Un siècle avec l’Ecole des Mines  

Quand on m’a demandé de raconter la vie de mon père, Ionel  Rozei, j’ai longuement hésité. Comment peut-on résumer en quelques pages un siècle d’une existence si dramatique, si variée, si riche ? Et peut-on laisser de côté le sort tragique de son frère jumeau, Aurel, lui aussi ancien élève de l’Ecole des Mines ? Et puis, ne doit-on mentionner l’aventure personnelle de son fils, Adrian, auteur de ces lignes, un autre ancien élève de notre école ? Ensuite, je me suis dit, comme me l’avait enseigné un de mes camarades de l’Ecole, il y a près d’un demi –siècle : «Tout ce qui est simple, est faux ; tout ce qui est compliqué, est inutilisable ! »

Essayons donc de faire simple !

                                                    *   *   *

L’histoire de Ionel Rozei, et celle de son frère jumeau Aurel, se confond avec les hauts et les bas du XXe siècle d’un bout à l’autre de l’Europe. Je dirais, en ce qui concerne mon père, qu’il s’agit d’une leçon de survie : comment traverser un siècle et cinq dictatures sans perdre l’espoir, en gardant son esprit jeune, d’innombrables intérêts dans la vie et en pratiquant des activités multiples et variées jusqu’à son dernier jour ?

Parce que Ionel Rozei a subi tour à tour la dictature carliste dans la Roumanie des années ’30, la dictature fasciste pendant la Deuxième Guerre Mondiale, la dictature du prolétariat dans les années ’50, la dictature de Ceauşescu pendant les années ’60 et, vers la fin de sa vie, en moindre mesure, la dictature du «  politiquement correct ».

Nés le 27 novembre 1907, en Roumanie, les frères jumeaux Aurel et Ionel ont grandi dans une famille d’intellectuels qui a donné à leur pays quatre académiciens, ainsi que des hommes de science, des artistes et des écrivains. Leur père était le directeur d’une imprimerie sise à Galatzi, importante ville portuaire au bord du Danube, en Roumanie.

Malgré cela, on ne peut pas dire que la vie des deux frères a été « un long fleuve tranquille » ! Parce que, dès l’âge de neuf ans, avec l’entrée de la Roumanie dans la Première Guerre Mondiale, en 1916, ils ont vu défiler dans leur ville, au grés de la fortune des combats, les armées roumaines, russes, allemandes, bulgares, puis de nouveau roumaines, accompagnées du corps expéditionnaire français du Général Berthelot.

Une fois l’examen du baccalauréat brillamment réussi, les deux frères ont décidé, comme tout intellectuel roumain qui se respecte, qu’il fallait continuer ses études en France. D’autant plus que des mouvements politiques extrémistes commençaient déjà à agiter le monde étudiant en Roumanie, empêchant le déroulement serein des études.

Le choix de l’école a été assez facile : l’Ecole des Mines de Saint-Etienne étant à l’époque la seule Grande Ecole en dehors de Paris, il semblait évident que le coût de la vie serait moindre. Et comme les ressources de la famille étaient plus que limitées … ce choix s’imposait !

Ainsi, voila mes deux jeunes gens arrivés à Saint-Etienne un beau jour de 1er novembre 1926 avec la ferme intention de s’inscrire à l’Ecole.

Grosse déception ! On leur a expliqué qu’il fallait passer un concours qu’ils devaient préparer en deux ou trois ans et qui était particulièrement difficile…

Alors, ils ont pris une décision plus qu’audacieuse !

Ils sont allés de concert voir le directeur du cours préparatoire pour lui expliquer qu’il était hors question d’attendre plusieurs années avant de savoir s’ils seraient reçus ou pas. Et que la famille ne financerait pas un si long séjour, tellement aléatoire, en France ! Ils ont donc décidé de préparer le concours en un an. Et comme leur français était assez balbutiant, qu’ils ne feraient jusqu’à Noël que de l’algèbre, avec les livres apportés de Roumanie. Et le reste du programme dans les mois suivants, avant le concours !

Le directeur avait quelques doutes sur les chances de réussite de cette opération, mais pour les aider il a décidé qu’un professeur viendrait tous les samedis, rien que pour eux, afin de constater s’ils ont fait des progrès et de les guider pour la suite.

