Non, je n’ai rien oublié…

La Bastide Vieille, le 2/10/2018

 

Quand nous sommes arrivés à Paris, en septembre 1967, nous n’avions pas un sou vaillant !

Même le billet de 1Leu roumain, que je voulais amener avec moi pour le montrer à mes futures connaissances, et qui ne valait rien en France, m’avait été retiré à la douane, à la sortie de Roumanie. 

Tout ce que nous possédions, c’était 300 FF, dont nous attendions avec impatience l’arrivée depuis Grenoble.

Pendant qu’il attendait qu’il soit reçu par le consul, dans les couloirs du Consulat de France à Bucarest, mon père avait fait la connaissance d’un jeune français de Grenoble, grand amateur de natation. Le jeune homme avait fait le déplacement pour encourager un champion français de la spécialité, qui concourait dans les bassins du stade « Dinamo », dans le cadre d’une rencontre franco-roumaine.  Seulement, cet ardent supporter, dans le feu de l’enthousiasme, c’était fait voler le portefeuille et  se retrouvait sans un sou, ni billet de train, pour le retour. Il était donc venu au Consulat, pour demander de l’aide. Ce que le consul de France lui a refusé. 

Alors, mon père a décidé d’intervenir.

Je suis allé avec le jeune homme, que nous ne connaissions ni d’Eve, ni d’Adam, à l’office de Chemins de fer roumains et j’ai réglé le prix du billet, l’équivalent de 300 Francs. Il nous a promis d’envoyer ce montant, dés son arrivé en France, à l’adresse de la cousine de ma mère, qui habitait Paris.

Ce qu’il a fait, très honnêtement ! Sauf que, quand nous avons présenté, à la préposée au guichet de la poste, notre « Récépissé de demande de carte de séjour », celle-ci, qui n’avait jamais vu un tel papier, a refusé de nous donner l’argent. C’est vrai qu’il s’agissait d’une feuille de papier maronnasse, remplie à la main, mais qui portait, quand-même, le cachet et la signature (illisible !) d’un agent de la Préfecture de police, dans l’Ile-de-la Cité. Il a fallu faire appel au directeur de l’agence, qui a confirmé la validité de ce document*. 

En attendant que les démarches en cours avancent, nous avions tout le temps pour nous promener dans Paris. Ce dont je rêvais… depuis ma plus tendre enfance !

Ainsi, passant devant « l’Olympia », Blvd. des Capucines, j’ai remarqué sur le fronton, en lettres rouges d’un mètre, le nom de Charles Aznavour. 

J’aurais donné n’importe quoi pour voir son spectacle !   Mais, je n’avais rien ! 

Quelques dix jours après notre arrivée, nous avons contacté M. Pierre Servain, un architecte-géomètre qui habitait Marles, un petit village du département de l’Aisne, dans le nord de la France.

J’avais fait la connaissance de ce Monsieur, et de toute sa famille, en 1964 à Mamaia, au bord de la Mer Noire. La petite semaine que j’ai passée en compagnie de sa famille (son épouse et ses trois filles) et de son meilleur ami (avec l’épouse et deux filles !), pendent laquelle je me suis chargé de l’organisation de leur séjour, visites, activités culturelles… semble leur avoir laissé un  excellent souvenir. 

Nous avions beaucoup de choses en commun ! Monsieur Servain, m’a dit, dés le début, qu’il n’était pas communiste. Je lui ai avoué… que nous, non plus ! 

Je me sens obligé de l’appeler « Monsieur », parce que, d’innombrables fois, quand je commençais le récit d’une anecdote avec les mots « C’est l’histoire d’un type… », il m’arrêtait, en disant : « On ne dit pas « un type », mais « un Monsieur » ! Je dois donc me conformer à son souhait, même s’il n’est plus parmi nous, depuis une bonne quarantaine d’années.

Le fait est que, en attendant une hypothétique rencontre ultérieure en France,  la famille Servain m’a envoyé, et pendant trois ans, tous les numéros de la revue « l’Express », mois après mois ! 

