Pizza, fondue savoyarde ou…  steak tartare ?

Feuilles de journal

Annecy, le 19/09/2016

Quand on vit à Saint-Etienne, on a intérêt à aimer la cuisine italienne !

Rien que sur le pourtour  de la place Marengo (je n’arrive toujours pas à l’appeler « Jean Jaurès » !) il y a  quatre restaurants italiens. Et selon un restaurateur (italien) du voisinage il y aurait six autres dans les rues adjacentes. Heureusement d’ailleurs, parce que sinon on serait condamné au « kebab/frites ».

Mais, certains de ces restaurants ont une fonction de socialisation insoupçonnable. Par exemple, le « Stromboli » situé à un endroit stratégique au coin de la place, en ligne avec la Préfecture, annonce fièrement « ouvert 7 jours sur 7 ». Et si on demande suavement : « Jusqu’à quelle heure ? », la réponse est beaucoup plus surprenante : « Tant qu’il y a des clients ! ».

J’ai connu à Bucarest, dans les années ‘90, des restaurateurs qui annonçaient avec autant de fierté : « Ouvert jusqu’au dernier client ! », ce qui signifiait souvent 4 ou 5 heures du matin. Même que j’ai vu quelquefois des « hommes d’affaires » tziganes qui, ayant fait un bon coup, « privatisaient » le restaurant avec des liasses de dollars et, accompagnés par trois ou quatre musiciens, restaient sur place jusqu’au lever du jour.

Mais, à Saint-Etienne ce n’est pas du tout la même chose ! Continue reading

Ici c’est Sainté

Feuilles de journal
Saint-Etienne, 17/09/2016

Au mois d’octobre 1967, quand j’ai débarqué à Sainté pour la première fois, je n’étais arrivé en France que depuis un mois. Pour moi, tout était nouveau, différent, étrange. Je n’atterrissais pas quand même en terre totalement inconnue. Mon père, qui avait vécu 4 ans à Saint-Étienne, entre 1926 et 1930, d’abord en classe préparatoire, puis comme élève ingénieur à l’EMSE, m’avait inculqué patiemment pendant 20 ans les rudiments de la vie stéphanoise. Mais maintenant il s’agissait de me faire une opinion par moi-même, d’autant plus que bon nombre de choses avaient changé en 40 ans.

Bien sûr, mes premières références étaient les collègues de l’Ecole et voisins de chambre à la Maison des Elèves. C’était aussi, sans que je me rende compte, mes idoles. Et pour cause ! Ils avaient « intégré » l’Ecole dont je rêvais depuis ma plus tendre enfance, ils étaient (souvent) brillants, ils dominaient aussi bien la langue française que les séries convergentes, ils connaissaient (quelquefois) l’histoire de France et, qui plus est, ils jouaient au tennis ou skiaient comme des Dieux !

En admiration devant mes idoles, en 1968

En admiration devant mes idoles, en 1968

Mais, à cette époque, je ne pouvais pas imaginer que ces statues d’airain cachaient souvent une fêlure profonde. Ils avaient tous rêvé « d’intégrer » Polytechnique ou, au moins, une Grande Ecole parisienne. Et voila qu’ils se retrouvaient à Saint-Étienne, là « où la main de l’homme n’a jamais mis le pied », à quelques 6 heures de train ou de voiture de leur ville natale et, qui plus est, au sein d’un bassin minier qui commençait déjà à battre de l’aile, économiquement parlant. Continue reading

Un siècle avec l’Ecole des Mines  

Quand on m’a demandé de raconter la vie de mon père, Ionel  Rozei, j’ai longuement hésité. Comment peut-on résumer en quelques pages un siècle d’une existence si dramatique, si variée, si riche ? Et peut-on laisser de côté le sort tragique de son frère jumeau, Aurel, lui aussi ancien élève de l’Ecole des Mines ? Et puis, ne doit-on mentionner l’aventure personnelle de son fils, Adrian, auteur de ces lignes, un autre ancien élève de notre école ? Ensuite, je me suis dit, comme me l’avait enseigné un de mes camarades de l’Ecole, il y a près d’un demi –siècle : «Tout ce qui est simple, est faux ; tout ce qui est compliqué, est inutilisable ! »

Essayons donc de faire simple !

