L’Homme qui « a attaché l’âne à sa clôture »

Ce texte est le centième en langue française, publié sur mon site. Je voudrais remercier, à cette occasion, les quelques 12 000 lecteurs qui ont totalisé env. 120 000 vues pour l’ensemble des « posts » dans les quatre langues (roumain, français, italien et anglais) en 2019.

Pour le premier trimestre 2020, le site a enregistré 49032 visites et 4909 lecteurs. Ce résultat est dû, en grande partie, aux textes écrits en français. J’espère pouvoir continuer sur ce rythme… aussi longtemps que possible ! En espérant que mes passions et sujets d’intérêt dans la vie soient aussi les vôtres!

Boulogne, avril 2020

  

A attaché l’âne à sa clôture.

Şi-a legat măgaru’ la gard.

On le dit de quelqu’un qui a réussi dans la vie.

Il y a quelques vingt ans, en 2001, j’ai découvert, dans la revue « Le COURRIER » du Centre culturel roumain de Paris, un article concernant le Dr. Nicolas Guéritée. Ce texte m’a paru si passionnant que j’ai tenu à faire sa connaissance.

J’ai trouvé ses coordonnées et je l’ai appelé. Très gentiment le Dr. Guéritée m’a donné rendez-vous à son bureau, Av. de New-York, sur le quai de la Seine, juste à côté du Musée Mona Bismarck. 

J’avoue que j’ai été impressionné par cet endroit ! Avec une vue imprenable sur la Seine, le bureau du docteur  était un vrai salon, lambrissé  en bois clair, au milieu duquel trônait un lourd bureau en bois de la même couleur. Sur les murs, comme dans une galerie d’art, s’alignaient des photos en couleur montrant les beautés naturelles des Etats-Unis. Sur le bureau du « patron », pas une feuille de papier ! Le signe tangible que je me trouvais en face d’un vrai « grand patron » !* 

Le Dr. Nicolas Guéritée m’a proposé, tout de suite, de nous assoir dans le superbe salon qui occupait un petit quart de son bureau.

« On sera plus à l’aise pour parler ! Qu’est-ce qui vous  amène chez moi ? »

Je lui ai décrit brièvement mon parcours et expliqué pourquoi j’étais intéressé par le sien. 

Sans plus attendre, le Dr. Nicolas Guéritée m’a raconté son histoire, ainsi que celle de sa famille, depuis… trois générations !

La famille Guéritée est originaire de Bourgogne, du côté de Dijon. 

Au début du XIXe siècle, Pierre Victor Guéritée, l’arrière grand-père du Dr. Nicolas Guéritée, a fait la connaissance, pendant ses études à Paris, d’un certain Alexandru Ioan Cuza, qui « appartenait à la classe noble traditionnelle des boyards, majoritaire dans les gouvernements locaux de Valachie et de Moldavie, et qui gardait le contrôle de la terre (système latifundiaire), clé de la fortune et du pouvoir dans l’ère préindustrielle. »

De retour dans sa région, à Saint-Jean-de-Losne, Pierre Victor rencontre quelques problèmes judiciaires qui l’obligent à quitter le pays vers 1863.

Il décide donc d’aller s’installer dans les « Principautés unies de Moldavie et de Valachie », récemment constituées.

Cette décision semble un peu étrange ! 

Mais, il faut préciser qu’entre-temps son ancien camarade et ami d’études était devenu le souverain des Principautés,  depuis 1859.   Leur relation était si étroite que Alexandru Ioan Ier fût, par la suite, choisi pour être  le parrain de son fils : Claude.

Ce fut le début d’une suite de trois générations de  français nés à Bucarest…

Dont le dernier a fait ses études à l’école primaire « Silvestru », à deux pas du quartier où j’ai passé les vingt premières années de ma vie.

Malgré la bonne situation matérielle de la famille Guéritée, les huit décennies passées en Roumanie n’ont pas été toujours « un long fleuve tranquille » ! 

Pendant la Première Guerre mondiale, leur statut de français en terre occupée par les armées allemandes a été à l’origine de quelques problèmes. 

En 1919, M. Guéritée a fondé une fabrique de chocolat, qui a eu un grand succès commercial. Avec son associé M. Anghelescu, ils ont ouvert une réputée boutique de pâtisseries et bonbons de luxe, restée dans la mémoire de la haute société de Bucarest sous le nom de « Aghelescu et Guéritée ». 

Sauf que, en 1925, M. Guéritée a décidé de se séparer de son associé.

