La mia bella Fornarina al balcone non c’è più!!! (II)

Feuilles de journal


Rome, le 24/05/2018

Je pars vers le Trastevere… par la voie des écoliers !

Y-a pas d’urgence ! La fenêtre de la Fornarina est là-bas depuis cinq siècles et… ne va pas partir juste aujourd’hui !

Je repasse par la « Fontana del Tritone », je descends la Via del Tritone et je traverse le Corso.

Je jette un coup d’œil rapide au Panthéon. Comme d’habitude, une queue « longue et touffue » de touristes attend pour voir la tombe de Raphaël ! Ce n’est pas la peine de rester. J’ai assez perdu de temps comme ça ! 

Je longe au pas de charge la Piazza Navona, je traverse sans m’arrêter le Campo dei Fiori et me voilà, enfin, au Ponte Sisto. 

Si j’ai tenu à traverser le Tibre et entrer dans le Trastevere par ce pont, c’est parce que l’endroit est intimement attaché à l’histoire de Raphaël et de la Fornarina !

Non seulement que ce pont, qui existait depuis l’antiquité,  avait été restauré par le pape Sixte IV à peine une trentaine d’années avant l’arrivée du grand peintre à Rome, mais il débouche, de l’autre coté du Tibre sur le « Lungotevere Raffaello Sanzio ».

Bon ! C’est vrai que le quai ne porte ce nom que depuis un demi-siècle ! Mais, on peut être sûr et certain que Raphaël est passé par là.

 Giorgio Vasari ( 1511 à Arezzo –1574 à Florence) qui est le peintrearchitecte et écrivain toscan, entré dans l’histoire comme l’auteur de l’une des publications fondatrices de l’histoire de l’art, grâce à son recueil biographique Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, fait une affirmation intéressante en rapport avec cet endroit. 

Et je me rappelle l’avoir lue en 1970, alors que je faisais mon stage de 3ème année à l’Ecole des Mines de Saint-Etienne, près des hauts fourneaux d’Usinor, à Dunkerque. 

Sous prétexte de consulter les archives de l’entreprise afin de préparer mon rapport de stage, je passais des heures à la bibliothèque, en lisant « Le Vite…» de Giorgio Vasari ! 

« Selon Giorgio Vasari, la rencontre entre le peintre et sa muse a eu lieu sur les rives du Tibre. Ici, la jeune femme se baignait nue lorsqu’elle rencontra le regard de Raphaël. Une approche résolument moins romantique que la première, mais qui justifierait l’obsession du peintre pour les femmes. Et pour leurs  corps. Admirée, blanche dans les eaux du fleuve, et désirée à la folie. Selon Vasari, il serait venu menacer d’interrompre la fresque de la loggia de Galatea à Villa Farnese si son modèle tant désiré n’avait pas été amené au studio. » 

La première variante affirme que :

« Pour beaucoup, ce serait Margherita Luti, fille de Francesco, boulanger – le nom de Fornarina s’expliquerait ainsi – qui vivait dans le quartier romain de Trastevere, via di Santa Dorotea 19. Ici, la fille serait apparue – mais pour d’autres, elle vivait à vicolo del Cedro ou à via del Governo Vecchio 48 – tandis qu’un jeune Raphaël arpentait les rues de Rome. Il aurait été frappé par son regard doux et sa pose romantique jusqu’à ce qu’il en tombe amoureux. Un véritable coup de foudre qui, selon d’autres témoins, aurait été scellé par une inscription, toujours conservée, sur les murs d’une maison de la Via del Governo Vecchio “ici vivait celle qui était aimée de Raffaelo Sanzio”. »

 Mais, ce n’est pas tout !

« Pour d’autres encore, Fornarina ne serait certainement pas la fille d’un boulanger, socialement trop éloigné du monde du peintre, mais plutôt une courtisane qui – compatible avec la mode de l’époque – avait choisi comme surnom, ou plutôt comme nom de scène, juste ce pour quoi le tableau est devenu plus tard célèbre. 

Raphaël l’aurait vue la première fois en regardant par la fenêtre de sa maison, avec l’intention de chercher des clients, et non pas absorbée de manière romantique comme le voudrait l’autre légende. 

Tellement peu de certitudes et beaucoup de mystère sur la femme aux yeux profonds que les critiques voudraient la voir réapparaître dans d’autres tableaux célèbres de Raphaël. Du « Voilée » au « Triomphe de Galatée » jusqu’à la Madone Sixtine. Par elle, qui depuis des siècles a tenté de cacher sa nudité sans trop de conviction, même la littérature et le théâtre ont été inspirés. »

« La Fornarina » et « La Velata »…la même femme ?