J’étais un peu étonné de constater qu’il ne donnait pas signe de vie, à notre arrivée à Paris. Quand nous l’avons contacté, nous avons découvert que mon père s’était trompé, en écrivant la carte postale qui annonçait notre départ de Roumanie, en indiquant « août », au lieu de « septembre ». Ils ont donc pensé que c’était la censure roumaine qui avait retardé l’expédition de ce courrier. 

Mais, dés qu’on lui a parlé, il nous a annoncé son arrivée, deux jours plus tard, accompagné des 8 autres personnes, que j’avais connues à Mamaia. Ils sont tous restés à Paris tout le week-end. Et ils nous ont promenés partout dans la ville et invités dans bon nombres de grands restaurants.    

Et, à la fin du séjour, Monsieur Pierre Servain m’a pris à part et m’a glissé, dans la poche, un billet de 100 FF. 

Non, je n’ai rien oublié ! 

Maintenant, j’étais… un homme riche !

J’ai longuement réfléchi à l’usage que je souhaitais faire de ces 100 Francs.

J’ai décidé d’acheter, d’abord, un petit poste de radio. Ça m’a couté quelques 60 FF.

Puis, j’ai décidé d’aller à « l’Olympia » pour assister au spectacle de Charles Aznavour. Mais, j’ai pensé qu’il ne faudrait pas dépenser plus de 10 Francs.

Ça tombait bien, les places les moins chères étaient vendues à 9,50 FF ! Bien-sûr, tout en haut de la salle.

Charles Aznavour à « l’Olympia », dans les années ’60

 J’ai pris 10 FF avec moi et je suis parti. Mais, pas avant de m’endimancher, en mettant mon plus beau (et seul !) costume. Qu’j’avais fait faire, sur mesure, avant notre départ de Bucarest. 

…Le cœur léger et le bagage mince 
J’étais certain de conquérir Paris
Chez le tailleur le plus chic j’ai fait faire
Ce complet bleu qu’était du dernier cri…
 

Mon costume n’était pas bleu, mais gris ! 

Mon complet bleu y’a trente ans que j’le porte.  

 Moi, je l’ai porté, pas trente ans, mais bien quatre, jusqu’à mon premier salaire d’ingénieur. Ensuite, j’ai commencé à acheter mes costumes chez « Burberry » (en solde !). Et même si je ne peu pas dire que… 

…Je n’ai connu que des succès faciles 
Des trains de nuit et des filles à soldats.
Les minables cachets, les valises à porter,
les p’tits meublés et les maigres repas. 

…aujourd’hui, j’aurais du mal à m’habiller chez le même tailleur, près des Champs-Elysées ! 

En arrivant à « l’Olympia », je suis monté au poulailler et j’ai tendu mon billet à l’ouvreuse, sans dire un mot, en l’accompagnant d’une pièce de 50 centimes.

L’ouvreuse a regardé longuement la pièce, puis elle m’a demandé :

« Monsieur, vous êtes étranger ? »

J’ai répondu un « oui » timide.

« Vous apprendrez qu’on ne donne pas 50 centimes de pourboire ! » 

Et elle m’a rendu la pièce !

Ce fut la honte de ma vie ! Mais, aussi, une grande joie : avec les 50 centimes épargnés, j’ai pu acheter un ticket de métro et, ainsi, je ne suis pas rentré à pied à la maison ! 

Bien sûr, le spectacle de Charles Aznavour m’a fasciné. Je me souviens très bien de sa « Bohème » et de son final, quand il a jeté sur scène son mouchoir. A suivi une bagarre entre deux dames, du premier rang, qui s’arrachaient le mouchoir. Il a fallu qu’un vigile intervienne, sinon le récital n’aurait pas pu continuer ! 

Je ne sais pas vraiment si c’était la première fois que je voyais Charles sur scène. Depuis un demi-siècle, j’essaie de me persuader que je l’avais vu déjà à Bucarest, dans la grande salle du Palais (des congrès du Parti !). En vérité, je pense que je fais une confusion entre les dizaines, que dis-je !, les centaines de fois où je l’ai écouté sur disque, et son spectacle vu à la télévision. 

