Otro modelo, otro color ! (I)

La Bastide, le 17/02/2020  

Volver
Con la frente marchita
Las nieves del tiempo
Platearon mi sien.

Sentir
Que es un soplo la vida
Que doce años no es nada
Que febril la mirada
Errante en las sombras
Te busca y te nombra.

« Volver »Tango de Carlos Gardel

Au début des années ’70, à l’occasion de mon premier voyage en Turquie, je suis allé, comme chaque touriste à peine arrivé à Istanbul, visiter le Grand Bazar.

J’étais surtout intéressé par la section « vestes en cuir », que je portais très souvent, à cette époque. 

J’ai passé un long moment en scrutant les vendeurs dans plusieurs  boutiques et  en écoutant  attentivement leur baratin. L’un d’entre eux m’a particulièrement impressionné par sa rapidité à réagir aux demandes des clients et par son bagout. D’autant plus qu’il était assez jeune. Nous avions, à peu près, le même âge. 

J’ai commencé à négocier avec lui l’achat d’une veste en cuir.

A un certain moment, pour lui faire comprendre que j’avais, comme lui, une certaine expérience du marchandage, j’ai dit que j’étais né en Roumanie.

« Moi aussi ! », m’a-t-il répondu tout de suite. 

Nous avons continué en roumain, ce qui facilitait notre conversation.

C’est ainsi que j’ai appris que mon interlocuteur était né dans une minuscule île, au milieu du Danube, appelée Ada-Kaleh (l’Île-citadelle en turc), habitée depuis des siècles par une population turque de quelques 600 âmes. 

Une aberration de l’histoire ! 

En 1878, au moment du Congrès de Berlin, quand les nouvelles frontières de l’Europe de l’Est ont été tracées par les grandes puissances, souvent au détriment de la Turquie, cette île a été oubliée!

Ce qui fait qu’elle est restée turque… à près de 500 km des frontières de la Turquie, pendant plus de 40 ans ! 

Puis, après la Première Guerre mondiale, vers 1920, les habitants de l’île ont été consultés sur le choix de l’un des pays voisins (Roumanie, Hongrie, Serbie) auquel ils souhaiteraient être rattachés.

A la stupeur générale, ils ont choisi…la Roumanie !

Pas à cause d’un amour particulier pour ce pays. Mais, surtout, parce que leur principale source de revenu provenait de… la contrebande de tabac avec ce pays ! 

Tout c’est superbement bien passé, pendant une quarantaine d’années !  L’île était devenue un petit paradis à l’ancienne où l’on avait conservé les us et coutumes turques, où les habitants fabriquaient des loukoums, des confitures à la fleur de rose, d’abricot ou d’oranger, exportaient du tabac et tissaient des tapis « à la turque ». Aujourd’hui, un tel endroit serait classé tout-de-suite « Patrimoine de l’UNESCO ». 

Sauf que, au début des années ’60, le gouvernement roumain a décidé de construire un énorme barrage sur le Danube, entre la Roumanie et la Yougoslavie, aux Porte de Fer, et l’île a été sacrifié. Aujourd’hui, elle se trouve noyée sous quelques dizaines de mètres d’eau ! 

Le gouvernement roumain, qui n’avait aucune envie de dédommager les habitants turcs de l’île pour leurs maisons, terrains et ateliers immergées,  ont trouvé une bonne solution : leur proposer en échange un passeport pour la Turquie ! A une époque où, en Roumanie, pour obtenir une telle denrée rare, il fallait faire des démarches compliquées pendant des dizaines d’années, avec une issue incertaine.

 Dans ces conditions, la grande majorité des habitants de l’île ont choisi de « voter avec les pieds » et ont quitté le pays. En 1967, en même temps que ma famille et moi-même. D’ailleurs, cette année-là, les seuls passeports délivrés par les autorités roumaines ont été ceux des turcs de l’île du Danube qui allait être submergée. 

A tel point que, nous voyant préparer notre départ, bon nombre d’inconnus nous demandaient si nous n’allions émigrer… en Turquie ! 

Mon interlocuteur était un de ces jeunes d’Ada-Kaleh, qui s’était recyclé dans la vente des vestes et manteaux en cuir.

Il m’a avoué, tout de suite, que son succès était dû, en partie,  à la connaissance de 5 ou 6 langues. Pour le turc, l’anglais, le roumain, l’allemand, je l’avais vu à l’œuvre. Mais, pour l’espagnol et l’italien, je me suis demandé comment avait-il fait pour les apprendre en seulement 4 ans ! 

« C’est très simple ! Tu vas voir ! Je suis à l’aise dans ces langues si faciles ! », m’a-t-il répondu.