                                                    *   *   *

L’histoire de Ionel Rozei, et celle de son frère jumeau Aurel, se confond avec les hauts et les bas du XXe siècle d’un bout à l’autre de l’Europe. Je dirais, en ce qui concerne mon père, qu’il s’agit d’une leçon de survie : comment traverser un siècle et cinq dictatures sans perdre l’espoir, en gardant son esprit jeune, d’innombrables intérêts dans la vie et en pratiquant des activités multiples et variées jusqu’à son dernier jour ?

Parce que Ionel Rozei a subi tour à tour la dictature carliste dans la Roumanie des années ’30, la dictature fasciste pendant la Deuxième Guerre Mondiale, la dictature du prolétariat dans les années ’50, la dictature de Ceauşescu pendant les années ’60 et, vers la fin de sa vie, en moindre mesure, la dictature du «  politiquement correct ».

Nés le 27 novembre 1907, en Roumanie, les frères jumeaux Aurel et Ionel ont grandi dans une famille d’intellectuels qui a donné à leur pays quatre académiciens, ainsi que des hommes de science, des artistes et des écrivains. Leur père était le directeur d’une imprimerie sise à Galatzi, importante ville portuaire au bord du Danube, en Roumanie. Continue reading

Une autre histoire de « marteaux »*

Pendant les trois années passées à l’Ecole des Mines de Saint-Etienne, entre 1927 et 1930, mon père Ionel et son frère jumeau Aurel avaient un excellent ami, lui aussi élève de l’école.

Nicolas Sassi, grec d’Alexandrie, était venu en France pour suivre les  cours d’une Grande Ecole d’ingénieurs. Il avait fait toute sa formation en Egypte et il était très fier de son « excellent français ».

On le voit d’ailleurs sur la photo de promotion 1927 au troisième rang à droite, tête nue, juste à côté de mon oncle Aurel, alors que mon père Ionel se trouve au premier rang, tout à gauche de l’image.

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Mais, quelques temps auparavant, Nicolas, en voyage d’études « au pays minier » à Montceau-les-Mines, envoyait une carte postale à ses amis où il écrivait :

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En revenant de la Revue…*

Tengo miedo del encuentro
Con el pasado que vuelve
A enfrentarse con mi vida…

« Volver » tango de Carlos Gardel

J’ai quitté Saint Etienne au mois de juin 1970, à la fin de mes études à l’Ecole des Mines, et depuis 45 ans je n’y suis jamais retourné. Pourquoi ? Difficile à dire !

Pendant ce long laps de temps, j’ai voyagé dans d’innombrables pays et dans une grande partie des régions françaises. J’aurais pu quand même retourner, ne serait ce que pour quelques heures à Saint Etienne. Si je ne l’ai pas fait, c’est peut-être aussi parce que je craignais d’être confronté aux souvenirs de mes vingt ans.

Quand je suis arrivé à Saint Etienne en octobre ’67, j’avais justement 20 ans. Je venais d’arriver depuis à peine un mois en France. Pour moi, tout était nouveau, différent, étonnant. A la différence de l’énorme majorité de mes collègues, qui avaient passé toute leur enfance dans ce pays et qui se retrouvaient à Saint Etienne grâce au jeu des admissions au concours des Grandes Ecoles. Pour eux, Saint Etienne, Nancy, Toulouse ou Lyon, ça aurait été à peu prés la même chose, pourvu qu’ils intègrent une école d’avenir. Pour certains c’était plus important de se retrouver près des pistes de ski ou pas trop loin de la mer pour faire du bateau aussi souvent que possible. Mais pour moi, c’était une autre chose ! J’arrivais à Saint Etienne avec un lourd bagage de souvenirs, inculqués patiemment par mon père qui avait suivi les cours de l’Ecole, quarante ans auparavant.

Mais vivant à la Maison des Elèves (ME pour les initiés !), un cocon doré où nous étions choyés comme des coqs en pâte, je n’ai certainement pas fait assez d’efforts pour me « fondre » dans la vie stéphanoise. C’est vrai que la situation générale de la ville à cette époque n’était pas à envier ! Continue reading