A Boulogne, en goguette…

Boulogne, le 10/04/2022

Ça va faire bientôt 55 ans que j’habite à Boulogne !

Pendant tout ce (long) laps de temps, j’ai  suivi de près l’évolution de mon quartier.

J’ai vu des pans entiers de la carte de la ville changer et s’améliorer, j’ai constaté la modification sa structure démographique, l’évolution du niveau économique de sa population et, surtout, de son profil architectural.

Les grands projets d’urbanisme, où l’on peut suivre les « modes » de notre temps et reconnaître les « tendances » péchées sous d’autres cieux, ont fait l’objet d’innombrables articles, reportages, visites guidées… pendant toute cette période.

Ce serait amusant de se donner la peine de feuilleter les revues locales pour mettre en évidence les textes tonitruants qui encensaient tous ces projets « uniques et irremplaçables » qui auraient dû voir le jour, année après année. Pour analyser, ensuite, ce qu’ils sont devenus, une fois réalisés ou… restés en projet !     

Je pense, entre autres, à l’Ile Seguin, au Trapèze, au Centre ville (Les Passages) etc., etc.

Mais, il y a un quartier qui, sans faire grand bruit, est en train de changer de visage !

C’est un endroit, pas très éloigné de ma résidence, où je vais me promener régulièrement. Et pourtant, je ne sais même pas comment le nommer ! 

Appelons-le « le quartier Cacheux ». Cela ne vous dit rien ? C’est la meilleure preuve… de sa discrétion !

Tout d’abord, d’où provient ce nom !

Il s’agit des « Frères Cacheux, philanthropes et bâtisseurs ».

Les deux frères étaient nés à Mulhouse, au milieu du XIXe siècle, l’un en 1844, l’autre en 1855.  Si Emile, l’aîné, a été le théoricien de l’habitation ouvrière, son cadet, Jules, a été un industriel boulonnais, le seul des deux à avoir vécu à Boulogne. Et pourtant, une rue « des Frères Cacheux » immortalise leur souvenir à Boulogne-Billancourt !

Emile, ingénieur des Arts et Manufactures, tout comme son frère, a publié différents ouvrages au sujet des logements ouvriers de son époque. Qu’il considère « peu conformes aux lois de la morale et aux règles de l’hygiène ».

A la suite à cette analyse, il propose dans « Le Philanthrope pratique », en 1882, des modèles d’habitation et édicte

« un certain nombre de règles concernant tant l’emplacement du terrain que les matériaux utilisés, l’orientation de l’entrée perpendiculaire à la rue ou la présence d’un jardin.

Il préconise aussi la réduction de l’espace de circulation et de desserte pour minimiser les frais d’entretien des voies. »

En fin de compte, plus de 300 maisonnettes ont été construites selon ses principes, à Paris, Vanves, Asnières, Malakoff…

Et, bien sûr, à Boulogne. Où Emile Cacheux a acheté, en 1892, un terrain afin de réaliser son projet.

Ce terrain se trouve, aujourd’hui, entre les rues de Billancourt et Silly, la rue Diaz et la sente de la Pyramide. 

C’est dans ce quartier de Boulogne qui se trouve près de ma demeure, que je vais me promener régulièrement.

Jules, le frère cadet, a été, en quelque sorte, celui qui a mis en pratique les principes de son aîné. Il a proposé sur catalogue des modèles d’habitation du type : maison de rez-de-chaussée, à un ou deux étages, avec jardin devant ou derrière, maison d’angle, maison mitoyenne sur deux ou trois côtés…  Jules a été, aussi, le propriétaire d’une fabrique de crayons au no. 53 de la route de Versailles de notre ville. 

Le « quartier Cacheux » a gardé, pendant des décennies… que dis-je?, plus d’un siècle, son style et allure d’origine.

J’en ai parlé, dans un texte intitulé « Boulogne…entre l’ancien et le nouveau », il y a cinq ans, déjà : 

« A Boulogne, prés de ma maison, tout un quartier porte l’empreinte du passé industriel de la ville. 

 Je ne parle pas de l’endroit où se trouvaient, pendant prés d’un siècle, les usines « Renault ». Là-bas, des grandes opérations d’urbanisme et d’architecture font que l’on ne puisse plus reconnaître quoi que ce soit du passé industriel des lieux.  

