«Moi, mon colon, cell’ que j’préfère, C’est la guerr’ de quatorz’-dix-huit!» *

Feuilles de journal

Clermont l’Hérault, 25/07/2015

Je n’aurais probablement pas découvert l’existence de Paul Dardé si quelques affaires administratives ne m’avaient pas amenées, deux fois par mois pendant cette dernière année, à Lodève.

Lodève est une ville avec seulement 7500 habitants, qui se trouve à égale distance de Montpellier et de Béziers, au cœur du département de l’Hérault.

La ville, avec une histoire millénaire, a connu ses heures de gloire et de malheur tout au long des siècles, évènements qui ont laissé des monuments remarquables. Etant quelque peu en dehors des grands axes touristiques et évitée par l’autoroute qui descend de Paris vers la côte méditerranéenne, Lodève a gardé un air d’authenticité qu’on ne rencontre plus dans les grands centres visités par des milliers de touristes en vacances.

J’aurai à l’avenir l’occasion de décrire la ville avec beaucoup plus de détails. Mais aujourd’hui, je souhaiterais ramener dans l’actualité un artiste un peu oublié et qui a laissé dans la région d’innombrables œuvres intéressantes, quelquefois inattendues, tout comme son étrange destin.

Paul Dardé (1888-1963), né à Olmet, sur le plateau du Larzac dans le voisinage de la ville de Lodève, l’endroit où il a achevé son existence, se considérait comme le représentant artistique de cette région. Il affirmait d’ailleurs que :

« Je sculpterai non pas pour ce monde puant et civilisé, mais pour les solitudes… Où ? Vous le savez : je travaillerai, à l’avenir, pour le Larzac. »

Ainsi, il a refusé une carrière parisienne qui aurait pu lui apporter gloire et fortune pour aller créer au cœur de la région qu’il aimait et qu’il comprenait. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’a pas participé à des expositions et concours nationaux qui lui ont apporté d’importantes distinctions, comme « le Grand Prix National des Arts », en 1920.

La production artistique de Paul Dardé est très variée (l’Homme de Neandertal, « le Christ aux outrages », la cheminée monumentale, le Faune, d’innombrables personnages orientaux etc.) mais en ce moment j’aimerais rappeler une « spécialité » du sculpteur : « les monuments aux morts ».

Après la fin de la Première Guerre mondiale, le choc psychologique créée par ce carnage sans précédent, dans lequel chaque ville, chaque village, chaque commune de France a perdu la fine fleur de sa jeunesse masculine, a poussé les autorités locales à commander des monuments qui devaient rappeler ceux qui avaient sacrifié leur vie pour la Patrie.

Apparus déjà après la guerre de 1870, ces monuments se sont multipliés de manière exponentielle après la Grande Conflagration des années 1914-1918, totalisant aujourd’hui plus de 36 000 lieux de mémoire.

Paul Dardé a créé dans la région de tels monuments à Soubès, au Bousquet d’Orb, à Lunel, à Saint-Maurice de Navacelles, à Lodève, à Clermont l’Hérault et à Limoux.

Mais, le monument le plus imposant, avec l’architecture la plus originale et avec les personnages les plus variés est, sans doute, celui de Lodève.

Profitant de l’espace disponible au cœur du parc des Evêques de Lodève, Dardé a conçu un ensemble architectural avec huit personnages principaux, entourés d’une terrasse décorée de mascarons, fontaines et motifs géométriques.

Dardé veuves 001_resizeDe manière étrange, le principal personnage qui attire l’attention du passant n’est pas le soldat tombé au champ d’honneur, mais l’ensemble des quatre femmes qui le veillent, debout, derrière sa veuve accroupie. Il a été conçu pour rappeler aussi bien les quatre saisons, comme les quatre états de fortune dans la société de cette époque et laissant entendre que personne n’a été épargné dans le malheur. Et le personnage le plus pauvre, et probablement le plus sobre, a été sculpté selon le visage de celle qui deviendra l’épouse de Dardé, Alice Caubel.

Dardé enfants 001_resizeDeux enfants, l’orphelin pauvre et l’orphelin riche, complètent l’ensemble. Il semblerait que l’orphelin pauvre a été, lui aussi, sculpté d’après le portrait de Dardé, enfant.

Les motifs qui décorent les vêtements des quatre veuves ont été conçus de manière à dater le monument, étant un assemblage de dessins « Art Nouveau » et « Art Déco », mais choisis de manière à mettre en valeur la simplicité « grecque » des habits de la plus pauvre.

A la différence de la majorité des monuments de ce genre, celui de Lodève n’a rien de déclamatoire, rien de « pompier », mais il est plutôt une image instantanée de la société française de son époque. Avec ses espérances et ses désillusions !

Le monument de Clermont-l’Hérault apparaît d’autant plus étonnant.

Je ne pense pas qu’il existe au monde un autre « Monument aux morts » dont le personnage principal puisse être … une danseuse de music-hall, toute nue !

Dardé Clermont monument 001_resizeVu de l’extérieur, le monument apparaît comme un tronc de pyramide, cachant une espèce de grotte géométrique, fermée par une grille de métal.

Mais, quand on regarde de plus près derrière la grille, on découvre un étrange personnage qui veille le soldat décédé. De nouveau, la victime exposée à l’admiration du public est étonnamment effacée et banale. Mais on ne peut pas dire la même chose de son «amie » : allongée près du soldat sur le flanc, s’appuyant avec son menton sur la main droite, totalement nue, mais portant dans le dos deux ailes qui semblent faites de plumes d’autruche, un peu dans le style des costumes des revues du « Lido » ou du « Moulin Rouge », le personnage représenté regarde dans le vide.