Commence alors une course contre la montre ! Et, il faut croire, avec un certain succès puisqu’à Noël la direction du lycée, avec une grande élégance, leur a accordé un prix, quoiqu’ils n’aient parcouru qu’une petite partie du programme.

Mais le travail était si dur, jusqu’à des heures avancées de la nuit, que les deux jeunes hommes avaient toutes les peines du monde pour se lever, le matin. Et plus d’une fois ils sont arrivés à l’école alors que la cloche avait sonnée et ils ont trouvé porte close. Quand le directeur les a convoqués, ils lui ont expliqué le problème et celui-ci a décidé qu’ils pourraient, exceptionnellement, accéder … par l’entrée des professeurs ! Mais, qu’il ne fallait pas en abuser !

En tout cas, il faut croire que le résultat de tous ces efforts a été excellent, puisqu’au concours d’entrée à l’Ecole ils ont intégré en première et deuxième position, parmi les étrangers, et en deuxième et troisième position, parmi l’ensemble des candidats. Mon père n’a jamais voulu me dire qui, parmi les deux frères, était le premier, sous prétexte « qu’il ne se souvenait plus » !

Une fois le concours réussi, ils sont retournés en Roumanie, avec leur bel uniforme de l’Ecole, image immortalisée par le plus grand photographe de Bucarest en 1927.

Aurel (assis) et Ionel, avec leurs parents, en 1927

Aurel (assis) et Ionel, avec leurs parents, en 1927

Et mon père n’est pas revenu ensuite dans son pays natal, jusqu’en 1931, le début d’une coupure avec la France qui aura durée 36 ans !

La vie à l’Ecole, à la fin des années ’20, était fort agréable !

Il y a eu le « bizutage », avec des épreuves physiques très dures, pour l’organisation duquel on louait le sous-sol du « Vélodrome d’Hiver », aujourd’hui disparu. Puis, après la première année, le déménagement de l’Ecole de « Chantegrillet » au Cours Fauriel, à l’époque à la limite de la ville.

Aussi les professeurs, chacun avec ses petits travers, mais tellement brillants !

Le célèbre Chevenard, créateur du dilatomètre qui porte son nom, qui insistait pour que les élèves qui rencontraient un chef d’entreprise glissent dans la conversation la formule : « vos puissantes installations ».

Et le cours où il précisait : « par les grandes chaleurs, les rails risquent de flamber ! », déclenchant l’hilarité de la classe.

Le professeur d’électrotechnique, en parlant des moteurs synchrones, précisait que « chacun a sa petite excitatrice ». Et la salle de reprendre en chœur : « Et nous aussi ! Et nous aussi, Monsieur ! »

Comme il n’y avait pas de Maison des Elèves, chaque étudiant devait se trouver une logeuse en ville et les repas étaient pris généralement dans un café-restaurant, moyennant un accord sur un prix fixe réduit, en fin de service. Mais tout ceci créait des liens avec la population stéphanoise qui quelquefois se sont poursuivis pendant des décennies. Et des souvenirs et des anecdotes, trop nombreuses pour être mentionnés ici, mais que j’ai entendu pendant toute mon enfance, en Roumanie.

Photo de la promotion 1927; Ionel, premier rang à l’extrême droite, et Aurel, deuxième au troisième rang à gauche, prés de N. Sassis (grec d’Alexandrie) sans képi.

Photo de la promotion 1927; Ionel, premier rang à l’extrême droite, et Aurel, deuxième au troisième rang à gauche, prés de N. Sassis (grec d’Alexandrie) sans képi.

Après la fin de l’école, Ionel a cherché un travail, son intention étant de rester en France. C’est ainsi qu’il a atterri à Liévin, dans le Pas-de-Calais, en tant qu’ingénieur stagiaire pour un an, dans les mines de charbon. Là-haut, il habitait chez son « porion », le chef de chantier à la mine, qui l’a mis en garde de ne pas s’éloigner des chemins battus pendant ses promenades dans la région. Seulement douze années s’étaient écoulées depuis la Grande Guerre et, dans la plupart des champs, les mines n’étaient pas encore désamorcées. D’ailleurs, le porion lui a raconté qu’il avait passé lui-même près de trois ans dans les tranchées à quelques 50 mètres de sa maison, mais de l’autre côté du front. Il voyait tous les jours sa femme donnant à manger aux poules et ses enfants courir dans la cour, mais il ne pouvait pas leur faire le moindre signe, encore moins les serrer dans ses bras.