 Comme dirait un bien connu poète et humoriste roumain : « …lung prilej de vorbe şi de ipoteze ! »** 

Comme celles d’Alejandra Schettino, qui écrit :

La Fornarina est vêtue uniquement d’un bracelet sur lequel se lit clairement l’élégante signature en or Raphael Urbinas, sur le bras, et d’un turban oriental qui recueille ses cheveux, comme ceux qu’Ingres ramassera sur ses odalisques. Parmi la soie du turban, il y a aussi un bijou, une perle sur le front, qui revient également à la tête de la «Voilé ». C’est un stratagème de l’artiste que de cacher dans l’œuvre le nom de la femme dépeinte, sa bien-aimée Margherita qui au sens grec signifie précisément perle.

Raphael n’a jamais manqué une occasion de révéler la beauté de sa dame et de la rendre éternelle dans ses œuvres, même si à l’époque il était le mari promis à Maria Bibbiena, neveu du puissant cardinal qui a insisté pour le mariage. Mais Raphaël a utilisé l’excuse des engagements artistiques pour reporter l’engagement. 

Pourtant, on dit que dans le portrait, Fornarina portait à l’origine une bague de mariage au doigt, mystérieusement effacée par les élèves de Raphaël. Cela a renforcé certaines hypothèses d’un mariage secret entre les deux amoureux. Mariée ou non, leur amour était si profond qu’à la suite de la mort subite de Raphaël, selon Vasari due précisément aux excès amoureux, la belle Margherita peinée décida quelques mois plus tard de s’enfermer au couvent de Sant’Apollonia à Trastevere.

A mon avis, le seul commentaire intelligent, à ce sujet, est celui du grand écrivain du XIXe siècle qui disait : « La Fornarina était une belle femme et… ça suffit ! ». 

« Raphaël peignant La Fornarina » vu par Ingres

Moi, je ne dois pas me laisser distraire par tous ces commentaires de style journalistique ! Mon but est de trouver la fenêtre de la Fornarina, parmi les adresses un peu contradictoires des différentes sources consultées : « Via di Santa Dorotea 19 » ou « 20 » ? On y accede par le «Lungotevere Raffaello Sanzio » ou par le « Lungotevere della Farnesina »  

L’endroit, comme toute la zone du Trastevere, est un quartier populaire. 

C’est aussi le cœur du « dialecte romanesco », qui me semble si familier ! Par moment, quand j’entends des passants du Trastevere parler entre eux, j’ai le sentiment de me retrouver… à Bucarest ! 

Pour accéder à la Via di Santa Dorotea, depuis le « Lungotevere » il faut partir de la Piazza Trilussa. Son nom rappelle le pseudonyme de

« Carlo Alberto Salustri (né le 26 octobre 1871 à Rome et mort le 21 décembre 1950  dans cette même ville), connu sous le nom de plume de Trilussa  (anagramme de son nom Salustri), … un poète italien, célèbre pour ses œuvres en dialecte romanesco (dialecte parlé à Rome) de haute tenue littéraire. »

Parmi ses mots d’esprit, on cite souvent celui qu’il prononça le jour de 1950, quant il fut élevé au rang de « sénateur à vie » par le président de la République italienne, et alors qu’il se savait très malade : « On m’a fait sénateur à mort !».

Effectivement, il trépassa quelques trois semaines plus tard !

Me voila arrivé devant le no. 20 de la Via di Santa Dorotea !

Je reconnais la fenêtre en arc de cercle que j’ai déjà vu en photo.

Mais, …elle est fermée !

Normal ! « La mia bella Fornarina al balcone non c’è più!! ». 

Même si les guides touristiques affirment que « sa fenêtre dans la demeure parentale devint un symbole de cet amour véritable et attire toujours des admirateurs de Raphaël venus du monde entier », je ne vois aucun visage, dans la foule compacte qui m’entoure, qui se tourne vers les vitres fermées ! 

Comme je ne veux pas partir tout de suite, je m’installe pour déjeuner à la table d’un restaurant, juste en face de la fenêtre de la Fornarina. 

Le restaurant « Da Gildo » est fort sympathique, on y mange très bien, mais… il ne se passe toujours rien derrière « ma » fenêtre !

Le temps court et bientôt il va falloir que je me dirige vers l’aéroport !

J’espère que la Fornarina ne s’est pas mise en tête de me faire rater mon vol !

En attendant, je parle avec la « cameriera » du restaurant.

