L’histoire du tableau…qui n’a traversé que trois pays !!!

Venise, le 4/05/2018

                          « Voyager dessille les yeux, mais qui part con, revient con! »

                                                                        Corto Maltese

Au mois de mars, à Séville, j’avais fini la mission pour laquelle j’étais venu, une heure avant le moment prévu pour le départ vers l’aéroport.

Alors, pour tuer le temps, j’ai décidé de faire un tour chez les antiquaires du cartier.

Dans la deuxième ou troisième boutique visitée, j’ai remarqué un tableau sympathique : une marine sur bois, avec les dimensions d’un A3 ( 297mm X 420mm), peinte au couteau.

Malheureusement, la signature, qui semblait dire « J. C. Garrido », n’est pas clairement lisible.

J’ai demandé le prix à l’antiquaire, un peu par jeu. Il a répondu: « 100€ ». 

Alors, toujours pour m’amuser, j’ai dit: « 50! ». 

Bref, après dix minutes de palabres, je suis sorti avec le tableau sous le bras… pour 60€!

Je n’avais plus le temps de chercher un encadreur, à Séville.

Mais, je ne me faisais pas de soucis ! J’avais déjà l’expérience du tableau « qui a traversé cinq pays… », l’année dernière. 

Voir : Povestea tabloului care a traversat cinci ţări… (I)

Cette fois-ci, je n’ai même pas essayé de consulter la boutique de Boulogne qui s’occupe de ce type de travail. La triste expérience du passé m’a enseigné que leurs prix, délais, qualité des travaux ne les rend pas très compétitifs sur le « marché européen des encadreurs ».

J’ai attendu deux mois et, début mai, j’ai amené mon tableau à Venise.

Venise n’est pas, à la différence de Rome, une affaire facile pour trouver des « corniciai » (encadreurs)!

Ici, les artisans traditionnels ont presque tous disparus, étant remplacés par des boutiques qui vendent des faux « souvenirs » pour touristes.

Tout au moins, sur les artères principales de la ville, là où le flot des visiteurs forme un fleuve compact, qui avance ou stationne en fonction des éclairages des vitrines qui exposent toute sorte de bimbeloteries ou de pâtisseries… soit disant « typiques »!

Mais, comme je suis venu et revenu à Venise, depuis un demi-siècle, je connais aussi les quartiers traditionnels, là où la vie vénitienne s’écoule paisiblement, comme… du temps de Casanova ! Même s’ils se trouvent à un jet de pierre…pardon!, à une giclée d’eau, des passages des hordes de touristes en vrac.

Avec l’aide d’un « local », j’ai trouvé les adresses de trois ou quatre « corniciai ». Tous dans les zones excentrées de la ville, vers la « Pescheria » ou « le Fondamente nuove ».   

Après deux ratages téléphoniques  (l’un était malade, l’autre a fermé définitivement !), je me suis dirigé vers le quartier de la Piazza  San Polo. 

Ce quartier est un des plus étendu de Venise, incluant aussi bien le Dorsoduro, que San Polo.

Il a été baptisé par Guido Fuga et Lélé Vianello, les auteurs d’un remarquable livre sur l’histoire d’Hugo Pratt à Venise, intitulé « Les balades de Corto Maltese »: « La porte de l’amour ».

Je connais cette zone depuis… 1988!

C’est ici que nos amis Irmi et Jean-Marc se sont mariés, dans l’église « San Pantalon ». Et le repas de noces a eu lieu dans le restaurant « San Polo »!

Ce qui fait que je leurs chantais:

« Demain nous irons danser,…sans polo, sans pantalon »!

En vérité, l’église Saint Pantaléon (Pantalon, en dialecte vénitien) est un endroit exceptionnel, mais peu fréquenté par les touristes !

Elle abrite la plus grande toile de Venise et, peut-être, d’Italie.

Le peintre vénitien Gian Antonio Fumiani a mis 24 ans pour la réaliser, entre 1680 et 1704. Au lieu de peindre « a fresco » sur le plafond de l’église, il a choisi de réaliser une toile, qui totalise quelques 420m2, fixée sur un cadre en bois, qu’il a ensuite installé sous le plafond de l’édifice. La toile représente la vie et le martyre de San Pantalon. Fumiani a été, lui-même,  enterré dans cette église, en 1710. Il est décédé, d’ailleurs, à la suite d’une chute d’un échafaudage, alors qu’il exécutait une autre œuvre en hauteur.

Par ailleurs, tout le quartier a quelque-chose de spécial: il est considéré par les vénitiens un peu comme le « Quartier Latin » de la ville, à cause de la forte présence des étudiants.

Mais tout cela nous a éloignés de mon tableau!

Pas tant que ça, puisque le « corniciaio », que je venais chercher, se trouve à deux pas, dans la via San Polo.

Malheureusement, quand je suis arrivé, il était fermé. Encore un!

Mais, l’artisan d’une boutique voisine m’a rassuré : « Il est, certainement, allé déjeuner et sera bientôt de retour! »

Très bonne initiative ! J’ai décidé de l’attendre… en déjeunant, aussi!

Aucun souci (comme on dit de nos jours!). Juste à côté, il y a une sympathique « ostaria», qui porte le nom typiquement vénitien de « Ai Storti » (Aux tordus)!

On y mange des plats traditionnels de la région et on peut y déguster les vins vénitiens et « frioulani » (du Frioul voisin).

On peut profiter, aussi, des quelques tables installées dehors, dans la rue.

J’ai choisi une de ces tables… et se fut mon « coup de chance »!