Quelques soixante-dix ans plus tard, je suis allé à Liévin, revoir les lieux, selon les indications de mon père. J’ai retrouvé le chevalement dont il m’avait parlé. Mais entre temps la mine avait fermée et il était devenu un « objet de mémoire » et de décoration, au milieu d’un rond-point, à la périphérie de la ville.

A la fin de l’année passée comme ingénieur-stagiaire à Liévin, mon père n’a pas été embauché de manière définitive. La crise avait commencée et un jeune ingénieur de nationalité française a eu la préférence de la part de la direction.

Alors, mon père a décidé de rentrer en Roumanie, afin d’accomplir son service militaire, avec l’intention de revenir ensuite en France. Mais, avant de partir, il a essayé de trouver un job par tous les moyens. Y compris en rencontrant un député d’Indochine. Mais celui-ci lui a déconseillé d’entreprendre le voyage, la situation économique « n’étant plus ce qu’elle avait été autrefois », même là-bas.

Une fois en Roumanie, Ionel a réussi à trouver un job dans la société américaine I.T.T., appelée en dehors des U.S.A., « American Telephone and Telegraph », qui avait obtenu le contrat d’installation du téléphone dans tout le pays.

Très vite, ses supérieurs se sont rendu compte de ses compétences techniques,  un de ses chefs adressant une note à la direction dans laquelle il mentionnait l’apport de « l’excellent ingénieur Rozei ». Suivi par un doublement, puis triplement de son salaire ! Donc d’une situation économique confortable.

Mais, avec l’arrivée de la guerre et la main mise de l’Allemagne sur l’économie roumaine, les Américains ont dû quitter le pays et mon père a perdu sa situation.

Pendant toute cette période, Aurel, son frère, a commencé une brillante carrière d’ingénieur et d’organisateur, devenant chef de département dans la société « Distribuția », qui se chargeait de la commercialisation des produits pétroliers sur tout le territoire roumain.

Pendant la guerre, mon père a travaillé à la société des « Silos roumains ». C’est dans cette société que l’a trouvé le 23 août 1944, date à laquelle la Roumanie a renversé ses alliances, rejoignant la coalition antinazie.

C’est à peu près à ce moment qu’il a découvert avec horreur qu’un de ses chefs allemands, le grand spécialiste de la désinsectisation des petits pois, avait été, probablement, quelques années auparavant, le technicien chargé de la mise au point des chambres à gaz !

La période communiste a démarré brillamment pour mon père !

En seulement six ans, il est devenu directeur général, chargé de la protection du travail pour l’ensemble des mines du pays, dans le cadre du Ministère de l’Industrie et de la Métallurgie, professeur de résistance des matériaux à l’Ecole Polytechnique de Bucarest, auteur du premier manuel de résistance des matériaux rédigé à l’intention des IUT, récemment créés.

Malgré ce brillant parcours et se doutant que le Parti communiste, arrivé au pouvoir à la faveur des chars russes et qui manquait cruellement de cadres compétents, ne se servirait des intellectuels qu’un temps, en plein sommet de la gloire en 1951,  Ionel a fait la première demande pour quitter le pays, sous prétexte de la « réintégration de la famille » qui se trouvait déjà en France et aux Pays-Bas. Avec tous les risques générés par cette démarche.

Malheureusement, l’avenir allait lui donner raison !

Pendant ce temps, Aurel poursuivait brillamment sa carrière. Nommé à la tête de la société sovieto-roumaine, en charge du paiement de la dette de guerre en matériel maritime, il était amené à négocier tous les jours avec l’occupant russe. Doué d’un exceptionnel talent de médiateur et comprenant parfaitement qu’il était contreproductif de se heurter de front à celui-ci, il avait mis au point une technique astucieuse : il se débrouillait pour fournir à chaque livraison 10% de matériel en moins par rapport à ce qu’avait exigé le programme du gouvernement. Et qu’il ne rattrapait pas par la suite ! Mais en même temps il  avait préparé mille bonnes excuses et, grâce à son talent de négociateur, il arrivait à faire passer la pilule et, qui plus est, se faire bien voir par les russes. Comme conséquence,  il a été nommé directeur de la planification des travaux du Canal Danube-Mer Noire.

