Mon Alexandrie!

Constantza est l’Alexandrie de la Roumanie !

Ou, peut-être qu’Alexandrie est le Constantza de l’Egypte ! Qui pourrait me le confirmer ? Peut-être Georges Moustaki. Mais il n’est plus parmi nous. 

Alors, dans une chaude soirée de printemps à Constantza, j’ai décidé de faire appel à sa mémoire chantée pour savoir si j’ai tort ou raison de penser cela. 

Je vous chante ma nostalgie
Ne riez pas si je rougis
Mes souvenirs n’ont pas vieilli
J’ai toujours le mal du pays
Ça fait pourtant cinquante années
Que je vis loin d’où je suis né…
 

Je ne suis pas né à Constantza,  pardon!, à Alexandrie comme Georges Moustaki.

Mais je me souviens de la chaleur et des odeurs de la ville de Bucarest de mon enfance.

Bucarest, à cette époque, au mois de juillet, c’était un cagnard. Pas le moindre souffle de vent, pas la moindre brise marine, comme à Alexandrie, pour adoucir les 40° C à l’ombre du cœur de l’été. D’ailleurs, en vieux roumain, le mois de juillet est appelé «Cuptor » : la Fournaise. 

Et pourtant, après avoir passé toute la journée à la maison, dans la pénombre des fenêtres tapissées de papier bleu marine, j’avais l’habitude de sortir sur le coup de 4 heures. Les rues étaient vides, l’asphalte devenait mou comme une pâte à modeler, on pouvait circuler même en plein milieu de la rue. Une voiture  passait, tout au plus, chaque 15 minutes.

Mais … où aller ? C’était simple ! Chercher une (relative) fraîcheur dans les parcs ou les jardins de la ville.

En ce temps-là, la Roumanie était encore une société multiculturelle. Tout comme l’Alexandrie de Moustaki. 

La pipe à eau dans les cafés
Et le temps de philosopher
Avec les vieux, les fous, les sages
Et les étrangers de passage
Arabes, Grecs, Juifs, Italiens,
Tous bons Méditerranéens
Tous compagnons du même bord
L’amour et la folie d’abord
 

Oui ! A l’époque, les Juifs, les Turcs, les Allemands, les Grecs, que sais-je? , n’avaient pas encore quitté la Roumanie.  

Alors, dans le Cişmigiu, parc central de la ville avec une existence de prés d’un siècle et demi, il y avait encore des Turcs qui vendaient « braga ». Cette boisson faite à base de son fermenté, était servie froide en été et chaude en hiver. Son goût est resté dans ma mémoire tout comme celui des bretzels empalés sur un bâton en bois, saupoudrés de gros sel ou de graines de pavot.

Et la chanson « publicitaire » des marchands turcs répétait pour attirer le client :

            « Prends du sel, prends du pavot

               C’est tout bon pour l’estomac ! » 

La « pipe à eau » chantée par Moustaki, selon un terme français, n’existait pas en Roumanie. Mais, il y avait le « narguilé », selon le terme oriental, tout au long du rivage de la Mer Noire, là où les Tatares et les Turcs vivaient depuis des siècles. Et qui se souvient encore des « cadiates » ? La loi coutumière ottomane a été en vigueur dans le Dobroudja jusque dans les années ’50 !

Tout ça dans un pays où, malgré quatre siècles d’occupation turque, n’a été construite aucune mosquée. Puisque, selon les accords signés avec la Sublime Porte, personne ne devait être converti à l’Islam et que tous les princes ont été chrétiens,  soient-ils roumains ou grecs. 

Parlant des grecs, j’allais aussi chez mes amis Hellènes, en plein été, me rafraîchir avec un « sous-marin ». C’est quoi un « sous-marin » ? Une petite cuillère de pâte de fruits au goût citron ou vanille, trempée dans un verre d’eau glacée, que l’on lèche accompagnée de petites lampées de liquide. Le « sherbet », selon son nom turc, a une consistance de chewing-gum,  qui s’allonge sur la langue et que l’on retrempe régulièrement dans l’eau froide. Toute une technique qui demande des années d’apprentissage !

Je suis sûr que Georges Moustaki, grec d’Alexandrie, connaissait tout ça. 

