Comment j’ai découvert “Baio de Sampeyre” !

Paris, le 4/03/2023

 

Ce texte a été publié, dans ses versions en roumain et en italien, dans la revue « Siamo di nuovo insieme » no. 118 – 120, datée avril – juin 2023, éditée par RO. AS. IT. – Asociația Italienilor din România.  

Je connais Jean-Marc depuis plus de quatre décennies !

A l’époque, nous travaillions ensemble dans le plus important groupe pétrochimique français « Elf Aquitaine ». Je m’occupais de l’export de certains produits chimiques, et Jean-Marc dirigeait le développement technique d’une de ces “spécialités” en plein essor.

Ainsi, nous avons eu l’opportunité de voyager ensemble afin de conquérir de nouveaux marchés pour notre produit commun. Mis à part divers salons, auxquels nous avons assisté ensemble, le voyage le plus marquant a probablement été celui que nous avons passé en Israël pendant une semaine. 

A ces occasions, j’avais tout le temps nécessaire pour parler avec Jean-Marc… et pas seulement “business” ! 

Ainsi, j’appris que ses parents étaient originaires d’un petit village de la région italienne « Piémont », qu’ils avaient quitté après la guerre, à la recherche d’une vie meilleure. A ce titre, ils se sont installés en région parisienne, comme tant d’autres Italiens, tout au long du siècle dernier. 

Plus tard, j’ai rencontré les parents de Jean-Marc, une famille de gens très travailleurs qui s’efforçaient d’inculquer à leur fils les principes traditionnels de leur région natale. De plus, ils étaient restés en contact, jour après jour, avec leur village natal et la famille qui y était restée. Et Jean-Marc me racontait régulièrement ses visites ou ses vacances dans le Piémont.

Quelques années plus tard, Jean-Marc épouse Irmi, une jeune Autrichienne italophone de la région de Carinthie, voisine de l’Italie. En fait, si je me souviens bien, ils se sont rencontrés en Italie !

Le point culminant de ce lien amical fut le mariage de Jean-Marc avec Irmengard à la fin des années 1980. Entre Paris et Villach (Autriche), ils ont choisi, pour la célébration de leur mariage, le lieu idéal : Venise !

La cérémonie et le repas qui a suivi se sont déroulés dans le quartier San Polo.

Le Sestriere San Polo est le plus petit des quartiers de Venise. C’est aussi le premier à avoir accueilli des habitants dès le IXe siècle, car il n’est pas soumis aux inondations.

Il est relié au quartier San Marco par le célébrissime Ponte di Rialto, construit en 1594 en remplacement d’un pont en bois. Durant des siècles, banquiers vénitiens et marchands venus du monde entier se retrouvaient ici pour conclure leurs affaires. Aujourd’hui encore, les Vénitiens s’y rendent pour acheter du poisson péché le matin même, des fruits et légumes au marché du Rialto, qui existe depuis 1097.

Ce sestriere très animé est aussi réputé pour ses nombreux bacari, des bars à vin populaires où l’on peut déguster les ciccheti, l’équivalent local des tappas espagnols.

Au XVe siècle, c’est à San Polo, dans le secteur des Carampane, que résidaient les prostituées, comme le rappellent le pont et le quai des Tette (des tétons).

Devant le fléau de l’homosexualité, qui avait fait baisser de manière inquiétante la natalité, les autorités de la Cité des Doges avaient autorisé les professionnelles des amours tarifés à exposer, à cet endroit, leurs avantages ! D’où le nom de cet endroit !

La cérémonie a été célébrée par l’oncle de Jean-Marc, un prêtre italien, dans l’église “Chiesa di San Pantalon” (Saint Panteleimon, en dialecte vénitien).

Comme le dit un site touristique :

« Si vous passez devant cette église, vous ne la remarquerez probablement pas. D’apparence banale, presque inachevée, l’édifice n’attire pas vraiment l’attention.

Cependant, si vous poussez sa porte, vous découvrirez l’une des plus grandes peintures sur toile du monde : “Le Martyre et la Gloire de Saint Pantelimon” de Giovanni Antonio Fumiani.