Ce gigantesque chantier, exemple typique des travaux pharaoniques de l’époque stalinienne, symbole du goulag roumain, dépassait de loin les capacités technologiques de la Roumanie des débuts des années ’50. Mais il devait servir surtout à inculquer la peur dans toutes les couches de la société roumaine. Son point d’orgue a été le procès intenté à la « bande de saboteurs » qui ont « empêché la bonne réalisation des travaux ». Et selon la bonne pratique stalinienne, le procès s’est achevé sur dix condamnations à mort et des dizaines de peines de prison, échelonnées entre quelques années et la geôle à vie.

Mon oncle, Aurel, a été condamné à mort, exécuté et nous ne savons même pas où il repose !

Ça vaut la peine de rappeler qu’un des chefs d’accusation, montés de toutes pièces contre Aurel affirmait qu’ayant fait ses études en France, il était certainement à la solde des « impérialistes français » !

D’innombrables articles et livres ont été écrits sur cette tragique histoire et plusieurs panneaux lui sont dédiés dans le musée « Mémorial des Victimes du Communisme et de la Résistance » de Sighet, en Roumanie.

Alors a commencé pour mon père, comme pour toute notre famille, une quinzaine d’années horribles. Déchu de toutes ses fonctions, stigmatisé en réunion publique en tant que « frère du saboteur », devenu simple ingénieur dans un petit atelier de la banlieue de Bucarest, Ionel s’est réfugié dans la musique. Il jouait du violon près de six heures par jour, en plus de son travail, jusqu’à ce qu’un décollement de rétine lui impose un allégement de ce rythme infernal.

Mais plus personne ne voulait lui serrer la main, les « meilleurs amis » passaient sur le trottoir d’en face quand ils le croisaient dans la rue, même certains membres de la famille lui tournaient le dos.

Et puis, avec le temps, les choses se sont un peu apaisées. Mais l’espérance folle qu’il ne s’agirait que d’un simulacre d’exécution et que Aurel pourrait revenir, l’a hanté longtemps. Bien des années plus tard – pendant quinze ans, en Roumanie, il m’était interdit d’aborder ce sujet – mon père m’a avoué que plus d’une fois, en se regardant dans une glace, il lui semblait voir le visage de son frère jumeau. Quand aux nombres de fois où il m’a appelé Aurel… !

Entre temps, travaillant dans le Ministère de l’Industrie légère, puis dans celui de l’Industrie alimentaire, il est devenu chef du Service du chiffrage des projets, ayant six ingénieurs sous ses ordres. Mais en 1958,  après une nouvelle demande pour quitter le pays, voici un nouveau contretemps. Il a eu tout de même beaucoup de chance ! Au lieu d’être renvoyé, il a été maintenu dans ses fonctions considérées comme non stratégiques, mais avec un salaire diminué de moitié. Donc largement inférieur à celui des ingénieurs qui travaillaient sous ses ordres !

Ceci a duré jusqu’en 1967, quand nous avons quitté la Roumanie.

Entretemps plusieurs démarches ont été entreprises à l’étranger pour nous aider à quitter le « paradis communiste ». J’ai eu par le passé l’occasion de les décrire, entre autre dans un livre bilingue français-roumain que j’ai publié en 2011. Mais j’aimerais rappeler ici l’épisode concernant la tentative faite par l’Association des anciens élèves de l’Ecole des Mines de Saint-Etienne, dirigée par Henri de Brie, ami de mon père, dont le souvenir est cher à mon cœur :

Pendant ce temps, ma tante de Paris était intervenue auprès de „l’Association des Ingénieurs des Mines de Saint-Etienne”, les anciens collègues d’études de mon père, en leur demandant d’agir. C’est ainsi que le ministre de l’industrie du gouvernement du général De Gaulle, Monsieur Maurice Bokanowski, en visite officielle à Bucarest en 1965, est intervenu auprès des autorités roumaines (bien entendu, de manière non officielle) pour obtenir notre départ. On lui a répondu, toujours de manière non officielle, que „Monsieur Rozei ne veut pas quitter le pays parce qu’il n’a jamais fait de demande”. Plus de douze années s’étaient écoulées depuis notre première tentative et le nombre de demandes dépassait la demi-douzaine. Le plus difficile pour le président de l’Association a été d’expliquer au ministre que les autorités roumaines n’avaient pas eu le courage de le refuser ouvertement. Puisque l’opération de charme, qui s’adressait aux pays occidentaux et qui devait présenter la Roumanie comme un pays „indépendant”, avait déjà été lancée.