Et puis, en route entre mon lycée et ma maison, je faisais un détour par l’église arménienne. Son architecture inhabituelle m’impressionnait beaucoup, mais surtout les inscriptions sur ses murs. Je n’y comprenais rien, mais l’écriture me faisait penser aux textes en lettres cunéiformes ou coufiques. 

Je veux chanter pour tous ceux qui
Ne m’appelaient pas Moustaki
On m’appelait Joe ou Joseph
C’était plus doux, c’était plus bref…
 

Moi, on ne m’appelait pas Joe ou Joseph !

Mais, les amis du lycée m’appelaient Ady. Il faut dire qu’en Roumanie, (presque) tout le monde a un diminutif: Constantin est appelé Costel, Georges devient Gigi, Costin, par étapes,  Costinel, puis Ninel, Adriana … on l’appelle Ada. Et tout à l’avenant. « C’était plus doux, c’était plus bref ! », comme dit Moustaki. 

A Bucarest, il n’y avait pas « le chant, la prière à 5 heures », puisqu’il n’y avait aucune mosquée.

Mais, malgré le système communiste qui ne voyait pas d’un bon œil toute manifestation en rapport avec la foi, nous trouvions moyen de fêter « en tapinois » les grandes occasions religieuses de l’année : nous allions à la messe de minuit à Pâques, avec les amis orthodoxes (enfin ! à partir de 1964, quand on ne nous forçait plus de venir à l’école pour la « surboum » obligatoire, qui s’arrêtait comme par enchantement à minuit 15 !), nous fêtions le Pourim et nous dégustions avec nos amis juifs les «Hammantaschen » (les poches d’Hamann), gâteaux triangulaires fourrés de noix concassées, et nous nous efforcions de réussir nos œufs rouges, teintés du sang du Christ. 

Nous allions aussi en cachette à l’église le vendredi pour récupérer un morceau de « coliva », le gâteau des trépassés, à base de blé bouilli, miel et lait, décoré de bonbons et sucre en poudre, en forme de croix.

Et puis, quel scandale quand, une année où les fêtes de Pâques orthodoxe et catholique tombant le même jour, nous sommes allés tous ensemble, les amis de toute religion ou sans, à la messe de minuit dans la cathédrale catholique Saint-Joseph et nous avons été surpris par nôtre prof de roumain, un communiste pur et dur. Que de réunions de remontrances ! Que de menaces d’être renvoyés de l’organisation de la « Jeunesse communiste », dont nous étions tous membres actifs et, certainement, profondément convaincus de la justesse de ses théories ! 

Amis des rues ou du lycée
Amis du joli temps passé
Nos femmes étaient des gamines
Nos amours étaient clandestines
On apprenait à s’embrasser
On n’en savait jamais assez…
 

Tout comme à Alexandrie, « nos amours étaient clandestines » !

Comme on habitait serrés les uns par-dessus les autres, le seul espace de liberté étaient les jardins de Bucarest.

Heureusement, une chaîne de lacs, entourés de bois et de parcs aménagés, bordaient la ville. C’est là dans les fourrés, à l’abri des regards indiscrets, que nous attirions nos conquêtes de l’année ou d’un soir pour faire nos premières expériences amoureuses.

Tout ça, c’est bien poétique en été !

Mais, comment faire en hiver, quand il fait – 10° C dehors et qu’il y a 30cm de neige ?

Eh, oui ! Tout ça, c’est des souvenirs de mon enfance.

Et pourtant… 

Ça fait presque une éternité
Que mon enfance m’a quitté…

Pardonnez-moi si je radote
Je n’ai pas trouvé l’antidote

Pour guérir de ma nostalgie
Ne riez pas si je rougis
On me comprendra, j’en suis sûr
Chacun de nous a sa blessure
Son coin de paradis perdu
Son petit jardin défendu
Le mien s’appelle… la Roumanie
Et c’est là-bas, loin de Paris !
 

 

                                                     Adrian Irvin ROZEI

                                                     Constantza, Mai 2017

23/06/2017

A mon avis, ce n’est pas ton meilleur article, mais tu t’en sors bien quand même, car il y a beaucoup d’authenticité. Adrian G. 