Leonora n’a pas la moindre idée sur l’endroit historique où elle travaille depuis quelques mois, déjà! C’est vrai qu’elle est de la région de Rome, mais pas « trasteverina » ! 

Très gentille, elle est d’accord pour me rendre un service: nous échangeons nos adresses mail et elle me promet que, si elle voit la Fornarina à sa fenêtre, elle va m’envoyer un message ! 

Très bien ! Je peux partir tranquille à l’aéroport. J’ai laissé sur place une « surveillance  rapprochée » !

Mais, je me promets de revenir, à la première occasion ! 

« Pè Lungotevere » : Gabriella Ferri 

 *   *   *

Rome, le 30/01/2020

 

Quinze mois sont passés et je n’ai reçu aucun message de Leonora !  

Il est grand temps de voir ce qui se passe dans le quartier de la Fornarina ! 

Cette fois-ci, j’y vais directement. D’autant plus que j’apprends qu’à deux pas de la Via di Santa Dorotea, au Palazzo Corsini, est présentée jusqu’au 2 février 2020, l’exposition : 

L’ENIGMA DEL REALE.

RITRATTI E NATURE MORTE DALLA COLLEZIONE POLETTI E DALLE GALLERIE NAZIONALI BARBERINI CORSINI

Je vais, tout d’abord, déjeuner chez « Da Grillo », pour voir si Leonora a quelque chose à me dire.

Enorme déception : le restaurant est fermé, il n’y a aucune affiche pour m’indiquer si la fermeture est provisoire ou définitive. Et la fenêtre de la Fornarina est …toujours aussi hermétiquement fermée !

Bon ! Je trouve un autre restaurant : le « Wiki Wiki Sapori d’Italia », encore plus abordable et avec un excellent service…fait par un « cameriere » brésilien. Je peux lui parler de… Rio de Janeiro, là où j’étais il y a un mois et demi, mais pas …de la Fornarina, au coin de la rue !

Mondialisation, mondialisation !

                                                   *   *   *

Le Palazzo Corsini, est aussi un endroit historique.

« Situé dans le quartier du Trastevere (à Rome), juste en face de la Villa Farnesina, le Palais Corsini alla Lungara fut bâti au xve siècle pour la famille Riario, neveux du Pape Sixte IV della Rovere.
Au xviie siècle, le palais fut habité par la reine Christine de Suède.  En 1736, l’édifice et les jardins furent achetés par le cardinal florentin Neri Maria Corsini, neveu du Pape Clément XII », d’où son nom actuel.

« …en 1883, le prince Tommaso Corsini vendit le palais à l’État italien. C’est ainsi que le palais devint …la Galerie nationale d’art ancien (Rome), l’autre partie de la collection étant exposée au Palais Barberini. »

Je me suis dit que, s’agissant d’une collection jumelle avec celle du Palazzo Barberini, j’avais une chance de retrouver quelques (autres) traces de mon couple diabolique « Raphaël/Fornarina » !

Ou, plutôt si !

J’ai découvert l’existence d’un autre Luti, un peintre du XVIIe siècle !

Benedetto Luti ( Florence, novembre 1666 – Rome juin 1724 ) était un peintre italien. Souvent auteur de pastels ou d’œuvres de petit format, Luti n’a tenté que dans de rares cas  de grandes entreprises.

Benedetto Luti, qui au fil du temps est devenu très apprécié à l’étranger, a peint “de nombreuses années pour la France, pour l’Angleterre et pour l’Allemagne” comme l’a déclaré l’historien de Lyon, Pascoli dans sa « Vie des peintres, sculpteurs et architectes modernes ».

C’est vrai que les tableaux de Luti sont très agréables à regarder ! Mais, rien à voir avec Raphaël ! Et pour l’homonymie avec Margherita Luti, la Fornarina,… on comprend très bien qu’un « Luti peut en cacher un autre », comme à la SNCF !

« Les petits cadeaux entretiennent l’amitié ! », pensait Judith, offrant la tête d’Holopherne !

Je suis sorti du Palazzo Corsini tout aussi désemparé qu’au moment où je suis entré !

Décidément, la Fornarina me boude ! Aucun signe, aucun geste !

 *   *   *

J’ai décidé de prendre le bus 280, pour revenir vers la Piazza del Popolo, en suivant le cours du Tibre. Mais, je ne savais pas où se trouve l’arrêt du bus.

Devant moi, une jeune fille pianotait sur son e-phone.