Quelque temps plus tard, il a ouvert une fabrique de glaces comestibles et un salon de thé  dans les Carpates, à Sinaïa, la villégiature royale de Roumanie.  

Pas de chance !

Pendant deux années consécutives, les étés ont été si pluvieux que les ventes de glaces et de gâteaux n’ont pas décollé du tout et le propriétaire a perdu tout son capital. Il a été donc obligé de fermer en 1927. 

Mais, entretemps, notre héros, Nicolas, était venu au monde en 1920. 

Les « vingt ans qui ont séparé la signature du traité de Versailles, en 1919, et les diverses amputations subies entre 1940 et 1947, « au bénéfice » soit du pacte germano-soviétique, soit de la conférence de Yalta de sinistre mémoire » ont laissé au jeune Nicolas le souvenir de « l’une des rares périodes de liberté que les roumains ont connu, au long de leur histoire mouvementée ». 

En 1938, Nicolas commence ses études de médecine à Bucarest, qu’il a poursuivi jusqu’en 1944. Là-bas, il a obtenu les titres de docteur en médecine et chirurgie, même si, dans une première étape,  il souhaitait se diriger vers la gynécologie.

Sa situation de « français en Roumanie » allait, de nouveau compliquer son existence, au gré des aléas de la guerre et des occupations successives du pays. D’autant plus que sa mère était d’origine allemande ! 

C’est pendant cette période, travaillant au Sanatorium Saint-Vincent de Paul **de Bucarest, que Nicolas Guéritée a fait la connaissance de Monseigneur Vladimir Ghika,  mort en martyre en 1954 et béatifié le 31 août 2013 en Roumanie.

A la fin de ses études, le Dr. Guéritée a professé comme médecin de campagne à Pucioasa, près de Ploieşti, à une soixantaine de kilomètres de Bucarest. 

En 1948, la pression politique se faisant de plus en plus lourde, il est obligé de  quitter la Roumanie pour la France, suivi par son père en 1950. 

Ici, son diplôme délivré en Roumanie n’étant pas reconnu, il a dû repasser les examens et rédiger une nouvelle thèse, entre 1949 et 1952,  afin de pouvoir  professer en tant que médecin.  

Pour la suite de sa carrière, dont le Dr. Nicolas Guéritée m’a parlé avec beaucoup de modestie, je préfère citer quelques lignes du texte « In memoriam » publié dans les Annales  d’Endocrinologie : 

« Sa carrière professionnelle s’est orientée rapidement vers l’endocrinologie, à la fois comme chargé de consultations à La Pitié-Salpêtrière dans le service du Professeur Gilbert Dreyfus, puis du professeur Jean-Luc de Gennes et comme exerçant l’endocrinologie en pratique privée. Travailleur infatigable, le docteur Guéritée assurait, parallèlement à son activité de clinicien, les fonctions de directeur de recherche puis conseiller scientifique dans l’industrie pharmaceutique. 

Notre spécialité doit beaucoup au docteur Guéritée, spécialité dont il a très vite défendu l’entité, et qui l’a amené à fonder le Syndicat National des endocrinologues dès 1960 dont il fut le secrétaire, puis le président. Ce fut pour concrétiser cette nouvelle « spécialité » qu’il créa une revue, la Revue Française d’Endocrinologie Clinique, Nutrition et Métabolisme en 1960. 

C’est en partie grâce à son action que fut finalement reconnue notre spécialité d’endocrinologie-maladies métaboliques en 1985… 

En 1980, toujours visionnaire, il perçut le besoin d’apporter aux endocrinologues cliniciens la possibilité de disposer d’une formation postuniversitaire de haut niveau, complémentaire de celle dispensée lors du congrès annuel de la Société française d’endocrinologie. Il décida de créer les Journées d’endocrinologie clinique, nutrition et métabolisme en 1980. Ces journées furent connues comme les « journées Guéritée », terme qui est maintenant officialisé depuis son retrait de leur Comité scientifique. »

En même temps, le Dr. Nicolas Guéritée, accompagné de deux autres spécialistes dans ce domaine, a dirigé les laboratoires pharmaceutiques THERAMEX, jusqu’en 1999. Ensuite, ils ont cédé l’activité à un groupe allemand.

C’est au siège  de la direction de cette société, où il avait gardé son bureau, que le Dr. Nicolas Guéritée m’a reçu. En me parlant de son programme de conférences et congrès auquel il avait participé dernièrement, il m’a indiqué le Congrès de Jassy, capitale de la Moldavie, visitée en 2000. Aussi bien que des articles publiés dans la revue « Viaţa medicală » de Roumanie. 

