Cornici in asta* (I)

Feuilles de journal

La Bastide Vieille, 14/11/2020

 

Je viens de recevoir le no. 472 du mois d’août de la revue « ANTIQUARIATO ».

Comme d’habitude, il contient bons nombres d’articles très intéressants. Mais, l’un d’entre eux a attiré particulièrement mon attention.

Il s’agit d’une vente aux enchères qui a eu lieu à Florence le 17 juin 2020.

Ont été proposés à la vente, à cette occasion, 183 cadres pour tableaux, datés entre le XVe et le XIXe siècle.

Très intéressant ! 

Mais, ce qui m’a un peu étonné, ce sont les prix atteints par ces objets, qui s’échelonnent de 875 à… 11 250 Euro !

Surtout, quand il s’agit d’une vente qui se déroule en Italie, un pays ou « corniciaio » est un métier très commun : on rencontre de tels artisans à chaque coin de rue, dans toutes les grandes villes du pays !

Et les prix, la variété et la qualité des cadres rencontrés n’ont pas de commune mesure avec ce que l’on peut rencontrer ailleurs, en France, par exemple.

J’ai une longue expérience dans ce domaine !

J’ai eu l’occasion d’en parler, maintes et maintes fois, comme, par exemple, dans les textes :

Otro modelo, otro color ! (IV)

L’histoire du tableau…qui n’a traversé que trois pays !!!

Povestea tabloului care a traversat cinci ţări…(I)

C’est vrai que, parmi les 183 cadres mis aux enchères, un seul, celui de la page de garde de l’article, n’était pas italien.

Dois-je tirer la conclusion que, une fois de plus, il s’agit d’une « spécialité italienne » ? Puisque, sur la couverture même de la revue est inscrit : « CORNICI  Trionfi italiani ».

L’auteur de l’article nous explique  « schi, shi, schientificamenté »,  que : « Considérés partie intégrante de la peinture (au XVIIe siècle), ils finissent par constituer un élément fondamental de l’œuvre, à égalité et quelquefois davantage que ce qu’ils entourent. » 

Je veux bien, quand il s’agit d’un cadre  « … in legno ebanizzato con profilature dorate ornata da medaglioni in madreperla ovali e a losanga… », fabriqué à Venise au XVIe siècle ! 

Mais, quand il s’agit d’un modèle, somme toute, assez banal, comme ceux que l’on peut acheter dans les rues de Rome ou Florence… pour 40 à 80 Euro ?

Pourquoi payer 10 fois ce prix ? Pour un objet qui était fabriqué en série, par des artisans dont le nom n’est pas passé à la postérité, qui n’ont qu’un caractère régional et dont même l’authenticité est sujette à caution ? 

Et puis, que faire de ces cadres vides ? Parce que, on ne peut/doit pas les « ajuster » à la taille d’un tableau dont on dispose, au risque de voir diminuer massivement leur valeur ! 

Je sais ! On peut y insérer/ajouter une « Marie-Louise » ou un « cadre dans le cadre »… Mais tout ça ressemblera au mariage de « ein hering mit ein kanarienvogel » (d’un hareng saur avec un canari), comme disent nos amis allemands ! 

C’est vrai que je suis l’heureux propriétaire d’un tel assemblage hétéroclite !

Je possède deux tableaux, achetés à Rome vers 1975, avec un « double cadre ».

A l’époque, j’ai été intrigué par le bagout d’un bonimenteur qui draguait le client, près de la  « Piazza della Repubblica », pour l’attirer dans une « Casa d’aste ». On y mettait aux enchères des tapis, des meubles, des bibelots… et, aussi, des tableaux !

Ces tableaux étaient, pour la plupart, l’œuvre de jeunes élèves des écoles des Beaux-arts ou de peintres spécialisés dans les « chef d’œuvres » pour touristes américains… et pas seulement ! 

Il n’y avait pas encore les centaines de peintres russes, débarqués de leur Union soviétique natale, qui inondent, de nos jours, la Piazza Navona, la Butte Montmartre ou… les quai du port de San Francisco ! Qui, il faut le reconnaître, jouissent d’une technique remarquable, même s’ils ne possèdent pas le « génie » pour devenir un artiste réputé.

J’ai remarqué, parmi les objets exposés, deux tableaux sympathiques, qui m’ont bien plu ! Et je me suis dit qu’ils pouvaient faire l’objet d’un cadeau pour mon père, dont l’anniversaire approchait. Mais, pas à n’importe quel prix ! 

J’ai refusé, donc, de me laisser entraîner dans des enchères hasardeuses !

J’avais remarqué que les seuls « enchérisseurs » étaient deux ou trois petits vieux, qui trainaient à longueur de journée dans la boutique, rémunérés pour pousser les prix au détriment du « pigeon », le plus souvent un touriste de passage ! 

Je suis allé, à la pause, voir le vendeur et je lui ai proposé… mon prix, pour les deux tableaux !

Tout d’abord, il a joué… la « vierge effarouchée » !« Comment ? Nous sommes une maison sérieuse ! Il n’en est pas question!»

J’ai répondu : « C’est à prendre ou à laisser ! ». Et je suis parti faire mes visites de monuments romains. 