24/06/2017

Merci aussi pour ton article sur Constantza et le Bucarest encore cosmopolite, même sous Staline, que tu as connu. Il faudra que tu m’apprennes un peu comment les choses se sont passées pendant l’occupation turque dont j’ignore à peu près tout. 

Quoi qu’il en soit, mes quelques expériences à l’étranger (tu en as bien plus que moi) m’ont fait rencontrer ici ou là quelques uns de ceux qui portent en eux plusieurs cultures   et sont, à mes yeux le sel de la terre. Ils savent, parce qu’ils le vivent qu’on peut changer de point de vue et qu’une culture se regarde toujours avec les yeux d’une autre. ” Ils construisent leurs balcons sur la rue et nous sur la cour. Et alors ? “, m’expliquait un chauffeur de taxi de Rabat ou Casablanca alors que nous traversions un quartier juif . C’était au début de ce siècle. J’espère que çà dure.  

Et si tu aimes la lecture et ne l’as pas encore lu, je te conseille les quatre romans qui forment le ” Quatuor d’Alexandrie ” de Lawrence Durell.

Autre proposition : je te joins le lien avec une conférence donnée au Collège de France sur les Archives de la planète d’Albert Kahn. En cette saison chaude, nous suivons sur l’ordi en fin d’après-midi les leçons et le séminaire de Patrick Boucheron et c’est comme çà que nous sommes tombés là-dessus. Cà ne t’apprendra peut-être pas beaucoup, çà jargonne un peu, mais c’est un bon tour d’horizon sur la question.

Michel  W. 

http://www.college-de-france.fr/site/patrick-boucheron/seminar-2017-05-02-17h30.htm

 

26/06/2017

Cher Michel,

Au milieu des années ’80, j’allais deux fois par an à Alexandrie.
Les autorités égyptiennes avaient eu, dans un souci de décentralisation, l’idée originale  d’organiser la présentation des appels d’offres nationaux dans la cité méditerranéenne.
Je couchais au Cecil Hôtel, aujourd’hui Sofitel, dans la suite Nahas pacha, avec un balcon qui permettait d’admirer la baie d’Alexandrie depuis le fort de Quait Bay jusqu’au palais de Montaza.
J’allais à côté sur la place, chez « Pastouriadis », ou je causais avec la patronne, une vieille dame grecque qui avait connu Durell et, affirmait-elle, les personnages qui ont inspiré son ‘Quatuor’. J’étais accompagné par mon agent, Aleco Paraskevas, grec de Zifta, au milieu du delta du Nile.
C’est comme ça que j’ai découvert la ville, depuis le club grec aux bains de San Stefano et de l’hôtel Palestine aux restaurants de poisson d’Agami.
C’est à dire, toutes les images que l’on voit dans le montage qui accompagne la musique de Moustaki.
Je connais ou reconnais tous ces endroits…sauf le restaurant ‘Elite’!
Qui peut encore aujourd’hui éclairer ma lanterne?

Pour le Cecil, on le voit dans la photo jointe, à la fin des années ’80. Avec les commentaires d’époque d’Aleco!

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Le 26/06/2017, à 10:03, Adrian ROZEI a écrit :

 

 

2/07/2017

Bonjour Adrian,

Le texte est bien nostalgique…Mais oui, nous avons tous un coin de paradis.

…mon ophtalmologue est une dame roumaine!!! J’ai pensé à vous.

Avec toute mon amitié 

                  Blanche

2 thoughts on “Mon Alexandrie!

  1. Tres chouette Adrian …je ne connaissais pas cette chanson de Moustacouille qui est en effet bien nostalgique beau parallel …a bientôt nb j ai reporté mon voyage en Roumanie à apres la saison mais j irais cette année ….

  2. Nostalgie des racines et d’un temps qui malheureusement ne reviendra plus.

    La lecture de ton texte et l’écoute de la chanson de Moustaki me ramène moi aussi plus de cinquante ans en arrière mais avec des souvenirs moins colorés et moins odorants mais aussi nostalgiques de mon adolescence dans la banlieue que l’on disait rouge à cette époque….

    Amicalement,

    Maurice

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