l’auteur du portrait !

Et pour cause ! Le premier volume s’achève avant la fin du XIXème siècle, alors que le tableau représenté (partiellement) a été peint entre 1901 et… 1924 ! 

Mais, « commençons par le début » ! Voici comment j’ai découvert cette affaire. 

 *   *   *

En octobre 2015, je suis allé passer quelques jours de vacances dans le sud de l’Italie.

Entre Rome et les Iles Lipari, il était prévu un arrêt à Palerme.Comme à chaque fois quand  je vais en Italie, j’ai emporté avec moi les feuilles du guide « Locali storici d’Italia » qui concernent les endroits que je vais visiter.

Je connais l’association qui publie ce guide depuis une bonne quarantaine d’années. 

« Locali storici d’Italia, le guide des lieux historiques d’Italie, (est) un manuel gratuit … qui rassemble plus de 200 hôtels, restaurants, pâtisseries, confiseries et anciens cafés littéraires de la péninsule, prend une importance accrue. Les critères sont toujours les mêmes : les locaux doivent avoir au moins 70 ans d’activité derrière eux, conserver des environnements et des meubles d’origine, des reliques, des souvenirs et une documentation historique sur les événements importants et les fréquentations les plus illustres. » 

Au début, dans les années ’80 du siècle dernier, le « guide » n’était qu’une simple feuille de papier, avec des noms d’établissements classés par ville. Ensuite, il est devenu un petit livre, de plus en plus épais, que je trouvais (gratuitement) dans les endroits listés. Puis, j’ai découvert des « locaux historiques » italiens même en dehors de l’Italie, en Europe ou en Amérique.

Au bout de quelques années, le guide est devenu si épais qu’il n’était plus imprimé, mais on  pouvait le trouver en version numérique.Heureusement, j’ai gardé mes anciens exemplaires, qui me permettent d’emporter de simples photocopies. Au risque, et cella m’est arrivé en Sicile, en me présentant à l’adresse mentionnée, de tomber sur une ruine, sinon un terrain vague !

Même en Italie, les « lieux historiques » sont difficiles à préserver ! Mais, cette fois-ci, j’ai eu beaucoup plus de chance ! Parmi les adresses indiquées dans mon guide, j’ai remarqué celle du « Grand Hôtel Villa Igiea » 1905.

La présentation parlait de :

« Demeure patricienne du début du siècle, model d’architecture Liberty construit grâce au génie de l’architecte Basile Ernesto, hôtel de grand luxe ayant appartenu à Ignazio Florio –créateur, entre autres de l’homonyme « Targa »- dans les chambres duquel ont couché le Kaiser, le Tsar de Russie, Edouard VII d’Angleterre. Au bord de la mer, au milieu d’un parc, il est encore fréquenté par ceux qui aiment le grand confort. » 

Publicité pour les meilleurs hôtels de Sicile, dans un numéro de la revue « Illustration » datée 30 mars 1935.

Une fois à Palerme, je suis allé chercher cet établissement.

Comme il était assez tard, le soir, je me suis dit que, dans un tel endroit il doit y avoir une brasserie où je pourrais dîner « sur le pouce ». Nous étions au mois d’octobre, en fin de saison, la soirée était pluvieuse et il y avait peu de monde dans le lobby de l’hôtel. A la recherche d’un endroit pour dîner, j’ai découvert le restaurant « Donna Franca Florio ».

J’avoue que ce nom ne me disait rien !

Mais, j’ai laissé « l’étude » du sujet pour plus tard et, au vu de l’heure avancée, j’ai décidé de « casser ma tirelire » et de dîner sur place. Je n’imaginais pas, à ce moment, que je faisais le premier pas d’une longue route, qui allait durer (au moins !) six ans. A ma grande surprise, le prix annoncé pour le « Menu Tradition » était loin d’être prohibitif ! 

Et, comme j’étais presque seul dans la salle du restaurant, j’ai eu la grande chance d’être servi par le Maître d’hôtel, le directeur de la salle, lui-même ! Encore plus ! 

Comme je lui ai posé d’innombrables questions sur le nom du restaurant, les traditions de l’endroit, la fréquentation du lieu…, au bout d’un petit moment, il m’a dit : 

« Je vois que vous n’êtes pas sicilien ! Je vais vous apporter une documentation complète sur l’histoire de notre hôtel ! Mais, vous avez beaucoup de chance : dans le hall d’entrée, il y a, en ce moment une présentation du  portrait de Donna Franca Florio et du combat en cours pour le sauver d’un départ honteux… vers des cieux étrangers ! » 

Une fois mon (excellent) dîner fini, je suis allé consulter la présentation dans le hall de l’hôtel.