Rien n’est comparable à la magnificence que l’on peut admirer dès qu’on regarde le plafond : ce qui peut apparaître comme une fresque réussie, est en réalité une gigantesque peinture à l’huile sur toile (40 toiles réunies). Le Martyre de Saint Pantelimon est une œuvre étonnante d’une grande habileté qui, avec ses 443 mètres carrés, est considérée comme la plus grande du monde. » 

A cette occasion, lors du repas de fête qui a suivi, j’ai rencontré la famille et les amis des jeunes mariés, qui parlaient qui l’italien, qui le français, qui allemand (autrichien !) … ou les trois langues !

D’ailleurs, les années suivantes, j’ai amèrement reproché à Jean-Marc de pouvoir lui parler en français ou en italien, mais que lui, il ne dit pas un mot en… roumain ! A l’époque, je ne savais pas qu’il fallait ajouter le dialecte occitan à cette liste de langues romanes ! 

Cet heureux événement, organisé dans un décor de rêve, fut aussi une occasion unique de vivre, pendant quelques jours, dans le célèbre « Grand Hôtel des Bains » du Lido, dont tout le monde se souviendra car c’est ici que fut tourné en 1971, le célèbre film « Morte a Venezia” dont le directeur était Luchino Visconti.

Ensuite, nous avons retrouvé Jean-Marc et Irmi non seulement en France (Région de Paris, Nantes ou Languedoc), mais aussi en Carinthie (Autriche).

Le seul endroit où je n’ai pas eu l’occasion de voyager à ce jour est son village du Piémont, qui rappelle les racines italiennes de mon ami ! 

Il est vrai qu’au début des années 80, j’ai visité cette région.

Là-bas, j’ai découvert que le fameux train appelé “Train des Merveilles” qui avait repris son activité après une interruption de près de quatre décennies !

« Un voyage pittoresque dans un train mythique. Ouvrage titanesque au départ de la mer Méditerranée, le “Train des Merveilles” représente l’un des plus beaux voyages en train au monde.

Devenu la voie ferrée préférée des voyageurs (prix italien de “Place du Cœur”), il sillonne les vallées et les montagnes des Alpes-Maritimes depuis plus de 100 ans. Véritable prouesse technique dans une région dense et accidentée, cette ligne se distingue par une impressionnante succession d’ouvrages d’art de la technique ferroviaire… »

En pratique, ce « train des miracles » traverse la célèbre Val Roia (Valle della Roia, également connue sous l’orthographe Val Roja, en français Vallée de la Roya, en roiasco / brigasco / intemelio Val Röia, en ligurien Val Reuia, en occitan Val de Ròia), une vallée de 59 km partagée entre l’Italie et la France, qui tire son nom de la rivière Roia, qui la traverse entièrement jusqu’à son embouchure à Vintimille.

La partie française, Vallée de la Roya, est le dernier territoire récupéré par la République française, en 1947. 

Il correspond à peu près à un domaine laissé en 1860 par Napoléon III à son « ami », le roi Victor-Emmanuel II, qui possédait des terrains de chasse dans cette région.

C’est ainsi que ladite ligne de train, construite à la fin du XIXe siècle, part de Nice, passe par Breil-sur-Roya, Brigue, le col de Tende, en territoire français, puis atteint Cuneo, en territoire italien !

Un voyage de rêve !

                                                              * * *

 Fin février, j’ai reçu un message de mon ami Jean-Marc qui disait :

« Je suis allé dans ma famille occitane. Je pourrais dire comme Brassaï que je ne suis ni français, ni italien, mais occitan ! Voici quelques photos et vidéos du 16 février à l’occasion de la fête de Baio (tous les 5 ans pour célébrer le moment où nous avons repoussé les Sarrasins il y a 500 ans.) La fête existe depuis 500 ans. Vous pouvez voir Irmi avec mes petits neveux et leur père, mon cousin, déguisé en Turc noir…

Une demi-douzaine de mes cousins ​​a fait partie des acteurs de cet événement. Cette fois, c’est nous qui vous apportons quelque chose de nouveau ! Amitiés ! » 

Les images que j’ai reçues m’ont semblé si passionnantes, par leur couleur, par la variété des costumes et des personnages incarnés, par l’authenticité de l’événement, par l’enthousiasme des participants… que j’ai “sauté” immédiatement sur le Net, pour en savoir davantage sur « Baio » de Sampeyre » !

Ainsi, j’ai découvert que :

« Ce festival a lieu tous les cinq ans à Sampeyre, au cœur des vallées occitanes italiennes. La fête du carnaval a lieu tous les cinq ans dans la Val Varaita, dans la province de Cuneo, au cœur de la région italienne des Valadas Occitanes, mais la plus célèbre est celle de Sampeyre.