« Savez-vous où se trouve l’arrêt du 280 ? »

« Bien sûr ! Vous y êtes ! Il arrive dans 3 minutes. »

Quand le bus est arrivé, nous sommes montés ensemble.

Il ne restait plus que deux places assises de libres.  Je me suis installé à coté de mon interlocutrice.

« Vous êtes romaine ? », j’ai demandé.

« Oui ! Je suis née et j’habite dans le Trastevere ! »

« Que faites vous dans la vie ? »

« Je prépare un C.A.P. de pâtisserie ! »

Je suis resté pensif un petit moment.

« Vous ne vous appelez pas Margherita ? »

 « Oui ! Comment le savez-vous ? »

« Trop long à expliquer ! Je descends au prochain arrêt ! »

J’étais heureux !

Ma Fornarina m’a envoyé un message !

 

                                            Adrian Irvin ROZEI

                                            Boulogne, avril 2020

** «…longue occasion de parlottes et d’hypothèses ! » (George Topârceanu – In jurul unui divorţ  (Autour d’un divorce)

2 thoughts on “La mia bella Fornarina al balcone non c’è più!!! (II)

  1. SERVICE APRES VENTE
    J’ai écrit dans ce texte, comme dans tant d’autres, depuis quelques années :

    « Je jette un coup d’œil rapide au Panthéon. Comme d’habitude, une queue « longue et touffue » de touristes attend pour voir la tombe de Raphaël ! Ce n’est pas la peine de rester. J’ai assez perdu de temps comme ça ! »

    C’est vrai que se bousculer pour regarder la tombe de Raphaël, en jouant des coudes et en entendant des commentaires imbéciles du genre : « Jojo, mets ta laine. Il fait froid dedans ! », n’est pas de nature à m’inciter à revisiter ce monument-phare de la Rome antique !

    Et voilà qu’un phénomène mondial inattendu a vidé Rome de ses visiteurs, depuis quelques semaines.

    Heureusement, les reporters de toutes les télévisions du monde sont autorisés à filmer les lieux emblématiques de « Urbs aeterna » dans ces conditions particulières, que je n’ai pas vu et j’espère ne jamais revoir jusqu’à la fin de ma vie !

    Le Journal télévisé d’ « Antenne 2 », chaîne officielle de la télévision française, nous a permis d’admirer ces lieux sous un angle inhabituel.

    Je profite de l’occasion pour vous proposer de suivre ce reportage.

    Vous le trouverez à la 52émme minute de la vidéo suivante :

    https://www.francetvinfo.fr/replay-jt/france-2/20-heures/jt-de-20h-du-jeudi-7-mai-2020_3920453.html

    Je suis sûr et certain qu’il restera dans toutes les mémoires !

  2. JMR de Château-Lafitte dit :
    Salut Adrian
    Très belles pages, les meilleures pour moi ! Elles datent de 2018 ?
    Merci
    NB. Message passé à tous les “jeunes adultes “ de ma famille, environ 10, du type de nos fils tous très gentils, mais plus ignares les uns que les autres … :
    Amitiés à tous !
    S’il y n’y avait qu’une chose à retenir d’Adrian, ce serait cette page sur Rome : j’espère qu’un jour vous visiterez Rome … il faudra photocopier cette page et en suivre les recommandations … excellente introduction culturelle et originale à la ville fondatrice de notre culture.
    Longue vie à Adrian
    http://adrian-rozei.net/la-mia-bella-fornarina-al-balcone-non-ce-piu-ii/

    RNS de Boulogne écrit :
    Finalul cu fetitza care se cheamà Margherita
    sicuramente que non è vero, ma è ben trovato !
    Belle balade à travers Rome, c’est très nostalgique,
    car on a le temps et l’argent, mais on ne peut pas voyager…
    AIR répond :
    On ne voit bien qu’avec les yeux du cœur !

    AMD de Versailles dit :
    Oui ton article, très amusant, permet de faire un tour dans Rome : ses couleurs, les odeurs, on entendrait presque parler l’italien …
    C’est une enquête intéressante et l’on attend avec impatience que le rideau s’ouvre, au sens figuré, mais aussi au sens réel !!! C’est limite fiction.

    Enfin Margherita en effet assure la continuité; le temps ne compte pas.
    Le rendez-vous s’est finalisé curieusement.
    Bravo, ton texte est vraiment bien mené.

    En effet, j’ai écrit dernièrement la biographie d’Ingres, absolument passionné et admiratif de Raphaël.

    AIR répond :
    Mais, moi je suis amoureux de « la mia Fornarina », pas de Raphaël !

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