Je ne sais pas si ce fût l’effet de la bouteille de vin blanc « Altavilla della Corte » Grillo Firriato, de l’élégance qui saute aux yeux de Donna Franca ou du « savoir faire » du peintre Boldini, qui l’a immortalisé, mais je suis tombé tout de suite amoureux du modèle du fameux peintre italien !

A tel point que, souhaitant en savoir davantage sur ce personnage exceptionnel, je suis retourné voir le Maître d’hôtel qui, particulièrement aimable, m’a conseillé de consulter le livre du grand spécialiste du sujet, le Professeur Amendolaggine. J’avoue que, pris par d’autres « causes », je ne l’ai pas fait, à ce jour. D’autant plus que les renseignements obtenus sur place étaient, déjà, bien détaillés.

J’ai appris, par les documents de l’hôtel énormément de choses sur l’histoire de la famille Florio, dont je n’avais jamais entendu parler à l’époque : 

« La famille Florio est une dynastie industrielle italienne particulièrement active durant la période de la Belle Époque. L’histoire de la famille, d’origine calabraise, se déroule dans la riche Palerme de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.À la suite des séismes de 1783 en Calabre, Paolo Florio (1772 – 1807), fils de Mastro Vincenzo Florio, quitte pour la Sicile sa Bagnara natale, petite ville donnant sur le détroit de Messine dans la province de Reggio de Calabre. Il ouvre, au début des années 1800, un magasin d’épices qui devient rapidement l’un des plus florissants de Palerme. Lorsqu’il meurt en 1807, son fils Vincenzo est encore trop jeune pour lui succéder dans la gestion du commerce. Ignazio, le frère de Paolo, développe avec une grande habileté l’activité initiale. »

Ceux que cette aventure industrielle et sociale intéresse,  trouveront facilement sur le Net les mille détails correspondants. Ce qui nous intéresse, à ce point du récit, est l’histoire de la quatrième génération des Florio, celle qui a pu profiter de la fabuleuse accumulation de richesses amassées par les générations précédentes, mais qui a vécu  aussi la chute de l’empire qu’ils ont construit pas-à-pas.

« En 1891 Ignazio Florio meur en laissant trois enfants dont l’aîné est Ignazio Junior. Celui-ci succède à son père dans la gestion de l’industrie familiale, poursuivant avec succès durant plusieurs années ses diverses activités. Ignazio se comporte en outre en authentique mécène à Palerme, finançant et suivant  ‘avancement des diverses œuvres et fait de la cité sicilienne un point de rassemblement important de la jet-set internationale de l’époque. L’empereur allemand Guillaume II aimait notamment séjourner auprès des Florio en Sicile.

Le frère d’Ignazio, Vincenzo, devenu un excellent homme d’affaires se révèle également grand sportif et organisateur d’événements qui font la renommée de la Sicile parmi lesquels, en 1906, la célèbre course automobile « Targa Florio »*.

Les Florio furent, entre la fin du XIXe et du début du XXe siècle, la famille la plus riche d’Italie. Elle disposait d’une flotte de quatre-vingt-dix-neuf navires et d’un empire qui s’étendait de la chimie au vin, du tourisme à l’industrie du thon. »

Parmi tous les membres de la brillantissime famille Florio, ceux qui ont particulièrement attiré mon attention furent ceux de la première moitié du XXe siècle :

Ignazio Florio Jr. (1869-1957, industriel)

Giulia Florio (1870–1947, épouse Lanza, princesse de Trabia)

Franca Florio (1873-1950, l’épouse d’Ignazio junior)

Vincenzo Florio (1883-1959, fondateur de la Targa Florio)

Ceci, parce que ce sont ceux qui ont « tourné » autour du tableau que j’ai découvert dans le hall de l’hôtel « Villa Igiea ».

Bien sûr, au moment où j’ai découvert cette histoire, le tableau, qui a passé une dizaine d’années dans l’hôtel, ne s’y trouvait plus ! Parce que, au mois de mars 2015, quelques mois avant mon passage à la Villa Igeia, il avait été mis en vente, dans une réputée maison de ventes aux enchères italienne. Mais, une copie, grandeur nature, et des panneaux explicatifs m’ont appris son histoire.

Revenons à la fin du XIXe siècle !

Voyons, d’abord, qui était Donna Franca Florio :

« Franca Jacona naît sous le nom de Francesca Paola Jacona della Motta le 27 décembre 1873 à Palerme dans une famille de la haute aristocratie sicilienne appauvrie. Son frère est en effet le baron Franz Jacona della Motta de San Giuliano, tandis que ses parents sont le baron de San Giuliano, Pietro Jacona di San Giuliano, et Costanza Notarbartolo di Villarosa (sœur de Pietro Notarbartolo, duc de Villarosa).

Sa mère descend donc de plusieurs des familles siciliennes et européennes les plus en vue du siècle précédent : les ducs de Villarosa, la maison de Moncada (dynastie d’origine catalane ayant donné des cardinaux, des vice-rois de Navarre, des vice-rois de Sicile et des gouverneurs des Pays-Bas) et les Lucchesi-Palli, princes de Campofranco.