Comment oublier le soutien moral de Louis Laravoire (E 29), qui nous a rendu visite à Bucarest et dont j’ai eu l’occasion de décrire les rencontres avec mon père, jusqu’à son décès à l’âge de près de 100 ans.

Le 10 septembre 1967, avec notre arrivée en France, une nouvelle vie et de nouvelles voies s’ouvraient devant mon père. A l’âge de 60 ans, alors que tant d’autres ne rêvent qu’à la retraite, lui, il repartait à zéro !

De nouveau, l’aide des Anciens des Mines a été primordiale.

Je ne peux pas oublier la scène quand, le lendemain de notre arrivée à Paris, Henri de Brie, Président des Anciens Elèves et directeur chez Ugine Kuhlmann, nous a reçu dans son somptueux bureau, rue du Général Foy, et tout de suite a sorti une enveloppe avec 2000 FF, qu’il a donné à mon père en lui disant : « Pour tenir la tête par-dessus l’eau ! ». Formule que je n’avais jamais entendue auparavant et dont je me souviendrai jusqu’à la fin de mes jours. C’est tout ce que nous avions comme argent, mon père, ma mère et moi ayant quitté la Roumanie sans un sou en poche.

Puis toujours Henri de Brie nous a indiqué le nom d’un officier de police qui nous a aidé pendant des mois dans les méandres des formalités administratives et le labyrinthe des couloirs de la Préfecture, section police des étrangers, dans l’Ile de la Cité.

Et comment pourrais-je oublier Michel Bruder (E 48), qui a donné à mon père les premiers travaux de traduction, en lui apprenant comment les mettre en forme au goût du jour et dans le jargon des cabinets de brevets ? C’est d’ailleurs dans le cabinet de ce dernier, après un passage de deux ans chez « Lesieur », que mon père a continué sa carrière jusqu’à l’âge de 74 ans. Et c’est toujours grâce à Michel Bruder qu’il a pu continuer à travailler ensuite, en « free-lance », jusqu’à l’âge de 81 ans !

Une fois à la retraite, Ionel Rozei a commencé à voyager, à s’occuper de photo, à se passionner pour l’histoire de Paris dont il était féru.  Pendant deux ans il a sillonné la Ville Lumière de long en large, prenant en photo ses quelques 300 fontaines. Les photos ont été classées ensuite en trois albums, chaque fontaine accompagnée d’une note racontant son histoire, son style, le nom du sculpteur…

Pour cela, il disparaissait pendant toute une journée et nous ne savions jamais où le trouver. Mais, quand à l’âge de 90 ans il a voulu attaquer la même opération avec les châteaux des environs de Paris, j’ai dû mettre le holà !

Puis, ayant de plus en plus de mal à monter les marches du métro, il a appris par cœur les tracés de la plupart des lignes de bus et il allait d’un point à un autre de la ville en changeant trois ou quatre fois de moyen de transport, toujours en surface.

Vers les 92 ans, Ionel a appris l’informatique, afin d’écrire ses mémoires. Il en résulte deux manuscrits de quelques 250 pages chacun, l’un en roumain et l’autre en français, ainsi qu’un guide de promenades dans Paris à l’usage de nos amis francophones, venus de l’étranger. Puis un recueil d’anecdotes et le récit de ses voyages.

A l’âge de 101 ans, il a reçu la visite du maire de Boulogne-Billancourt, qui lui a décerné la médaille de la ville. Impressionné par sa présence d’esprit et par sa culture, le  Maire a demandé aux journalistes de « BBI » de réaliser une interview avec lui, publié ensuite sur une page entière de la revue.

Ionel nous a quittés le 15 février 2010, à l’âge de 102 ans. Mais pas avant d’être retourné, à l’âge de plus de 90 ans,  deux fois en Roumanie, où il a retrouvé deux de ses amis de la petite enfance du port de Galatzi, ainsi que quelques anciens collègues de travail avec qui il avait gardé le contact pendant plus de 40 ans. Une semaine avant de s’en aller, déjà à l’hôpital, il nous parlait encore de ses projets et nous récitait « Faust » de Goethe, en allemand !