Bientôt, un couple d’espagnols est entré dans sa boutique. Ils ont commencé à regarder des vestes en cuir. 

Alors, mon ami s’est approché et leur a dit, d’un ton sûr : « Otro modelo ! Otro color ! ». Et il a répété ces quelques mots, jusqu’à ce que les clients aient acheté sa marchandise !

C’est tout ce qu’il savait dire en espagnol ou en italien !

Et c’était fort suffisant ! 

Moi aussi, j’ai traversé déjà deux fois 4 ou 5 pays d’Europe à la recherche d’un encadreur qui puisse, pour un prix raisonnable, installer un cadre à mon goût, autour d’une toile achetée en Italie ou en Espagne.

Mais, cette fois-ci, j’ai parcouru, dans ce même but, trois continents et 6 pays.

Toujours plus fort !

Et, maintenant, j’ai décidé de raconter cette nouvelle aventure picaresque.

 Otro modelo ! Otro color !   

                                         *   *   *

Le « Museo Pedro de Osma » est mon endroit préféré à Lima (Pérou) !

Bien sûr, il y a bon nombre d’autres musées dans la capitale péruvienne : plus grands, avec des œuvres de styles et d’époques plus variées, avec une architecture plus moderne etc., etc.

Mais, dans ce petit musée, « une adresse confidentielle à Barranco », on a le sentiment d’être l’invité d’un ami fortuné, qui vous fait la faveur et le plaisir de vous promener dans sa maison et vous présenter ses collections, ses trouvailles, le fruit de tant d’années de recherches et découvertes.

« Passé le profond effet de stupeur, l’écrin se révèle à la hauteur de la remarquable collection d’art colonial amassée par de Osma, fruit d’un choix avisé et d’une passion au long cours. Une fois par semaine, Don Pedro acceptait de recevoir des étrangers, pour disserter sur ses passions et ses trésors amassés. Lorsqu’il disparut, ses héritiers, grâce à une fondation, suivirent l’orientation du mécène. Ils multiplièrent les dons et gardèrent porte ouverte, car l’amour de l’art ne peut vivre sans partage. Monument national depuis 1987, c’est désormais un musée à part entière. »

Moi, j’ai découvert cet endroit il y a une trentaine d’année, peu de temps après son ouverture au public. Ce qui m’a permis, dans un premier temps, de visiter les lieux presque seul, comme si j’étais chez moi.

Par la suite, j’y suis retourné à chaque passage à Lima, quelques fois pour assister à des concerts ou des vernissages d’expositions dans un petit bâtiment, au fond du jardin, où l’on organise des « événements culturels ». 

Mais, la collection principale reste presque inchangée depuis des années.

C’est là que j’ai découvert « l’École de Cuzco » et je suis devenu un fan des « ángeles arcabuceros» !

De quoi s’agit-il ? Simple !

« Un Ángel arcabucero (ange arquebusier ) est un ange représenté avec un arquebus (une première arme à feu chargée par la bouche) au lieu de l’épée traditionnelle pour les anges martiaux, vêtue de vêtements inspirés de ceux des nobles et aristocrates andins.  Le style est apparu dans la vice– royauté du Pérou dans la seconde moitié du XVIIe siècle  et était particulièrement répandu à l’école de Cuzco»

Ce qui m’amusait à la vue de ces « ángeles arcabuceros » c’était non seulement leur accoutrement, mais aussi les couleurs chatoyantes, la multitude de fleurs ou de motifs décoratifs qui les entouraient, l’imagination débordante des peintres naïfs qui les avaient imaginés, en partant des seuls exemples qu’ils connaissaient : les nobles espagnols du XVIIe siècle !

Tout ça, interprété en fonction des principes inculqués par l’église catholique espagnole, qui fermait les yeux sur le transfert  « sacré/païen » pour « ratisser large ». Mais, qui exigeait une certaine pudibonderie, qui se traduisait quelquefois par des interprétations cocasses. Par exemple, des Christ en croix, vêtus de longues jupes colorées et ornées de fleurs stylisées !

Cela me rappelait, dans un tout autre registre, les fresques naïves des monastères du nord de la Moldavie, en Roumanie.

J’admirais aussi les angelots en céramique ou bois sculpté, pleins de réalisme, dodus à souhait, avec un sourire espiègle, dont je rêvais de posséder au moins une bonne copie, sinon un original du XVIIe ou XVIIIe siècle, bien au-delà de mes moyens financiers !

Mais, pour les « ángeles arcabuceros » c’était beaucoup plus simple !

Il y avait de bonnes copies du XIXe ou XXe siècle à des prix abordables,  avant que les originaux ne se répandent aux quatre coins du monde, à TrujilloAyacuchoArequipa et Lima au Pérou, ou même en Argentine, au Chili et en Bolivie, voir au Brésil, aux États-Unis et en Angleterre. 