Ce qui est sûr, c’est qu’à partir de 1964, j’ai écouté ses chansons sans interruption.

On m’avait prêté, à l’époque, un tourne-disque et plusieurs microsillons. Parmi eux, se trouvaient quelques chansons d’Aznavour : « Les comédiens », « La Bohème », « La Mama », « Trousse-chemise », « Tu n’as plus », « Je te réchaufferai »…  Je les ai tellement écoutées et réécoutées que, encore aujourd’hui, je connais les paroles par cœur. Avec les erreurs des ma compréhension approximative du français de l’époque !

Et j’essayais, avec plus ou moins de succès, de comprendre les paroles. 

Va savoir ce que c’est que « les calicots », tendus par « Les comédiens » ou ce que signifie « Trousse-chemise » et à quoi cela correspond !

Tout comme «…la mer était grise, tu ne l’étais plus… », après « deux bouteill’s de vrai muscadet ».  Encore aujourd’hui, je ne peux voir un cirque, sans penser à  « la roulotte peinte en vert » ! 

Mais, le grand succès de l’époque c’était « Il faut savoir ! ».

Là, aussi, comment comprendre :

Il faut savoir

Quitter la table
Lorsque l’amour est desservi…

…quand on n’a jamais diné en France ! 

Et comme ça, j’avais l’excuse que…

Il faut savoir rester de glace …
Mais moi je ne peux pas
Il faut savoir, mais moi
Je ne sais pas.
 

Au moins,… « Non, je n’ai rien oublié ! » 

Comme mon père avait un collègue de bureau qui s’appelait Aznavorian, je suis allé lui demander s’il n’était apparenté avec le grand chanteur. Il m’a dit : « Je n’en sais rien ! Mai, en Arménie, il y a plein de gens qui portent ce nom. » 

En mai ’68, j’étais déjà depuis 8 mois à Saint-Etienne, à l’Ecole des Mines.

Quand les « événements » ont commencé, j’ai participé à tous les débats, à toutes les discussions… Je pouvais, enfin, dire ce que je pensais, affirmer mes convictions.

Jusqu’au jour où, un de mes collègues, de deux ans mon aîné, mecontent puisque je n’étais pas de son avis, m’a interpellé, en disant : « De quoi tu te mêle ? Puisqu’à la fin des études, tu vas rentrer en Roumanie ? »

Mille fois, je me suis demandé si cet imbécile aurait osé dire une chose pareille à Aznavour. Heureusement, en 50 ans, ce fût le premier et le dernier à sortir une telle énormité, à un réfugié politique ! 

Alors, écœuré par le gauchisme ambiant, je me suis retranché dans ma « piaule », pendant que certains collègues nous ont imposé la grève, dont la majorité des élèves ne voulait pas,  d’où je ne sortais plus qu’aux heures des repas. Une fois de plus, on m’a prêté un tourne-disque et j’écoutais, en boucle et pendant des heures, les grands chanteurs français. Pas seulement Barbara, Brassens ou Brel, que je découvrais, mais aussi Charles Aznavour, que je connaissais (en partie !) par cœur. 

En 1970, après la fin de mes études à l’Ecole des Mines, je suis parti apprendre la langue et travailler en Allemagne.

En vérité, j’aurais voulu partir aux U. S. A. Mais, le consul américain m’a dit qu’ils n’accordaient pas des visas aux gens venus des pays communistes ! Alors que moi j’étais réfugié politique ! 

Je suis resté 6 mois en Allemagne et j’ai travaillé chez I. B. M.

Avec mon premier salaire, je me suis acheté un magnétophone à bande, le fameux « Grundig TK 146 », et j’ai enregistré trois bobines, de trois heures chacune. C’était presque exclusivement de la musique française. Certainement, une forme de nostalgie et de mélancolie, étant loin de la France, pour un bon bout de temps !