Je pense à un petit quartier, formé de quelques rues seulement, où l’on trouvait, collées les unes aux autres, les maisons des ouvriers de chez  «Renault », pendant plus d’un siècle.

Oh ! Il ne s’agit pas de « chefs-d’œuvre d’architecture » dans le vrai sens du mot, mais de « pavillons » traditionnels de banlieue. Mais, qui ont leur spécificité et leur charme surtout à cause des matériaux fréquemment utilisés à cette époque : briques apparentes, marquises ou vérandas en verre, dessins en céramique vernissée en façade, quelquefois des poutres en bois, qui donnent aux constructions une allure balnéaire. 

Ce quartier a été sauvagement bombardé par l’aviation anglaise, canadienne et américaine, en 1942 et en 1943, « par erreur », faisant un millier de morts et de blessés. 

Mais une grande partie des maisons ont échappées au massacre et, pendant des dizaines d’années, elles ont gardé leur aspect spécifique, embelli par des jardinets minuscules, bien cultivés, avec fleurs et buissons colorés, des tables en bois ou ciment, des niches pour oiseaux ou chiens. Presque toutes avaient un étage où l’on accédait par un escalier extérieur.  

Ces dernières années, depuis que la structure sociale du quartier a changé, les usines et ateliers des artisans disparaissant les uns après les autres, ces maisons ont été achetées par des gens ayant un pouvoir d’achat important, qui ont commencé à les modifier en fonction de la composition de leur famille. 

Dans la plupart des cas, les édifices ont gardé leur ancienne structure, à laquelle on a ajouté des surélévations, un bâtiment intermédiaire d’un style moderne, quelquefois des ateliers d’architecture ou design avec des formes d’avant-garde.  

Le résultat, quoiqu’hétéroclite, est très original. Surtout quand on a l’occasion de jeter un coup d’œil à l’intérieur, là où les murs ont été démolis pour remplacer les pièces minuscules d’il y a un siècle, par des « lofts », salles à manger, cuisines ouvertes « à l’américaine », escaliers à vis, tout cela dans une carcasse traditionnelle. 

Moins intéressants sont quelques bâtiments construits ces dernières années, là où l’espace réduit au sol a poussé les architectes à remplir à la louche des mètres cube de béton, sans balcons, sans aucun jeu de volumes, de vraies « boîtes à chaussures ».  

Mais, au mois d’avril, là où les anciens jardinets subsistent encore, l’exubérance de la nature avec des rosiers grimpants, des iris, des glycines, des lilas en fleur donne un air poétique à tout le quartier, comme l’on ne rencontre que rarement dans les zones récemment urbanisées.  

Une promenade dans ce coin est, en même temps, une leçon d’architecture comparée et un cours de botanique urbaine. Complétée par la présence d’une multitude d’oiseaux qu’on ne pourrait pas imaginer pouvoir rencontrer en pleine ville ! 

Adrian Irvin ROZEI

Boulogne, avril 2017 »

This slideshow requires JavaScript.

                                                                 –

Comme il a été posté en deux langues (roumain et français) le 27/04/2017 et respectivement le  01/05/2017, ce texte a donné naissance à quelques commentaires… surtout à l’autre bout de l’Europe !

Par exemple, une architecte de Bucarest a écrit :

« L’héron est en plastique, mais le chat est bien vivant. Le quartier ressemble à un bric-à-brac confus, dont on ne sait que choisir, mais en pratique ça peut être sympa. » 

Ce commentaire m’a réveillé quelques souvenirs ! Et j’ai répondu (en roumain !) :

« Dans un commentaire à cet article, j’ai lu: 

« L’héron est en plastique, mais le chat est bien vivant. » 

J’ai été un peu surpris : ce n’est pas comme si je vivais dans le “Musée du Kitsch”, récemment ouvert à Bucarest, dans la rue Covaci !

D’autant plus que, lorsque j’ai pris cette photo, une dame à côté de moi a dit, en parlant de l’héron : “C’est la dernière star de Boulogne ! 

Je suis repassé devant cet endroit. 

L’héron n’était plus là ! A sa place, sur la barrière, se tenait un pigeon bicolore, attendant mon départ pour picorer un morceau de pain, jeté dans l’étang.

Je dois préciser que cet endroit m’est familier depuis plus de 20 ans.