Sauf que, il faut trouver un endroit où les accrocher et, surtout,  qu’ils puissent s’intégrer harmonieusement dans un environnement européen !

Et, jusqu’à nouvel ordre, je n’habite pas au Château de Chantilly et je ne souhaite pas transformer notre maison en musée d’art colonial !

C’est pour ça que j’ai dû, pendant des décennies, me contenter de la visite des musées latino-américains pour me « rincer l’œil » à la vue des « ángeles arcabuceros » qui y sont accrochés !

 *   *   *

Le 1er décembre est un jour particulier en Roumanie !

Depuis la chute du communisme, cette date, qui rappelle la création de la Grande Roumanie, après la Première Guerre mondiale, est devenue le jour de la fête nationale.

Pendant une dizaine d’années, au début des années 2000, je me suis débrouillé pour me trouver en Amérique Latine le 1er décembre. Ainsi, je pouvais participer aux réceptions organisées par les ambassades de Roumanie à Buenos-Aires, Santiago du Chili, Lima ou Bogota.

Quand, enfin, après 12 années d’absence d’Argentine, j’ai décidé d’y retourner, j’ai choisi d’y aller début décembre pour la même raison.

Qui plus est, le mois de décembre, fort désagréable du point de vue du climat en Europe,  est un moment idéal dans le Cône sud de l’Amérique. La fin du printemps, une température fort agréable, un air de fête grâce aux célébrations de Noël, de l’Année nouvelle et des vacances d’été à venir, tout concourt à rendre cette saison le moment privilégié pour un voyage en Argentine.

En plus, le 30 novembre étant la fête du saint patron de la Roumanie, Saint- André,  les célébrations et les  commémorations se multiplient partout dans le monde, là où l’on trouve des communautés roumaines.

Buenos-Aires, capitale si éloignée de Bucarest, n’y fait pas exception !

Grâce aux efforts déposés par Mme. L’Ambassadrice de Roumanie, Carmen Podgorean, un « Te Deum » et une liturgie ont été célébrés dans une église orthodoxe de la ville. J’ai eu l’honneur d’y être invité, ainsi qu’au repas de fête qui a suivi.

Mais, après la messe, je me suis éclipsé discrètement. Pas parce que je n’aurais pas souhaité apprendre, en discutant avec les autres convives, quelles sont les préoccupations des roumains d’Argentine ! Mais, je savais, de toute façon, que j’aurai l’occasion de les revoir, quelques jours plus tard, dans les salons de l’Ambassade, à l’occasion de la réception officielle.

Non ! Mon but était de retourner au plus vite dans le quartier San Telmo, à la Plaza Dorrego !

« La Plaza Dorrego se trouve au cœur du quartier de San Telmo, à Buenos Aires en Argentine. Au XIXe siècle, San Telmo était le principal quartier résidentiel de la ville, et la Plaza Dorrego en était le centre.

Les édifices qui se trouvent sur la place, conservent leur aspect originel, grâce à l’appui de la Commission des Musée de la ville.

Actuellement, sur ses côtés se trouvent des cafés, des bars et des pubs, qui envahissent la place en semaine avec leurs tables, mais on y trouve aussi des maisons d’antiquités. De plus, on y fait de nombreuses exhibitions musicales et des bals publics, y compris des démonstrations de Tango. Le dimanche, se tient la Feria de San Telmo ou Fête de San Telmo des antiquités (créée en 1970). Alors la place et les rues adjacentes se remplissent d’étals d’antiquités et de curiosités…  (C’est) une des principales promenades touristiques à faire à pied dans Buenos Aires. (La Place)  a été déclarée « Monument Historique National ».

Combien de fins de semaine n’ai-je passé à cet endroit, pendant les décennies de visites répétées en Argentine ?

Combien d’heures de fouilles chez les antiquaires, à la recherche d’un document, d’une photo, d’une carte postale, voir même d’une sculpture ou d’un tableau, tout en sachant pertinemment que je ne pourrais pas les emporter, puisqu’il me restaient des dizaine de milliers de kilomètres à parcourir et d’innombrables frontières à traverser, avant de rentrer à la maison ?

A combien de démonstrations de tango, par des professionnels ou des amateurs, n’ai-je assisté, sur la Place ou dans les hôtels particuliers voisins ? Je me suis même lié d’amitié, dans les années ’90,  avec un groupe de jeunes filles « Las Fulanas » qui présentaient des spectacles et invitaient les passants à danser pour apprendre le tango!