Quel message d’espoir !                    

     *    *    *

Me voila donc arrivé à la partie la plus difficile de ce récit. Comment parler de soi-même, sans donner l’impression de manquer de modestie et en racontant tout ? Ou presque ! 

Dès mon plus jeune âge, j’ai baigné dans l’ambiance des Mines de Saint-Etienne ! Les récits de mon père, les photos de l’époque, les rencontres avec Abraham Lupu (E 28) à Bucarest ont entouré dès mon enfance d’un halo de mystère et de curiosité cette école, ainsi que cette ville. C’était un peu comme … l’Arlésienne, dont ou parle tout le temps et qu’on ne voit jamais.

A l’âge de 5 ans, ma grand-mère me montrait déjà au dessus de l’armoire un emballage allongé en me disant : « Là-haut il y a les épées de l’Ecole des Mines de ton père et de ton oncle. Quand tu seras grand, tu pourras jouer avec ! ».

Et puis, un jour, le paquet a disparu. Bien des années plus tard, j’ai appris que mon père avait assisté au procès de la veuve d’un colonel de l’armée roumaine, qui a été condamnée  par la justice communiste à plusieurs années de prison pour « détention d’armes de guerre ». Il a décidé alors de se débarrasser des épées en les jetant de nuit dans les égouts. En essayant de les casser, il a découvert que l’acier était si souple que la lame a plié en arc de cercle, sans se rompre !

Puis, à partir de la visite de Laravoire, nous avons commencé à recevoir l’Annuaire des Mines. Combien d’après-midis d’été n’ai-je passé en étudiant les noms, les évolutions de carrière, les adresses, les titres des anciens élèves… ? J’étais fasciné entre autre par les carrières des frères Moreau (E 27 et E 28), tous les deux entrés dans l’armée ; dès que l’un d’entre eux montait en grade ou recevait une décoration, après un an ou deux, son frère le suivait !

Après un tel après-midi, je ne voulais plus parler le roumain ! Mais j’étais sûr qu’un jour on partirait pour la France. Mais, quand ?

Et ce jour est arrivé le 10 septembre 1967.

Entretemps, j’avais réussi l’examen d’entrée à l’Ecole Polytechnique de Bucarest et j’allais commencer la quatrième année d’études. Ce n’est pas ici le lieu de raconter le choc de la première soirée à Paris, ni la fascination des premiers jours en France, malgré l’hôtel sordide où je partageais la chambre à 11 FF la nuit avec mes parents, dans le Marais, rue de l’Ecole Centrale.

La première démarche a été couronnée de succès : j’étais reçu sur titre à l’Ecole Centrale, mais on me demandait … de perfectionner mon français ! Comme quoi, à quarante ans d’intervalle, l’histoire se répète !

Et puis, quelques semaines plus tard, il y a eu la réunion mensuelle du Groupe de Paris, en présence du directeur de l’Ecole, Louis Neltner, et du sous-directeur, M. Boissé. La réunion avait lieu sur les Champs-Elysées, dans une salle au-dessus du cinéma « Biarritz », aujourd’hui démantelé.

C’est dans cette salle que j’ai passé mon examen d’entrée à l’Ecole des Mines !

Une fois qu’Henri de Brie a présenté mon cas à la direction, Neltner m’a laissé entre les mains de Boissé, qui, dans le vestiaire du salon, m’a cuisiné sur les matières étudiées en Roumanie, d’après mon carnet de notes. Je ne sais pas combien de temps a duré l’interrogatoire, mais moi j’ai eu le sentiment … d’une éternité ! Puis, il a appelé le directeur et lui a dit, toujours avec son sourire au coin des lèvres : « Il a un niveau suffisant ! ». Ouf ! J’étais sauvé ! A la condition de réussir les examens de première année.

Quelques jours plus tard, une lettre du même Boissé m’annonçait qu’une « piaule » à mon nom était réservée à la M. E. Consécration suprême ! J’avais déjà suivi quelques deux ans plus tôt son inauguration dans « Le pic qui chante », mais maintenant on allait faire connaissance « en vivo ».

Je suis arrivé à Saint-Etienne le 20 octobre 1967.