Le nom de la fête du Baio viendrait du mot occitan « abadiá » et ferait référence aux traditions des « jeunes abbés », ces jeunes hommes qui avaient traditionnellement pour mission d’organiser des fêtes communautaires.

L’ensemble des rituels se déroule sur trois jours en février : les deux dimanches avant le Carnaval et le Jeudi saint. Le Baio est un important cortège d’hommes costumés, certains en ” Maures “, d’autres déguisés en femmes, d’autres portant des mitres spectaculaires.

Les personnages historiques qui composent le cortège sont les suivants : Abà, il Tesoriere, Cavalìe (cavaliers), Tambourn majour, Arlequin, Sarazines, Segnourine (signorines), Tambourin (tambourins), Sapeur, les Grecs (Grecs), Escarlinìe, Espous ( sposi), Segnouri (signori), Sounadour (musiciens), Uzuart, Granatìe, Morou (i neri) et les Turcs, Viéi et Viéio (il vecchio e la vecchia), et Cantinìe (cantiniere). 

Les “sonars” sont la pièce maîtresse de la fête, dansant toute la journée et toute la nuit après que les sapeurs ont abattu une barrière symbolique en bois avec des haches.

Les journées commencent par l’appel des « Tambourins » et se poursuivent par des défilés dans les différents cantons.

Baio est particulièrement spectaculaire pour la qualité et la diversité des costumes, hérités des différentes périodes de l’histoire de la vallée. On reconnaît surtout le garde armé dans la pose “Ussari”, dans le costume des Hussards de l’époque napoléonienne.

Comme tout carnaval en Occitanie, le processus est l’aboutissement du Jeudi Saint. Ici, le clou des fêtes du Baio est la fuite invariable du trésorier avec la caisse pleine d’argent. Le public assiste à sa capture, à son procès, à sa condamnation à mort et enfin à sa grâce.

Ce carnaval permet à tous les habitants de la vallée d’être acteurs de la fête. En effet, bien que le cortège soit réservé aux hommes qui sont les seuls à pouvoir se déguiser en personnages liés à la tradition historique locale, toute la population participe à l’organisation et à sa préparation, notamment des costumes.

Ce carnaval commémore la victoire des habitants des vallées contre les invasions sarrasines de la Provence et des Alpes à la fin du Xe siècle, vers 975-980. Cependant, cette affirmation est parfois remise en question. 

Lors de la cérémonie, des éléments des différentes époques significatives de l’histoire de la vallée ont été incorporés, comme les hussards de l’époque napoléonienne.

Cette tradition, qui ne se répète qu’une fois tous les cinq ans, ne fait pas l’objet d’une protection patrimoniale particulière.

Cependant, ses rituels sont très codifiés et laissent très peu de place à l’improvisation, tant au niveau des costumes qu’au niveau des rôles des personnages ou du déroulement de la fête.

Toutefois, ce carnaval est apprécié dans la région du Piémont. Tous les habitants de cette vallée sont acteurs du “Baio de Sampeyre”. 

Il y aurait encore tant de choses à raconter, sur la ville de Sampeyre (Saint Pierre, en dialecte local), sur la géographie et l’architecture du lieu, sur la nature généreuse et le quotidien des habitants…

Et, en ce qui me concerne, de la langue occitane, pratiquée à Sampeyre… depuis des siècles ! Une langue qui fait partie de la région d’Oc, celle qui donne le nom de « lingua d’Oc », autrefois parlée de Bordeaux à Cuneo ! 

Ainsi, j’ai découvert que, encore une fois, nous sommes « cugini ​​» avec Jean-Marc, car j’habite, depuis plus de deux décennies, à Béziers, au cœur de la région « Occitanie » !

Ah ! J’oubliais un “détail”, que Jean-Marc m’a fait remarquer :

Il semblerait que

« Étonnamment, la star de ce voyage était une jolie jeune femme roumaine qui a été « enlevée » à Cuneo, là où elle essayait de gagner sa vie, par un de mes lointains amis d’enfance français locaux. Ils y vivent très bien et la Roumaine est une excellente fermière et cultivatrice ; elle travaille également à la maison de retraite locale avec un de mes cousins. »

 

 La boucle est bouclée !

 

Adrian Irvin ROZEI

Paris, mars 2023

 

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