Combien de déjeuners ou de verres sirotés aux balcons des bars-restaurants qui surplombent la place, tout en admirant l’agilité du fameux danseur de tango, surnommé « El Indio », pendant tant et tant d’années ?

J’ai connu, là-bas, des chanteurs de rue, comme « Gardelito » ou Antonio  Rizzo, dont j’écoute encore les enregistrements sur CD, vingt ans après, à 10 000 km de Buenos-Aires!

C’était une occasion rare que je ne pouvais pas rater ! Nostalgie, nostalgie !

« Mi Buenos Aires querido… ! »

Je me suis promené, à pas lents, en m’arrêtant dans chaque boutique, en discutant avec les vendeurs sur les faïences de Rouen, les aquarelles du Latium, les marbres de France, l’argenterie anglaise… que sais-je ?

Tout ça, accompagné par la musique des chanteurs de rue, par les danses indiennes des hauts plateaux, des défilés des gauchos de la Pampa…un spectacle gratuit, qui n’arrête pas de toute la journée !

Et puis, en arrivant sur la Plaza Dorrego, un stand m’a attiré l’attention.

Parmi d’innombrables objets de folklore andin, une dame d’un certain âge proposait à la vente des peintures sur toile : des «ángeles arcabuceros» !

Une vingtaine, tous différents, avec des arquebuses, des instruments de musique, des sabres… à la main !

Je les ai tous passés  en revue et j’ai mis deux d’entre eux au-dessus de la pile.

Terrible dilemme ! Que dois-je faire ? Les prendre ? Les laisser ? 

Je me suis donné, comme toujours dans ces cas-là, le temps de la réflexion. Et j’ai continué mon périple, tout en gardant, au fond du crâne la question existentielle : « A prendre ou à laisser ? ».

Je suis allé déjeuner dans mon restaurant préféré sur la place, tout en regardant une démonstration de tango. 

J’ai traversé, lentement, les halles du marché aux puces, là ou l’on peut, tout aussi bien, déjeuner, acheter des fruits ou des « magnets », un vieux poste de radio à galène ou un téléphone portable des années ’90 !

J’ai remarqué une petite peinture, représentant un bouquet de roses.  Il était signé « D. Fucs » et il était proposé à 800 Pesos. J’ai parlé avec la vendeuse des… programmes de la télévision argentine des années ’70.

Une fois en confiance, je lui ai proposé 500 Pesos et… j’ai emporté le morceau ! Je ne risquais pas grand-chose. Au cours du jour, cella faisait… 7 Euro !

Mais, elle n’avait pas remarqué que le support de cette peinture à l’huile était un panneau en bois, provenant d’une caisse américaine des années ’50, si l’on juge d’après la forme des lettres qui y sont inscrites.

 L’avantage du cavalier ! Ou de celui qui traîne ses guêtres dans les boutiques des antiquaires depuis un demi-siècle !

Le fameux chanteur de rue « Gardelito », en 1999 et en 2019 !

J’ai retrouvé, dans la rue, aussi bien « Gardelito », comme « El Indio », mes connaissances des années ’90.

Nous avons tous pris… 20 ans et quelques kilos ! Mais, …toujours vaillants sur les barricades !

« El Indio » : danseur de tango à la Plaza Dorrego, en 1999 et en 2019 !

Enfin, je suis revenu chez la dame des « ángeles arcabuceros ».

Catastrophe ! Elle avait déjà plié boutique et était prête à partir ! J’ai réussi à la convaincre de chercher mes toiles au fond de ses caisses. Mais, elle m’a averti : « Vous ne me faites pas déballer pour rien ! Vous les prenez ! »

Je n’avais plus le choix ! Ni le moyen de négocier ! J’ai sorti 70 Euros et j’ai emporté mes  deux toiles, restées au-dessus de la pile.

Une nouvelle aventure commençait !

 

A suivre…

 

                                                     Adrian Irvin ROZEI

                                            La Bastide Vieille, février 2020

2 thoughts on “Otro modelo, otro color ! (I)

  1. Que de beaux récits encore et toujours ! vous avez l’art de dénicher des pépites, dans tous les sens du terme, et de nous les faire découvrir et savourer !!!

  2. comme l’histoire de cette île sur le Danube et celle de ses ex habitants est interessante ….

    c’est étonnant

    J’ai connaissance de qq histories semblables mais tirs uniques de microcosme oublié ….

    entre autre je pense aux iles anglo-normandes oubliées lors d’un traité avec Philippe Auguste

    quand à tes pérégrinations argentines péruviennes ….c’est passionnant! que de découvertes et que de rencontres improbables et cet office en l’honneur de Saint André à l’autre bout du monde c’est plutôt émouvant Je ne savais pas que Saint André était le Patron de la Roumanie ….

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