Il m’a parlé aussi d’une autre passion : la photographie. En me précisant que les photos exposées sur les murs de son bureau ont été prises par lui-même, à l’occasion des tournées annuelles organisées dans ce but aux Etats-Unis.

Par la suite, j’ai eu l’occasion de parler au téléphone plusieurs fois avec le Dr. Nicolas Guéritée. La dernière, ce fût en 2006, quand il m’a appelé pour me demander des conseils afin d’aider un ami, qui souhaitait récupérer la nationalité roumaine, arrachée  par le chantage dans la Roumanie communiste. 

Le Dr. Nicolas Guéritée nous a quittés en 2010 pour le monde meilleur des endocrinologues… photographes ! 

*   *   *

Mais, au fait! J’ai oublié de vous dire pourquoi je vous parle de ce personnage exceptionnel !

J’ai entre les mains un livre signé « Nicolas Guéritée ». Ce n’est ni un traité d’endocrinologie, ni un album de photos !

Il s’agit d’un volume intitulé « Proverbes, locutions et dictons Roumains ».

Etonnant, n’est-ce pas ? 

Le Dr. Nicolas Guéritée m’a raconté lui-même la genèse de cet ouvrage.

Pendant des années, en parlant avec ses interlocuteurs faisant partie, souvent,  du monde médical, il utilisait, pour rendre son propos plus parlant, des « Proverbes, locutions et dictons Roumains ».

Ce qui est une habitude dans « le pays d’entre le Danube, la Mer Noire et les Carpates ». En effet, les Roumains de « l’espace mioritique*** », ont l’habitude de truffer leur propos, tout aussi bien de proverbes issus de la sagesse populaire, que de citations des grands classiques de la littérature roumaine.

Mais, le Dr. Nicolas Guéritée était, à chaque fois, obligé de les expliciter, tout en les traduisant « au pied levé ». 

C’est ainsi que l’un de ses collaborateurs est arrivé à lui suggérer d’écrire un livre, rassemblant ces affirmations bien connues dans son pays de naissance.

Il a fallu attendre la fin de sa carrière de  patron de l’industrie pharmaceutique pour que ce projet voie le jour.

Mais, d’abord, le Dr. Guéritée a fait appel à un dessinateur de talent pour illustrer ses proverbes. Celui-ci, après avoir  préparé quelques dessins, les a soumis à l’auteur. 

Catastrophe ! Les costumes et les motifs choisis ressemblaient davantage à du folklore russe ou ukrainien !

Le Dr. Guéritée a du rechercher des motifs réellement roumains, les proposer et corriger les dessins de l’artiste. 

Il faut dire que le résultat est remarquable ! On reconnait l’esprit des illustrateurs roumains d’entre les Deux guerres, période pendant laquelle l’auteur du livre avait parfait sa culture artistique en Roumanie.

Tout autant que l’ambiance du  pays traditionnel, qui perdure encore de nos jours dans ces contrées, malgré le bulldozer de la mondialisation qui fait des ravages, comme partout d’ailleurs ! 

Le livre présente, sur 85 pages, quelques 180 proverbes, locutions et dictons, illustrés souvent par des dessins en pleine page, des bandes reproduisant des motifs traditionnels roumains et des vignettes montrant des plantes, fleurs, animaux et oiseaux du monde campagnard.

Le tout, rehaussé par un humour fin et, quelquefois, accompagné par le proverbe équivalent dans la tradition française, italienne, anglaise ou allemande. 

Mais, tout d’abord, le Dr. Nicolas Guéritée explique l’histoire bimillénaire de la Roumanie, au lecteur français  peu familiarisé  avec les traditions de ce peuple latin, qui a toujours considéré la France comme sa sœur aînée. Tout ça, en seulement cinq pages, illustrées par deux cartes de la région et en signant modestement « N. G. ». 

Peu importe si l’explication de l’origine de la langue roumaine est une des nombreuses variantes émises et débattues par les historiens, encore de nos jours ! 

L’essentiel est l’amour pour ce pays, pour ses traditions et sa langue, qui se dégagent des propos du Dr. Guéritée. 

Comme il le rappelle lui-même:

On ne cherche pas les dents du cheval qui vous est offert !

Calul de dar nu se caută la dinţi ! 