Dardé fille de joie 001_resizeSi Dardé avait sculpté cet ensemble quelques vingt ans plus tard, on aurait pu imaginer qu’il avait entendu la chanson « L’accordéoniste », composée par Michel Emer en 1940 et devenue inoubliable dans l’interprétation d’Edith Piaf :

La fille de joie est seule
Au coin de la rue là-bas
Les filles lui font la gueule
Les hommes n’en veulent pas
Et tant pis si elle crève
Son homme ne reviendra plus
Adieux tous les beaux rêves
Sa vie elle est foutue.

Ou bien, qui sait, peut-être que le monument de Dardé a inspiré Michel Emer !

Mais quel courage on doit avoir pour représenter une telle scène, sur un tel monument !

Et qui plus est, le faire accepter par les édiles de la ville !

Malheureusement, aujourd’hui, même si le monument se trouve sur une place que tout habitant de la ville traverse presque tous les jours, qu’il est parfaitement entretenu et honoré par les autorités à l’occasion des cérémonies officielles, aucun des Clermontois n’a su me répondre, quand j’ai demandé d’un air faussement naïf, ce qu’il représente !

Et ceci est la deuxième mort du « soldat inconnu » !

Et de Dardé, en même temps !

Adrian Irvin ROZEI, Clermont l’Hérault, juillet 2015

 

* « La Guerre de 14-18 » de Georges Brassens

Jacques de Nevers a écrit :

Comment Adrien as-tu trouvé les jolies paroles d’Edith Piaf qui vont tellement bien avec la sculpture de la femme nue du Monument aux morts …. ?

Moi aussi la guerre de 14 m’a fasciné …j’ai acheté toute une collection de journaux de l’époque :

“L’Illustration” 20 février 1915 la page de garde est splendide: Le généralissime (Joffre) et le territorial photo d’une présence extraordinaire….

Page 169 “une aigle prussienne” en cuivre doré, qui ornait un casque de la Garde, et dans laquelle une balle française a fait mouche !

Adrian a répondu à Jacques:

Cette histoire fantastique ne s’arrête pas là !

Bientôt, tu verras la surprise que j’ai eue, en achetant un Gramophone de 1932.

Mais, pour toi et pour toi seulement, je transcris le « Service après vente » de mon article :

Maintenant que j’ai un « Gramophone » des années ’30, j’ai commencé à chercher des disques – « plaques de Pathéphone », comme on les nommaient dans mon enfance !- en 78 tours.

Par hasard, je tombe à Montpellier sur deux boîtes qui vendent des « disques noirs ».

En fouillant dans le tas -c’est très fragile !- je tombe sur « L’accordéoniste » de Michel Elmer, un enregistrement lancé le 24/12/1945. Mais l’interprète n’est pas Edith Piaf, mais Renée Lebas.

En regardant sur le net, je découvre que :

Renée Lebas remporta en 1937 un radio-crochet organisé par Radio Cité, ce qui lui permit de rencontrer l’auteur Raymond Asso, collaborateur d’Edith Piaf, qui la prit sous son aile. Elle crée “La Mer” de Charles Trenet, dont elle chanta aussi plusieurs autres titres.

En 1946, le pianiste Emile Stern et le parolier Henri Lemarchand lui écrivirent son plus grand succès, la ballade “Où es-tu mon amour ?” En 1948, Lebas enregistra “Elle tourne la Terre”, d’un jeune auteur-compositeur alors inconnu, Léo Ferré, dont elle fut la première interprète. Elle chanta aussi de lui “Paris Canaille” et “L’île Saint-Louis”.

Avec L”a Fontaine endormie” (1956), une chanson écrite en hommage à sa sœur déportée à Auschwitz, elle fut la première à aborder le thème de la Shoah. Plusieurs de ses chansons, dont “Tire, tire l’aguille” et “Mammy” sont inspirées du folklore juif ashkénaze. Dans les années 50, elle chanta “Garde l’Espérance” avant qu’elle devienne la “Hatikva”, hymne de l’Etat d’Israël. Lors de sa création en 1981, Radio J en fit son générique d’ouverture d’antenne.

Renée Lebas, qui a aussi chanté Eddie Barclay, Boris Vian, Charles Aznavour, Pierre Delanoë et Francis Lemarque (Le Temps du muguet), mit un terme à sa carrière de chanteuse en 1963, à 46 ans, se trouvant « trop vieille pour chanter des chansons d’amour ». Elle s’est alors consacrée à la découverte et à la promotion d’artistes, comme Régine ou Serge Lama

Mais cela n’est rien ! Le coup de grâce, pour moi :

LEBAS Renée (Renée Leiba : 1917-2009)
Née à Paris de parents juifs roumains réfugiés en France…

Que veux tu de plus ?

PS. Beaucoup plus de détails sur Renée Lebas chez Wikipedia.

Quant à mon article…il est en roumain ! J’ai traduit pour toi la conclusion qui date d’aujourd’hui !

Tu vois ce qui te reste à faire : apprendre le roumain, la « lingua franca » universelle !

Jacques de Nevers a répondu:
Super tes mails…..mon père écoutait tout la temps la radio locale en français émise au Caire et je me souviens très bien de ” Tire, tire l’aiguille” de Renée Lebas, dont tout le monde savait qu’elle était juive et surtout la communauté juive roumaine réfugiée au Caire en parlait tout le temps.

Le lycée français du Caire , mission Laïque, était plein de juifs roumains, mais tous nous parlions français comme tous nous venions de quelque part en Europe ou au Moyen Orient; je ne me souviens pas de copains d’origine roumaine
A bientôt le plaisir d’écouter Renée Lebas à Nevers…..
Adrian lui a repondu:

“Demain j’enlève Lebas!”
Tu te souviens de ça?C’était en septembre 1981!

 

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