Bien que venant d’une famille appauvrie, son ascendance de la haute noblesse fait donc de Franca Jacona della Motta un très bon parti, notamment pour la haute bourgeoisie sicilienne en quête de noblesse. Par conséquent, le 11 février 1893, à l’âge de 19 ans, elle épouse l’entrepreneur et armateur sicilien  Ignazio Florio Jr..

Ignazio a perdu son père deux ans plus tôt et a donc hérité de la majeure partie des biens de la famille Florio. Il est ainsi en possession de la Cantine Florio, alors la plus grande société sicilienne de production de vins de marsala mais aussi de la majorité des thonaires de Sicile (lieux de pêche du thon, alors secteur d’activité important sur l’île), de la Fonderie Oretea, de la banque Banca Florio (auparavant sous-branche de la banque des Rothschild) et d’une grande flotte de yachts et de bateaux à vapeur. »

On comprend facilement que, dans ces conditions, une vie mondaine brillante se soit développée autour du couple sicilien !

« Franca Florio parcourt ainsi les côtes de son île natale ainsi que la Côte d’Azur française et la Riviera méditerranéenne à bord des yachts Sultana et Aegusa appartenant à sa famille ou à bord du célèbre Christina O, encore aujourd’hui le 31e plus long mega-yacht du monde et qui appartenait alors au milliardaire grec Aristote Onassis.

Franca Florio est aussi une mécène et elle est ainsi proche de l’écrivain italien Gabriele D’Annunzio, héros de la Première Guerre mondiale et principal représentant du décadentisme italien, qui écrira L’Enfant de volupté en 1889 et Les Vierges aux rochers en 1895, qui la surnommera l’Unique (l’Unica). »

Parmi les personnalités de l’époque, qui l’ont rencontré ou lui ont rendu visite en Sicile, il suffit de mentionner l’empereur Guillaume II d’Allemagne, l’impératrice de Prusse Augusta-Victoria de Schleswig-Holstein-Sonderbourg-Augustenbourg, le roi Édouard VII du Royaume-Uni, également empereur des Indes, et sa femme la princesse Alexandra de Danemark,  Greta GarboGrace Kelly,  Maria Callas,  Pietro Mascagni, Robert de Montesquiou, Ruggero Leoncavallo etc., etc. pour comprendre la taille internationale du personnage !

Dans ces conditions, il était normal que le mari de Donna Franca Florio souhaite commanditer le plus réputé peintre mondain de l’époque, Giovanni Boldini, pour portraiturer son épouse !

A suivre…

 

Adrian Irvin ROZEI

La Bastide Vieille, août 2021

* Dans les jours qui ont suivi la « découverte de Donna Franca », j’ai fait la connaissance du Conte Federico, dans le Palais Conte Federico.

(Le palais)  est encore habité par le comte Alessandro Federico, dont la famille descend de l’empereur souabe Frédéric II.

J’ai eu l’honneur d’être reçu dans le bureau du comte, qui m’a raconté l’histoire de sa participation aux courses d’automobile « Targa Florio ».

Mais, ceci mérite un développement à part !

2 thoughts on “Incontri con Donna Franca (I)

  1. Je lis toujours avec intérêt tes découvertes historiques. Sur ce document je note JACQUES de SAINT VICTOR…..ta belle mère , ma soeur Colette, connaissait très bien un Jacques de Saint Victor. Il venait souvent à Bouffil quand j’avais 10 ou 12 ans.
    L’écrivain serait-il un petit fils de ce dernier ????

  2. AIR répond à Henri V. :

    Selon Sabine, ils sont très nombreux dans la famille ! A Marseille, à Toulouse et… Nous avons une Nathalie de Saint-Victor à coté de Capestang.
    En cherchant sur Internet, après ton message, j’ai découvert que
    Jacques de Saint-Victor a écrit un livre sur Rome que je compte acheter :
    Le Roman de la Rome Insolite, Monaco, ed. du Rocher (2010).
    Merci beaucoup !
    27/08 : Pour le livre de Saint-Victor, c’est fait !
    J’ai rajouté : « Le Roman de l’Italie insolite » du même auteur. Dépense somptuaire : 0,90 Euros! L’ensemble pour 10 Euros, transport compris !
    J’attends la livraison avec impatience. Merci beaucoup !

    Ion m. de Rio de Janeiro écrit :
    Pas difficile de devenir amoureux d´une aussi belle femme que Franca.
    Ce qui est étrange, par contre, c´est que tu n´ais pas encore trouvé un roumain dans cette saga. J’ai bien dit pas encore.
    Je t´embrasse. ion m

    AIR répond :
    Attends un peu! Il y a encore deux épisodes!

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