Les trois maisons de Cadet Roussel…

Feuilles de journal

La Bastide Vieille, 25/07/2017

 

L’année dernière, après une première prise de contact rapide avec le Tarn, je me suis promis de revenir dans cette région. J’avais été agréablement surpris alors par les paysages si différents de ceux de notre département, l’Hérault.

Dans le Tarn, le décor  légèrement ondulé, permet une vue dégagée jusqu’à l’horizon. Le patchwork multicolore des champs de tournesols dorés, des bois de chênes lièges vert foncé, des terrains beiges après la moisson me rappelait les larges plateaux vallonnés de la Transylvanie. Et les routes toutes droites, avec leurs montées et descentes qui se succèdent, ressemblent aux circuits des « montagnes russes » dans les foires d’antan !

Mais, pour qu’un voyage soit intéressant et qu’il aille au-delà d’un sommaire de lieux et monuments, style « Guide Michelin », il faut choisir un thème !

Pour nous, il s’agissait, tel Cadet Roussel, de retrouver les trois propriétés qui ont appartenu, à un moment ou à un autre, depuis plus d’un siècle à la famille de mon épouse. Pour elle, c’était une véritable plongée dans les souvenirs de son enfance : elle n’y avait pas mis les pieds depuis des décennies ! Et pour moi, de coller une image sur des noms de lieux qui représentaient tout au plus des photos en noir et blanc, tout aussi anciennes !

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L’approche du château de Bouffil n’a pas été une chose facile !

Nous avons rejoint le village de Fiac (920 habitants en 2014 !).

Ici, mon épouse se souvenait de mille détails de son enfance : la côte raide qu’il fallait gravir en vélo depuis le château et la récompense – les bonbons qu’on pouvait acheter chez l’épicière de la place centrale.

Mais comment faire pour retrouver le lieu-dit « En Bouffil »,  puisqu’en milieu de journée il n’y a pas âme qui vive dans le village ?

Cette fois-ci, la chance nous a sourit !

Nous avons trouvé une dame âgée de 84 ans, qui a tenu pendant plus d’un demi-siècle l’épicerie du village et qui se souvenait de la grand-mère de mon épouse. Et, qui sait ? C’est peut-être elle qui vendait les paquets de bonbons si bien mérités !

Le château de Bouffil a quelque chose de mystérieux et effrayant.

Peut-être que l’état d’abandon et le soleil de plomb du mois de juillet y sont pour beaucoup !

On s’attend à trouver au sommet d’un de ses donjons une « Belle au bois dormant » qui rêve d’un prince charmant qui la réveillera, en même temps que tout le domaine.

Mais, grâce aux souvenirs de mon épouse, j’ai pu imaginer la vie bouillonnante qui régnait ici avant qu’il soit ensorcelé. Et, j’ai « visualisé » la grande terrasse pleine d’invités en habit et robes du soir, un jour de fête. Par exemple, pour le mariage de ma belle-mère !

J’espérais tout de même un signe de vie dans cet univers quasi minéral.

Nous l’avons eu, sous la forme d’un prunier qui ployait sous le poids des fruits, dans la cour même du domaine. C’est peut-être en mangeant une de ces prunes que la « Belle au bois dormant » reviendra à la vie ! 

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Mouzorgues c’est tout à fait autre chose !

L’endroit respire le calme et la sérénité.

C’est la brave maison de famille, où l’on s’attend à voir le tricycle des enfants, entre le ballon et la bouée en forme de canard, traînant sur le perron. On imagine des repas de famille, en détendu, pendant les longues soirées d’été.

Cette image m’est venue à l’esprit quand une des jeunes filles de la maison est arrivée pour demander à ses parents l’autorisation de déboucher une bouteille de vin blanc de la région, le fameux Gaillac. J’ai su alors que la famille hollandaise, propriétaire de l’endroit depuis près de trois décennies, a compris l’esprit du lieu et compte le faire vivre.

La présence ici des enfants de la famille, année après année, en est la garantie !

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Le château de Padiès est un coup de poing dans le visage !

Mais, « un coup de poing » qu’il faut chercher. Le trouver c’est un vrai jeu de piste : il faut traverser des villages assoupis, longer des champs de tournesol, côtoyer des élevages de cochons (noirs !), tourner à droite au Monument aux morts et à gauche aux métairies …

Et, tout d’un coup, la surprise d’une façade pure Renaissance vous saute aux yeux !