Et, il faut reconnaître que le Dr. Nicolas Guéritée nous a offert, avec ce livre,  un superbe cadeau !

Merci, docteur ! 

                                        Adrian Irvin ROZEI

                                         Boulogne, avril 2020

 

*J’ai souvent affirmé qu’un grand patron, dans le monde moderne, est…  analphabète!

Normal ! A force de dicter ses notes aux secrétaires et écouter les comptes-rendus qu’il reçoit, lus par des assistants, il devient …illettré !   

Et si, par hasard, on lui tend un papier écrit, il répond : « J’ai oublié mes lunettes à la maison ! » Ce qui lui permet de faire appel, comme d’habitude, …à sa secrétaire !

Je me suis permis de faire remarquer au Dr. Nicolas Guéritée, dans des termes beaucoup moins directs, cette particularité. Il m’a répondu, sans monter sur ses grands chevaux, qu’il ne passait que quelques heures par jours à son bureau,  surtout pour répondre au courrier qui lui était adressé. Et aussi pour préparer ses voyages ! 

** « Au printemps 1906, Monseigneur Vladimir Ghika, en collaboration avec sœur Elisabeta Pucci, qu’il avait appelée de Thessalonique, a commencé à travailler sur un bâtiment pour les « Filles de la Charité de Saint-Vincent de Paul » sur un terrain donné par Maria Pâcleanu. En 1922, les travaux ont commencé sur le « Sanatorium Saint Vincent de Paul », à l’intérieur duquel se trouvait une chapelle où se tenaient des messes jusqu’en 1930.

De plus, il y avait une chapelle dans la résidence adjacente de Pâcleanu. En 1930, à côté du mur est du sanatorium, les Filles de la Charité ont construit l’église paroissiale, l’autel orienté au nord.

Le 12 novembre 1946, l’Institut d’endocrinologie C.I. Parhon a été créé dans le bâtiment du sanatorium. »

*** « L’espace mioritique » (est) un concept issu de la ballade «  Miorița», qui permet de saisir l’essence de l’esprit roumain profondément marqué par l’idée de destin. Ce concept a été imaginé par Lucian Blaga, philosophe et homme de culture roumain de la plus haute lignée, entre les Deux guerres.


A.G. de Neuchâtel dit :

Unul dintre articolele tale care mi-au placut foarte mult.

Citind cele scrise de tine despre Domnul Nicolas Guéritée mi-au trecut prin fata ochilor medicii pe care i-am cunoscut în casa parinteasca, în calitate de musafiri si prieteni ai familiei. Pasiunea pentru fotografii a fost la aceste generatii de medici o moda practicata cu multa noblete si ardoare. Chiar si pasiunea catre lumea simpla (aici termenul nu este pejoratif!) a satului am perceput-o ca o trasatura comuna.

În orice caz articolul reuseste sa trezeasca, în mod foarte sugestiv, în mintea mea, aceasta lume, disparuta în negurile istoriei NOASTRE.

 

C.P. de Buenos-Aires dit :

Multumesc mult, Adrian, extrem de interesant! 

Marturisesc ca nu stiam istoria lui Guéritée (foarte complexa), de nu ma pot abtine sa nu gandesc ca interesul pt endocrinologie trebuie sa aiba vreo legatura cu Parhon, mai ‘direct medicala’ decat faptul conjunctural ca Institutul si Spitalul Parhon a primit ca sediu fostele cladiri ale Sanatoriului Sain Vincent de Paul, ceea ce de-abia acum imi explica prezenta bisericutei catolice de pe coltul strazii Gh Demetriade cu Soseaua Aviatorilor, (“reactivata” vizibil dupa Revolutie)  -iar in plus, faptul ca a lasat mostenire o traducere si selectie de proverbe si zicale romanesti, ma impresioneaza si emotioneaza enorm, caci mult prea rar se incumeta cineva sa traduca in alta limba aceasta expresie sintetica si adesea umoristica a intelepciunii populare. 

 

R.N.S. de Boulogne dit :

În sfârsit, i-a venit rândul. Excelent articol, felicitàri ! 

 

M.Q. de Rueil-Malmaison dit :

Il n’y a que vous pour des rencontres et des récits pareils!!! Bravo !

 

I.G.M. de Villers dit :

Mersi. I-ar fi plăcut lui tata, care a scris “Păcală” si care avea “Proverbele românilor” în vreo zece volume (care sunt la mine).

1 thought on “L’Homme qui « a attaché l’âne à sa clôture »

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