Comme elle se trouvait juste dans l’axe de la « Calle de la Pace », j’ai remarqué la boutique du cireur de chaussures de la rue, qui offrait à la vente tout un bric-à-brac hétéroclite. Entre des vêtements d’occasion, les CD de musique classique, les vidéos et les accessoires de cuisine, trônaient… quelques tableaux! En attendant que les tortellinis arrivent, j’ai inspecté ses « chefs d’œuvres » de la peinture.

Oh, miracle! Un tableau, représentant une nature morte de Claude Monet, présentait un cadre qui avait justement la taille de mon tableau!

Et le cordonnier le proposait pour la modique somme de… 25€!

Bien sûr, le tableau ne m’intéressait pas, mais le cadre… !

J’ai réfléchi rapidement et j’ai suggéré à mon cordonnier de me le prêter quelques instants, le temps de vérifier avec le « corniciaio » si les deux peintures étaient interchangeables.

Celui-ci, a regardé attentivement le tout et a commencé le travail. 

Un peu réticent, je lui ai demandé quel sera le prix?
« 100 000€! », a-t-il annoncé.
« Seulement ? », j’ai répondu.

L’artisan a réglé cette affaire… en 3 minutes et 9 clous! Puis, il m’a rendu le tableau en me précisant… que c’était gratuit! Je suis tombé de haut et je ne savais pas comment le remercier. Je précise qu’il s’agit de : 

Olivato Luca

« RIALTO cornice »

San Polo 821 A

30125 Venezia

Voilà! C’est fait!

De retour chez mon cireur de chaussures, je lui ai laissé le « Monet »… et il m’a consenti une ristourne… de 5€!

Mais, en parlant longuement avec lui, j’ai découvert qu’il s’agissait aussi d’un personnage pittoresque du monde vénitien.

Aronne est le propriétaire d’une boutique qu’il a appelé « Clinica della Scarpa Prof. Dott. Chirurgo Aronne ». Et qu’il a accroché à côté de sa porte un écriteau qui change le nom de la « Calle de le do spade » en « Calle de la Pace ».

L’histoire d’Aronne mérite d’être connue: 

« Aronne, le poète est fait comme ça: ouvert et disponible avec tout le monde! 

Je suis de Mestre, maintenant je couche à Mira et je travaille à Venise.
Ma mère voulait m’appeler « Aronne », comme le grand prêtre des juifs. Mais, mon père m’a déclaré comme « Nerone »!

Je voulais créer une école pour savetiers et j’ai présenté une demande au maire. Pendant 15 jours, je me suis installé avec mon petit banc devant la Mairie de Mestre. Je suis allé à la RAI (radio italienne), à Unomatina ; le 23 décembre 1985, j’ai écrit au Président du Conseil italien de l’époque, Francesco Cossiga. Rien! 

Ils m’ont répondu, après quelques années, que, peut-être, on peut me trouver un local. Mais, entre-temps, j’avais déjà ouvert ma boutique à  Venise… Les touristes aiment s’amuser. C’est pour ça que je l’ai appelé «  La clinique des chaussures »! 

Le chausseur est comme le barbier! Je sais tout sur tout le monde! Je connais même le nom de la chatte de la fille de la sœur de la dame qui habite sur le pont.

Les meilleurs clients sont toujours les plus pauvres. Ce sont ceux qui te donnent le plus: ils te laissent un pourboire, ils te parlent, ils te font un sourire, ils t’apportent à manger et t’invitent dans leur maison. »

Nerone Pagano, à fait quelques études d’odontologie, puis 3 années d’électronique, et encore 4 années « d’iridologie et naturopathie ». Il a choisi son métier actuel parce qu’il ne souhaitait pas être « un sous-fifre ». 

Après un long apprentissage pour faire des chaussures sur mesure, il a suivi le conseil d’un ami: « Aronne, tu es trop méticuleux ! Deviens savetier! »

Mais aujourd’hui, il est devenu le chef de Acnin (Association Culturelle Nationale Hygiéniste Naturelle)!

Parmi ses clients, j’ai eu la chance, pendant la demi-heure que j’ai passé devant sa boutique, où l’on ne peut entrer… qu’une seule personne à la fois, tellement l’espace est réduit, de rencontrer un couple d’anglais, qui partage leur temps entre Rome et Venise, et qui vient chiner, à chacun de leur passage par ici, dans les trésors d’Aronne.

                                                        *   *   *

En partant, avec mon tableau sous le bras, je suis passé, à quelques pas de mon « corniciaio », sur le marché aux légumes du Rialto, là où se trouve « le Bossu » (il Gobbo). 

Cette statue avoisine une colonne de porphyre, ramené de Saint-Jean-D’acre,  en 1291. D’en haut des quelques marchés qui surplombent la statue du «  Bossu », on annonçait les condamnations à mort et on prononçait les noms des citoyens bannis de la ville. 

« Au Moyen Âge, les voleurs étaient condamnés à courir nus, de Saint -Marc au Rialto, entre deux files de populace qui les fouettaient. Parvenus à la hauteur de la colonne, qui représentait la ligne d’arrivée, et la fin du châtiment, ils l’étreignaient avant d’embrasser « le Bossu ».

Moi aussi, je suis allé embrasser « il Gobbo »! 

Ma course folle à travers trois pays* pour trouver un cadre pour le tableau, était finie!       

                                                                    Adrian Irvin ROZEI
Venise, mai 2018

 * En vérité, le tableau a traversé un quatrième pays, la Suisse. 

Mais, il ne s’est même pas aperçu, parce qu’il dormait tranquillement dans la couchette de la voiture du train de nuit !

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