Avec sa multitude de visages sculptés, de personnages d’époque, de blasons et angelots en pierre, elle fait penser à la longue cohorte des serviteurs de Riquet la Houppette, sortie du fond de la terre pour préparer son banquet de mariage. Et on peut imaginer un bœuf entier qui tournerait à la broche dans la gigantesque cheminée du salon.

Mais, tout ceci ne serait qu’une « superbe ruine » sans les efforts surhumains de reconstruction et restauration menés par les propriétaires actuels depuis prés de 30 ans. Malgré le fait que la façade a été classée à « l’Inventaire supplémentaire des Monuments Historiques » depuis 1928.

Il reste encore énormément à faire pour ramener Padiès à sa splendeur du XVIIè siècle. Mais grâce au travail infatigable de ses propriétaires actuels, un lien avec notre époque a été trouvé à Padiès à travers l’agriculture biologique. Qui, il faut l’espérer, aidera à la restauration de ce patrimoine, témoignage caché d’un niveau de civilisation rarement atteint dans des contrées aussi reculées. 

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« Les trois maisons de Cadet Roussel » n’étaient pas notre  seul sujet de découverte dans le Tarn.

Nous avons, à La Bastide Vieille, un pigeonnier « Pied de Mulet » qui selon différents spécialistes daterait du XIVème ou du XVIème siècle.

Dans mes recherches, j’ai appris que la seule région où l’on peut trouver ce type de construction serait le Tarn. Je voulais donc le constater « de visu ».

En effet, la multiplicité des formes et des styles des pigeonniers tarnais est étonnante !

On peut y voir des pigeonniers sur piliers de pierre, sur arcades, type tour carré ou rond, à toiture pyramidale et ceux à toiture à deux angles de pente, dite en « queue de vache ». Et, bien sûr, le type toulousain ou méridional en « Pied de Mulet ». Leur nombre dépasse, dans le Tarn, les 1700. Ceci fait qu’à certains endroits on peut repérer, depuis le sommet des collines, trois ou quatre pigeonniers à la fois.

Cela bat en brèche la théorie du nord de la France comme quoi seulement les familles nobles étaient autorisées à posséder un pigeonnier. Dont la taille était proportionnelle à la superficie de leur propriété ou … au nombre de leurs quartiers de noblesse !

Mais, dans le Tarn, j’ai rarement vu les quatre pyramidions qui marquent les coins des tours de nos pigeonniers « Pied de Mulet ». Serait-ce une spécificité « héraultaise » ?

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Je ne parlerai pas des grands sites tarnais tels que Albi ou Cordes sur ciel. Ni des suites encore présentes de nos jours de « l’hérésie albigeoise ». Chacun peut les trouver dans les guides touristiques ou … sur Internet !

Je préfère rappeler le cas singulier, qui m’a beaucoup ému et chagriné, de la ville de Mazamet.

Mazamet est l’image vivante de ce que risque d’arriver à nôtre civilisation occidentale, si nous ne changeons pas de mentalité.

Tous les « princes qui nous gouvernent » et les candidats à un mandat électif devraient passer à Mazamet !

Comment une ville qui a été le leader mondial dans sa spécialité, le délainage, pendant un siècle, où l’argent coulait à flot il y a cent ans, qui commerçait avec l’Argentine et l’Australie, qui possédait 92 télex, alors que Toulouse n’en avait que 3, a perdu en trois décennies 30% de sa population et n’a pratiquement plus aucune industrie ?

Même si la technologie spécifique sur laquelle reposait cette richesse a disparu, « l’expertise » (un terme barbare qui désigne aujourd’hui le « savoir-faire ») de ses habitants aurait dû faire de Mazamet un leader du commerce international, de la logistique, du marketing et de la communication ! Ici, les écoles de commerce et de communication auraient dû attirer les élèves du monde entier !

A condition qu’il y ait une vision de l’avenir et une volonté.

Exactement ce qui manque à notre monde d’aujourd’hui !

 

Adrian Irvin Rozei

La Bastide Vieille, juillet 2017

 

PS. Ce texte reflète mes impressions après notre voyage dans le Tarn.

Ces opinions ne sont pas toujours les mêmes que celles de mon épouse.

Mais elle voit tout cela  à travers le prisme de ses souvenirs d’enfance !

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