Il y avait dessus le  « petit dernier », Michel Sardou, mais surtout « l’ancêtre » Charles Aznavour, qui n’avait que 46 ans ! 

J’ai écouté en boucle, en 1971, « Mourir d’aimer » ou « Non, je n’ai rien oublié », sorties dans le même album. 

Si les vers de la première chanson :

Laissons le monde à  ses problèmes 
Les gens haineux face à  eux-mêmes
Avec leurs petites idées
Mourir d’aimer 

…ne me concernaient pas vraiment, ceux de la seconde…

Je voudrais, si tu veux, sans vouloir te forcer 
Te revoir à nouveau, enfin… si c’est possible
Si tu en as envie, si tu es disponible
Si tu n’as rien oublié
Comme moi qui n’ai rien oublié

…me faisaient rêver à mes amours d’antan et je m’imaginais revenir sur leurs traces, des décennies plus tard ! 

C’est pour ça que, plus de 40 ans plus tard, quand je me suis souvenu de mon premier amour de 20 ans, dans un texte intitulé « Tre amori di… », j’y ai inséré la chanson « Non, je n’ai rien oublié ! »

Ces bobines « historiques » existent encore, mais le magnétophone est « kaputt » depuis très longtemps. Il a été remplacé, d’abord par des cassettes audio, puis par des CD. Et, depuis quelques années, par des DVD, qui me permettent de revoir les spectacles du « grand Charles » (non, pas qui vous savez, mais Aznavour !) au mieux de sa forme, à mon avis, dans les années ’90.

 Mais, toujours au milieu des années ’70, revenu en France, j’avais pris l’habitude d’aller voir des vieux films dans des salles « d’art et d’essai » sur les « Grands Boulevards ». Ceux où Yves Montand affirmait, dans une célèbre chanson qu’il a «…tant de choses, tant de choses à voir ». Moi, je me demandais encore, comme quelques 5 ans auparavant à Bucarest, qui était cette « Tante Chose », qui méritait d’être vue ? 

Trêve de plaisanterie ! C’est dans ces salles, obscures et peu fréquentées,  que j’ai vu, entre les films de cape et d’épée ou les navets touristiques qui faisaient l’appel du pied pour aller passer des vacances en Turquie, en Grèce ou au Liban, les productions remarquables où jouait Aznavour. C’était « Un taxi pour Tobrouk » ou « Tirez sur le pianiste ».

Malheureusement, je n’ai jamais eu l’occasion de voir un autre chef-d’œuvre d’Aznavour, «  Paris au mois d’août », mais sa chanson, avec le même titre, me poursuivait jour et nuit, pendant les mois d’été, quand ma famille était partie à la campagne, et, chaque soir, en sortant du bureau, je faisais de longues promenades, dans un Paris vide de ses habitants.

…Recherche de partout 
L’aveuglante lumière
De Paris au mois d’août
 

Non, je n’ai rien oublié !

Bien d’autres de ses chansons me poursuivaient partout dans le monde. 

A chaque passage à Dubaï, entre 1983 et 2015, j’allais, à la tombée de la nuit, dans le port, au long des quais. Là-bas, après la chaleur étouffante du jour,  les ouvriers indiens ou pakistanais, remplissaient des bateaux de toute sorte de marchandises, depuis les sacs de riz ou de ciment, jusqu’au postes de télé ou des réfrigérateurs, portés sur leur dos. 

Tout comme dans la chanson « Emmenez-moi » :

Vers les docks, où le poids et l’ennui
Me courbent le dos
Ils arrivent, le ventre alourdi de fruits,
Les bateaux
Ils viennent du bout du monde
Apportant avec eux des idées vagabondes

Aux reflets de ciel bleu, de mirages 

Au bord de la « crique », le cœur du vieux Dubaï historique, entre le souk des babouches et celui des étoffes, se trouve le seul bâtiment des années ’30 encore debout. C’est un restaurant encore « dans son jus », comme il y a presque un siècle. Sans air conditionné, sans décoration par Johnny Stark et, même, sans alcool ! C’est sur la terrasse de ce restaurant que je dine, selon une tradition vieille de 35 ans, le soir de mon arrivée aux Emirats.