Je suis revenu quelques heures plus tard. Sans autre commentaire, le vendeur m’a dit : « Combien voulez vous payer ? »

Je lui ai indiqué mon prix. De nouveau, une scène bien rodée : « Comment ? Per un dipinto firmato ! (ce que veut dire « une peinture  signée » !) »Et moi : « Certainement ! Par moi ! » Allusion au fait que, pour donner l’apparence du sérieux, ils te font signer le tableau sur le cadre en bois, par derrière,  comme preuve que, s’ils doivent l’expédier aux quatre coins du monde, quand tu le reçois,  il s’agit bien de l’objet que tu as acheté dans leur boutique. Même procédé que celui appliqué par les vendeurs de tapis en Turquie ! Enfin ! Pour la faire courte, après deux ou trois allers/retours du genre : « C’est à prendre ou à laisser ! », comme auparavant, j’ai emporté le morceau, en cédant un « chouïa » sur le prix, montant que j’avais décidé à l’avance. On ne doit pas faire perdre la face à son interlocuteur !

Qui m’a susurré à l’oreille, en partant : « Vous êtes un redoutable négociateur ! Savez-vous combien vaut ce tableau chez un antiquaire ? »Il ne désespérait pas de m’avoir… la prochaine fois !  Mais, en pratique, les cadres acquis avec les tableaux ont été payés… une poignée de Lires italiennes. Très loin des prix annoncés dans l’« ANTIQUARIATO » ! 

Aujourd’hui, je m’aperçois que mon vendeur roublard avait raison ! 

Si une figurine Kaws en plastique se vend de nos jours aux prix atteints ces derniers mois, un cadre « …di forma dodecagonale in legno ebanizzato e lastronato, battuta a guilloché, angoli ornati da girali vegetali a giorno in bronzo dorato… », fabriqué en Lombardie au XVIIIe siècle, à 6250 Euro… est un vrai cadeau! 

« La machine s’est emballée et rien ne peut plus l’arrêter. En trois à cinq ans, les prix de ces jouets pour adultes devenus des sculptures contemporaines ont découplés, grâce aux Américains et surtout aux Asiatiques qui souvent les surpayent », observe l’expert Arnaud Oliveux d’ « Artcurial », qui a vendu en 2019, à Monaco, une très grande figurine noire pour 985 000 euros. » 

C’est ce que l’on pouvait lire dans « Le Figaro », daté vendredi 2 octobre 2020. 

Le critique d’art qui signe l’article dans l’ « ANTIQUARIATO », affirme aussi au sujet des cadres présentés: 

« Souvent destinés à encadrer des collections de dessins, ils sont si beaux que, quelquefois, sont présentés même vides. Comme des fenêtres ouvertes pour l’imagination. » 

C’est bien vrai ! J’ai même laissé moi-même une fenêtre vide, sur le mur d’un hangar de la Bastide, alors que trois autres étaient « bouchées » avec des photos des quatre coins du monde, pour donner libre cours à l’imagination de chacun. Voir : Les fenêtres démurées.

« Il reste encore une fenêtre murée. J’ai décidé de ne pas l’ouvrir afin de donner libre cours à ma fantaisie en imaginant la multitude de paysages qu’elle peut cacher. C’est la part du rêve ! » 

Mais, il s’agissait de vieilles fenêtres pourries, vouées à finir leur existence dans une décharge publique, et non d’une « cornice » à quelques milliers d’Euro ! 

Par ailleurs, c’est exact qu’un beau cadre peut trouver, quelquefois, un usage… inattendu ! 

Dans les années ’80, quand je vendais des matières plastiques au quatre coins du monde, j’ai remarqué qu’un client d’un pays du Moyen Orient, dont je tairai le nom, a commencé à acheter le double, puis le triple des quantités commandées par le passé.

Un peu étonné, j’ai demandé à mon agent quel était le « nouveau développement » que ce client avait déniché. En pensant que je pourrais faire sa promotion dans d’autres pays voisins !

L’agent a parlé au téléphone avec le client et il est revenu pour me dire : « Il fabrique des lunettes pour W.C. ! »

Cette affirmation m’a laissé un peu dubitatif. Dans un pays ou les W.C. sont, en majorité, « à la turca », il y a, tout d’un coup, une telle demande de lunettes ? Etrange ! 

A l’occasion de mon premier voyage dans le pays en question, je suis allé visiter la fabrique de mon client. Effectivement, les machines à extrusion de polypropylène marchaient à pleine capacité ! 

J’ai demandé une explication au patron de la boîte.

Un peu gêné, il m’a expliqué qu’il vendait les lunettes de W.C. comme… cadres à accrocher au mur des salons !

Les acheteurs trouvaient ces cadres jolis et pas chers. Et, quand ils voulaient cacher la photo des grands parents à la vue de quelques visiteurs un peu pointilleux sur la présence des images non-conformes aux règles traditionnelles, ils… rabattaient le couvercle !  

D’ailleurs, dans des grands musées occidentaux, on peut découvrir une pratique similaire, afin de protéger des œuvres fragiles ou particulièrement précieuses, contre la lumière du soleil ! Bien sûr, avec des rabats ouvragés, pas avec des lunettes de W.C. en plastique ! 

 

A suivre…

Adrian Irvin ROZEI

La Bastide Vieille, novembre 2020

 

*Cadres aux enchères

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