Quand mes enfants avaient 5 ou 6 ans, ils appelaient la maison voisine “la maison du coq” ! 

Une dame âgée y vivait, dans un pavillon en béton des années 1950, mais entouré d’un splendide jardin, à l’ombre d’un arbre immense. Au fond de la cour, il y avait une dizaine de poules et un coq qui réveillait tout le quartier avec son chant, le matin. Y compris les trois blocs d’immeubles de 10 étages du voisinage ! 

À sa mort, la dame a légué par testament la maison et le jardin à la ville de Boulogne, en demandant que la villa soit mise à la disposition des enfants handicapés. Je crois savoir qu’elle a eu deux enfants avec de tels problèmes. En effet, le bâtiment voisin, dont elle a également fait don, a été transformé en foyer pour enfants handicapés. 

Mais la villa, difficile à adapter, est devenue le bureau d’informations municipal. (…qui a fermé depuis !) 

Aujourd’hui, je suis entré dans ce bureau et j’ai demandé à la dame qui y travaille si elle a vu le héron.   

Bien sûr !“, a-t-elle répondu. “C’est une nuisance ! Cet oiseau considère l’étang comme un “garde-manger” naturel. Il vient régulièrement et mange les poissons rouges que nous mettons dans l’aquarium. Nous ne savons pas quoi faire pour nous en débarrasser ! 

Ils finiront probablement par installer un oiseau de proie… en plastique, pour faire fuir le héron.  Et ainsi, l’intuition du lecteur qui a posté le commentaire à mon texte s’avérera exacte ! » 

A l’occasion de mon passage à Bucarest, qui a suivi cet échange, j’ai abordé le sujet avec l’architecte roumaine.

Un peu gênée, elle m’a avoué sa méprise : « Il n’y a pas si longtemps, j’étais pour quelques jours dans une clinique, dans les environs de Bucarest. En regardant par la fenêtre de ma chambre, j’ai remarqué un héron au bord du lac voisin. Ce n’est qu’à la fin de mon séjour que j’ai découvert que le fier volatile… était en plastique ! » 

« Eh bien ! Il ne faut pas confondre les torchons et les serviettes ! », lui ai-je répondu.  

 *   *   *

Cinq ans sont passés ! 

Entretemps, la pandémie m’a éloigné près de deux ans de mon « joli coin de Boulogne ».

Voila le moment revenu d’y faire un tour, surtout que le printemps marque son empreinte sur les parcs et les jardinets de l’endroit. 

Le premier choc a été la multiplication des panneaux annonçant, qui une surélévation, qui l’ajout d’une aile ou d’un garage, d’une mansarde ou d’une toiture moderne. Le plus souvent, sur un corps de bâtiment « modèle Cacheux ». Là où quelques excentricités architecturales, par-ci, par-là, pouvaient passer pour des « recherches », leur multiplication devient gênante.

Surtout quand les formes et les couleurs ne s’harmonisent pas. 

Dans la petite marre du voisinage, je n’ai pas retrouvé mon héron. Mais, on peut l’apercevoir, quasiment en permanence, perché sur un panneau qui indique « Baignade interdite », dans le parc aquatique du quartier du Trapèze, construit sur l’emplacement des anciennes Usines Renault. 

La famille « Canard », avec une Daisy et deux Donald, qui circule sur toutes les pelouses du quartier, y fait régulièrement sa sieste.

Il y a de quoi se réjouir : la biodiversité animale se porte bien ! 

En revanche, la « biodiversité humaine » prend un coup, jour après jour.

C’est normal : des bâtiments qui se vendent à près de 10 000 Euro/m2 ne la favorise pas !

Je me demande quelle serait la réaction des frères Cacheux*, s’ils pouvaient revenir parmi nous !

Adrian Irvin ROZEI

Boulogne, avril 2022

– 

*Je dois une grande partie des informations au sujet des frères Cacheux à Mme. Françoise Bédoussac, ancienne Chef du service des Archives de Boulogne-Billancourt.

Je tiens à la remercier pour l’aide qu’elle m’a apporté dans mes recherches concernant le passé de la ville, ainsi que des personnalités historiques ou anonymes qui y ont séjourné, pendant de nombreuses années.

Je lui souhaite une retraite longue et… passionnante !

Leave a Reply

Your email address will not be published.