Je n’avais informé personne de mon arrivée. Je suis parti de la gare avec à la main le plan dessiné par mon père selon ses souvenirs d’il y a quarante ans. Je retrouvais, pas à pas, les édifices dont il m’avait parlé, le « Cercle », la rue du Grand-Moulin, le Cours Fauriel…

Je suis arrivé à l’Ecole ; c’était l’après-midi et les élèves étaient en cours. 

Le Chat (un autre que celui du temps de mon père !) m’a accompagné auprès de l’intendant, dont je ne me souviens plus du nom. Et quand j’ai raconté, dans mon français approximatif, mon parcours, il a sorti tout de suite le catalogue des élèves de 1930 et il m’a montré les notes de mon père et celles de mon oncle. Alors, j’ai senti mes genoux flageoler! Mais j’ai eu tout de suite le sentiment d’avoir trouvé mes marques!

Que dire de l’accueil de mes nouveaux camarades à la Maison des Elèves ?

Si Enrico Macias a chanté : «Toi, Paris, tu m’as pris dans tes bras ! », moi je peux dire : « Toi, l’Ecole tu m’as pris dans tes bras ! »

Adrian Irvin ROZEI en juin 1970

Adrian Irvin ROZEI en juin 1970

Grâce à eux, j’ai appris très vite les subtilités de la vie française : comment on tourne la salade, comment on trempe le petit pain dans le café brûlant, ce que veut dire « se payer une fillette dans un bar »…

Je les ai aussi quelquefois étonnés avec mes habitudes de «paysan du Danube », qui fait la sieste en pyjama ou qui descend en ville pour goûter une pâtisserie dans un salon de thé, comme les vieilles dames !

Et, souvent je les comprenais moins bien que les gens dans la rue, malgré leur accent stéphanois, à cause de tous ces termes de «prépa », qui ne m’étaient pas familiers. Moi, qui avais appris le français dans les livres d’Alexandre Dumas !

C’est à la M.E que j’ai pris l’habitude, que je garde encore aujourd’hui, de lire chaque jour deux journaux de tendance différente. Aussi, d’admirer la «maestria » de mes collègues joueurs de billard ou de regarder tous ensemble les  grands moments de télévision, depuis les conférences de presse du Grand Charles, jusqu’à la sortie de Nounours dans « Bonne nuit les petits ». Où de me réveiller en sursaut au bruit des bolides des « 24 heures du Mans », diffusés à fond la caisse par la fenêtre de l’immeuble.

Que dire de la « Journée des exploits » ou des fêtes du « Cent cinquantenaire » ! On a eu alors l’élégance de me confier la tâche d’accompagner les invités étrangers et leur présenter la France, moi qui venais de tomber depuis moins de trois mois de ma Roumanie natale ! Mais ceci m’a permis de connaître Lyon et Grenoble, le musée de l’automobile de Rochetaillé et les caves de Bourgogne … et de prendre ma première cuite monumentale !

C’est toujours à Saint-Etienne que j’ai découvert Brassens et Boby Lapointe, Barbara et Moustaki …

En un mot comme en cent, c’est là que je suis devenu français !

Adrian Irvin ROZEI, entre José GREVIN et Jean LEROY, le jour du dernier cours, en 1970

Adrian Irvin ROZEI, entre José GREVIN et Jean LEROY, le jour du dernier cours, en 1970

Pour ce qui est des cours de l’Ecole, je me souviens du premier devoir de mécanique, dont le sujet était « la boule de billard pipée ». Va comprendre quelque chose à l’énoncé quand tu n’es arrivé que depuis deux mois en France !

Et je préfère oublier les examens d’optique-cristallographie de première année, que j’ai traîné jusqu’en troisième année et qui me donnent encore aujourd’hui des cauchemars.

Je pourrais noircir encore des pages et des pages avec mes souvenirs de l’école : les rallyes de danse du samedi soir, les voyages à travers la France, les cérémonies stéphanoises du 11 novembre, les spectacles d’opéra en uniforme, le bal et la Revue, les filles de Saint-Etienne … Mais tous mes collègues ont vécu les mêmes expériences. Sauf que moi, j’en ai parlé et raconté tout ça de Bucarest à Buenos Aires et de New York  à Bangkok.

Peut-être parce que ces trois années ont représenté un moment privilégié de découvertes absolues, qui m’ont tellement enrichi.