Et j’écoute, toujours « Emmenez-moi », sur mon walkman !

On s’y croirait au temps de Marco Polo, qui disait : « Il y a dans ces bateaux, plus de trésors que dans tous les coffres forts de l’Occident, réunis ! » 

Quand les bars ferment, et que les marins 
Rejoignent leurs bords
Moi je rêve encore jusqu’au matin,
Debout sur le port…

Tout comme moi, tournant le dos aux grands hôtels et traversant la crique en bateaux-bus, pour une piastre, coude à coude avec les « coolies » qui rentrent de leur travail de porteurs. 

Dans les souks, avec mes amis de Dubaï

Et puis, un jour, vers la fin des années ’70, j’ai embarqué sur « un rafiot craquant de la coque au pont », pour rentrer de l’île de Lantao à Hong-Kong.

Un beau jour, sur un raffiot craquant 
De la coque au pont
Pour partir, je travaillerai dans
La soute à charbon…
 

Je n’ai pas travaillé sur ce voilier « à la chinoise », à deux mâts et voiles marron, comme on voit dans les estampes anciennes. Mais, ayant raté le dernier ferry, j’ai été obligé de prier le propriétaire du bateau de m’y amener, pour ne pas passer la nuit « à la belle étoile ». 

Non, je n’ai rien oublié ! 

D’ailleurs, à chaque passage en douane, quand on me demande si j’ai des bagages, je réponds :

 « …Sans bagage et le cœur libéré,
En chantant très fort… » !
 

A Venise, j’y vais (presque) tous les ans, depuis 1968.

J’ai eu l’occasion de voir la ville avec tous les « humeurs ». Gai ou triste, amoureux ou après une rupture, à la recherche d’un lieu caché ou avec un célèbre photographe, sur les traces de Corto Maltese ou des villas immortalisées par les photographes d’Albert Kahn, de jour et (surtout) de nuit, poursuivi par les fantômes du passé ou amadoué par les « carampanes »  (les vieilles vénitiennes délurées)…

 Mais, de nouveau, Aznavour a raison :

C’est trop triste Venise 
Au temps des amours mortes
C’est trop triste Venise
Quand on ne s’aime plus

Dans ce cas-là, il ne faut pas y aller ! On risque de garder un goût amer pour le restant de ses jours ! 

A la fin des années ’80, je n’étais pas encore marié et je n’avais pas fondé un foyer. C’est vrai que, étant occupé à voyager et bien profiter de la vie, je n’ai pas trouvé le temps pour ce faire ! 

Par moments, je me demandais s’il n’est…

… temps mon vieux
De baisser pavillon
T’as dépassé l’âge limite
La marge de sécurité

Mais, je me souvenais que…
Hier encore, j’avais vingt ans, je gaspillais le temps
En croyant l’arrêter
Et pour le retenir, même le devancer
Je n’ai fait que courir et me suis essoufflé…

 C’est aussi à ça que servent les poètes : nous mettre devant le miroir de nos erreurs !

                                          *   *   * 

Après cette rencontre mythique avec Charles Aznavour, en 1967 sur la scène de « l’Olympia », ont suivi bien d’autres spectacles du grand chanteur, auquel j’ai assisté.

Je me souviens d’un autre « Olympia », quand il a annoncé sur scène, calmement, qu’il s’était fait implanté des cheveux. Tout le monde, dans la salle et dans « tout Paris » était époustouflé ! Ce genre d’opération est, en général, cachée par les vedettes du « show-biz ». Mais, Aznavour n’avait rien à cirer du « qu’en dira-t-on » !

On couchottait qu’il avait passé un contrat avec le chirurgien : il n’a pas payé l’intervention, mais il devait l’annoncer sur scène. Sauf que, le nom de celui qui l’avait réalisé n’était pas mentionné !

Alors, j’ai parlé avec plusieurs chirurgiens, qui m’ont affirmé, haut et fort, sous le sceaux du secret, qu’ils étaient, chacun d’entre eux, l’auteur du magnifique implant.  Mais, le nom du vrai gagnant du concours capillaire reste encore un secret (tout au moins pour moi !) à ce jour. 

Non, je n’ai rien oublié ! 

Mais, de loin, le spectacle de Charles Aznavour, qui m’est resté le mieux dans la mémoire, est celui en compagnie de Liza Minnelli, sur la scène du Palais des Congrès, en 1992.

Je connais Liza Minnelli depuis 1971.

Alors, j’avais lu qu’elle donnait un récital à « l’Olympia », sans savoir qui elle était. Mais, je me suis dit que la fille de Judy Garland et de Vincente Minnelli ne pouvait pas être vraiment mauvaise. 

Je ne savais pas grand-chose sur Vicente Minnelli, mais j’avais une grande admiration pour Judy Garland. Par la suite, j’ai appris plein de choses sur Vincente Minnelli et sa fantastique carrière de metteur en scène pour le cinéma et le music-hall.  

Même aujourd’hui, comme je vais tous les ans au « Radio City Music-hall », je cherche la vitrine qui expose ses dessins ou maquettes pour les revues d’il y a 60 ans, qui change périodiquement. La matière ne manque pas ! A une certaine époque, dans les années ’50, Minnelli montait, dans ce lieu mythique, une nouvelle revue… tous les mois.

Et puis, par la suite, j’ai découvert « Eloise at the Plazza », la série de livres pour enfants écrits et dessinés par sa marraine Kay Thompson, qui selon ce qu’on m’a dit, se serait inspiré par le passage de Liza Minnelli dans ce célèbre hôtel newyorkais.

Mais, en 1971, Liza n’avait pas encore tourné « Cabaret » et n’était pas encore la grande vedette internationale, qu’elle est devenue par la suite. D’ailleurs, j’ai découvert « Cabaret », quelques deux ans plus tard, à l’occasion d’un voyage au Mexique. 

Donc, à son premier passage sur la scène parisienne, le publique, dans la salle, était plutôt clairsemé !

Mais, un de ses numéros m’a  coupé le souffle !

Liza était invité à danser par un beau jeune homme, grand et mince. Tout d’un coup, apparaissait sur scène un bonhomme, petit et gros, qui lui proposait de danser avec elle. On voyait Liza (« with  Z », comme elle chantait dans un fameux « tube » !) faire un peu la mue ! Mais, une fois la danse commencée, on s’apercevait que « le petit bonhomme » était un fantastique danseur, qui la faisait tourner et virevolter comme une toupie !  Quelle aisance ! Quel rythme !

Je n’ai pas regretté d’être allé au spectacle d’une inconnue ! 

Par la suite, j’ai revu Liza plusieurs fois, à Broadway. Je ne l’ai jamais regretté ! Sauf, peut-être, dans « The Rink », en 1984. 

Quand, en 1991, j’ai appris que Charles Aznavour et Liza Minnelli allaient donner un récital à Paris, j’ai couru acheter les places. Ou plutôt, non ! Je suis allé les acquérir auprès du Comité d’établissement de ma boîte.

C’est ainsi que j’ai pu obtenir des  places dans les premiers rangs du Palais des Congrès, à un prix abordable ! 

Je n’ai jamais aimé assister à un spectacle au parterre, encore moins dans les premiers rangs ! J’aime être installé au balcon, de préférence à l’extrémité droite de la salle, là ou on a une vue d’ensemble de la scène et on voit les acteurs qui  préparent leur entrée, en coulisses. Mais, au Palais des Congrès de Paris, la configuration de la salle ne le permet pas. 

Dans ce cas précis, être à quelques mètres seulement des acteurs, a été une aubaine ! J’ai pu sentir, minute après minute, leur complicité, le plaisir qu’ils prenaient à chanter ensemble, le sentiment qu’ils étaient vraiment contents d’être avec nous.