Photo de la promotion 1967 ; Adrian au cinquième rang deuxième à gauche, de profil

Photo de la promotion 1967 ; Adrian au cinquième rang deuxième à gauche, de profil

                                                           *    *    *

Parler de mon expérience professionnelle, c’est très simple !

Trente-cinq ans passés dans les groupes ELF et TOTAL, principalement dans le domaine de l’exportation de produits chimiques, en essayant de valoriser mon don pour les langues, la facilité des contacts humains et la passion des voyages.

Ce qui m’a amené à visiter 97 pays dans le monde !

Pour la suite, voici un paragraphe de la présentation de mon livre bilingue «Sécantes roumaines/ Secante românești », publié en 2011 :

Depuis l’année 2000, il a participé avec des reportages, interviews et chroniques culturelles dans différents périodiques roumains du Danemark, Suisse, Canada, Australie, Etats-Unis, Nouvelle-Zélande et Roumanie. Il assure la rubrique culturelle bimensuelle d’un media publié sur Internet. Il participe régulièrement à l’organisation des “Rencontres Franco-Roumaines en Méditerranée”, qui se déroulent annuellement au sud de la France ou en Roumanie. Il a été nommé “Ambassadeur d’honneur“ de la ville de Capestang (département de l’Hérault) en signe de reconnaissance de l’activité relationnelle développée entre la région Languedoc et les communautés roumaines dans le monde. A gagné le « Prix de la Fondation ELF » pour la restauration d’un monument historique dans le département de l’Hérault. Il collabore régulièrement aux émissions du poste de radio “Radio Roumanie Internationale” avec des reportages en langues roumaine et francaise. Il fait partie de la “Société Archéologique, Scientifique et Littéraire” de Béziers, une des plus anciennes sociétés savantes de France. Il parle huit langues.

Hobbies: voyages, photo, actualité culturelle, gastronomie.

L’auteur traque depuis plusieurs décennies les présences roumaines, artistiques, scientifiques et littéraires, peu connues ou oubliées, au quatre coins du monde. A publié en 2011 un volume bilingue rassemblant des articles édités dans une dizaine de pays, en roumain ou en français, qui mettent en valeur les liens de la Roumanie avec la France et en particulier avec le Languedoc, terre d’adoption de l’écrivain.

Tout ceci me permet de passer mon temps depuis 2007, quand j’ai pris ma retraite, à raison d’un tiers à Paris, un tiers dans le Languedoc et un tiers en voyage de par le monde.

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Le hasard a bien fait les choses !

En 2006, avant de passer à la retraite, on m’a demandé de sélectionner un candidat parmi ceux qui se présentaient pour le poste que j’occupais depuis 14 ans. Mon choix s’est porté sur un jeune mexicain de 29 ans, Inti Serrano, qui avait fait ses études au Mexique, en Grande-Bretagne et aux U.S.A.

Il m’a semblé tout à fait compétent pour le poste proposé. Et en regardant de plus près son C.V. je découvris qu’il avait fait aussi un « Master spécialisé dans le management des grands projets et programmes industriels » … à l’Ecole des Mines de Saint-Etienne, en 2003. C’était donc une référence suffisante !

Adrian Irvin ROZEI et Inti SERRANO en novembre 2015

Adrian Irvin ROZEI et Inti SERRANO en novembre 2015

Inti a été choisi et, en 2007, nous avons passé trois mois en voyageant de la Patagonie à Mazingarbe et de Nashville à Dubaï, afin de l’introduire auprès des spécialistes du métier des explosifs dans les mines et travaux publics.

Il m’a alors raconté les dernières évolutions de l’Ecole et de la M. E. et moi je lui ai décrit l’ambiance de l’Ecole des années ’60. Nous avions (encore) un sujet en commun ! Et aujourd’hui, après huit ans, nous sommes toujours amis et collègues.

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A la fin de ce texte, probablement trop touffu et nostalgique, je me rends compte que j’ai parcouru près d’un siècle d’histoire familiale imbriquée avec celle de notre Ecole. Qui fêtera en 2016 deux siècles d’existence !

Mais, si les gens ne font que passer, les institutions sont immortelles … au moins dans la mémoire des hommes.

Et c’est pour conserver cette mémoire que j’ai écrit ce récit !

Adrian Irvin ROZEI

La Bastide Vieille, novembre 2015

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