Ce fût un moment privilégié ! Je pense que, tous les deux, étaient à ce moment au top de leur carrière et de leur forme, malgré les 22 ans d’âge qui les séparaient.

Par la suite, j’ai appris que, quelques 30 ans auparavant, il y avait eu une « tendre liaison », pendant un an, entre Liza et Charles. Et le baiser qu’ils échangeaient sur scène, on le sentait fort bien, n’était pas « un baiser d’opérette » ! 

Non, je n’ai rien oublié ! 

Il y a un mois, quand j’appris que Charles Aznavour allé passer, pour un seul spectacle, le 8 novembre, à la « Seine musicale », juste en face de ma maison, je me suis dit qu’il faudrait aller l’écouter. Pour boucler la boucle, car, il se pourrait que ce soit son dernier passage sur scène. Mais, quand j’ai appris que les dernières places disponibles étaient proposées à 195 ou 280 Euro, je me suis dit… que c’était un peu trop ! 

Il y a 5 jours, j’ai vu à la télévision un programme intitulé « C’est à vous », dont l’invité d’honneur était Aznavour. Même si, à 94 ans, on ne pouvait plus dire que « le geste est précis et j’ai du ressort », on sentait que « j’ai des idées, j’connais mon métier et j’y crois encore. 
Rien que sous mes pieds de sentir la scène
De voir devant moi un public assis j’ai le cœur battant 
» !

Et puis, tant de projets, tant de voyages en perspective, une telle jeunesse d’esprit, une telle volonté… Le tout, tempéré par la sagesse, apportée, en égale mesure, par l’expérience, par le succès bien assimilé, par l’équilibre d’une longue vie de famille réussie…

J’étais persuadé que notre « grand Charles » serait immortel !

Ainsi, quand, à peine trois jours plus tard, j’apprenais sa disparition foudroyante, j’ai eu beaucoup de mal à le croire ! 

Bien sûr, dans les jours qui viennent, on entendra tous les thuriféraires** de métier qui passeront en boucle à la télé, pour raconter comment ils l’ont rencontré sur un quai de gare ou dans un bistrot, il y a 40 ans. 

Mais moi, je retiendrai, au delà de ses chansons, que je continuerai à écouter régulièrement,  les quelques mots qu’il a prononcé, dans une interview, il n’y a pas si longtemps :

 «J’ai toujours l’impression qu’on ne m’a jamais lu. On m’a écouté !» 

Adrian Irvin ROZEI

La Bastide Vieille, octobre 2018

 —

*Ce document, renouvelé de trois jours en trois jours, puis de semaine en semaine, ensuite de trois mois en trois mois, m’a servi de « Carte d’identité » jusqu’au 17 Novembre 1970, quand j’ai obtenu ma première « Carte valable » à « Validité territoriale », qui expirait le 25 Octobre 1973. 

** « Au sens figuré, un thuriféraire désigne une personne qui, portant une estime démesurée à une personnalité de renom ou de premier plan, savante ou politique, religieuse ou littéraire, la croit digne de toutes les louanges et la défend agressivement contre les moindres critiques ou mises en doute des détracteurs éventuels; si le porteur de louanges et le défenseur de l’œuvre idéalisée est hypocrite ou peu sincère, agissant par intérêt courtisan, il devient vite un flatteur, un flagorneur, cette métaphore attestée en 1801 dans un usage littéraire rappelant le rôle de l’encenseur qui offrait de l’encens aux dieux, activité proche de l’idolâtrie. » dans  Wikipedia

3 thoughts on “Non, je n’ai rien oublié…

  1. texte très émouvant et très touchant

    de la nostalgie aussi

    les textes de C.Aznavour sont forts et magnifiquement écrits

    réalisme et poésie

    Il est indéniable que l’on ne peut rien oublier lorsqu’il s’agit de moments infiniment investis et engagés au cours de sa vie ….

    les traces sont indélébiles

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