Je vois des « nœuds- verts » partout !

Quand j’avais dix ou quinze ans, à Bucarest, une amie de mes parents souffrant d’un rhumatisme déformant prononcé, souhaitait passer au plus vite à la retraite. Mais, après des mois et des mois d’efforts désespérés auprès des médecins du travail, voyant qu’on n’arrivait à aucun résultat, elle a décidé de changer de tactique.

Elle est allée voir son médecin et, avec le plus grand sérieux, lui a dit : « Je suis très embêtée ! Je vois des « petits nains » partout ! » 

Le médecin, flairant la supercherie, lui a fait passer toutes sortes de contrôles médicaux. Mais, une fois le problème posé, notre amie n’avait plus beaucoup d’efforts à faire. Elle restait prostrée dans les cabinets des médecins, dans les salles d’attente, devant la commission des retraites, et, toutes les cinq minutes, elle sursautait sur sa chaise criant à voix haute : « Là-bas ! Là-bas ! Il y a un petit nain ! ». Et, d’un geste sûr, elle montrait du doigt un coin de la pièce. 

Au bout de six mois d’arrêts maladie et examens multiples et variés, elle a été mise à la retraite d’office avec le diagnostic : « Affection psychique incurable ».

A partir de ce jour, elle n’a plus vu « des petits nains » ! 

Moi, je ne vois pas de « petits nains ». Mais des « nœuds verts », qui me suivent partout. C’est grave, docteur ? 

                                                 *     *     * 

Ma première rencontre avec les poteries d’art a eu lieu à Bucarest, au début des années ’60.

Selon une vieille tradition orthodoxe, pour la Pentecôte, tous ceux qui ont eu un décès en famille dans l’année offrent à boire et à manger aux pauvres dans les cours des églises.

A l’époque, comme il n’y avait pas de vaisselle en plastique, on fabriquait des assiettes en terre cuite et des cuillères en bois, qu’on laissait aux nécessiteux, avec la nourriture offerte. Ainsi s’est créé un marché des assiettes décorées avec des motifs traditionnels, de plus en plus sophistiqués, qui fleurissait à la veille de la Pentecôte. On y proposait des assiettes en terre cuite colorées et des cuillères en bois blanc, sculptées et décorées, dans tout le pays. 

C’est là-bas que j’ai acheté mon premier set « assiette/cuillère », sur un marché paysan de Bucarest.

Je n’ai pas eu beaucoup de mal à les faire sortir de Roumanie. Leur valeur marchande était nulle ! 

Ce set a été le début d’une collection qui a décoré ma chambre de « jeune homme » pendant plus de 40 ans. Et depuis 7 ans, il se trouve, bien emballé, dans ma cave.

Mais, entre temps, il avait été rejoint par d’autres assiettes acquises dans tous les pays par lesquels je suis passé : Colombie et Syrie, Grèce et Guatemala, Turquie et Italie, Etats-Unis et Indonésie, Portugal et Pérou, Slovaquie et Brésil … etc., etc. En essayant d’y joindre à chaque fois une cuillère en bois sculptée et décorée. Au moins pour les pays où, traditionnellement, on ne mange pas avec les doigts !

Ainsi, les murs de ma chambre se sont couverts de beaucoup d’assiettes, même si volontairement j’ai limité mes achats à un seul set par pays. 

Sauf pour la France… où j’en ai pris deux ! 

                                                      *     *     * 

La vraie collection de porcelaines/faïences n’a commencé qu’au début des années ’80, quand, ayant déménagé avec mon épouse dans notre appartement, nous avons eu davantage d’espace à aménager. Et plus de murs à décorer ! 

On a commencé avec une paire de potiches multicolores, vendues comme « porcelaine de Rouen ». Quelques deux années plus tard et plusieurs visites au Pays-Bas, j’ai découvert qu’il s’agissait de « Faïences de Delft », plutôt rares en version polychrome. 

Ont suivi deux assiettes de la « Compagnie des Indes » portugaises, chinées à Lisbonne, et achetées pour trois sous et demi, recouvertes de la poussières d’époque. Qu’il a fallu nettoyer à la brosse à dent, tellement elles sont fragiles.

J’ai trouvé ensuite deux authentiques potiches de Delft, avec les traditionnelles décorations en « bleue et blanc » et les fêlures d’époque.

 

Depuis que nous sommes «à la campagne », j’ai pu me « donner à cœur joie » à mon (gentil) vice des pots et assiettes, porcelaine et faïence. 

Tout d’abord, j’ai tenu à compléter une série d’assiettes « à grotesques » de Moustiers.

Puis, toujours en chinant auprès des brocanteurs de la région, j’ai déniché quatre assiettes de porcelaine de Rouen, qui m’ont coûté la somme exorbitante de 4 Euro/pièce. 

Parce que le vrai plaisir dans le vice de la « chine » ne consiste pas seulement en l’acquisition de l’objet longuement recherché. Mais, aussi (et surtout !) à le payer trois fois rien ! 

 Avec les assiettes « à thème 1900 », mon histoire est plus longue ! 

Toute mon enfance, j’ai vu dans la maison de Jules Cazaban, grand acteur, professeur et directeur du théâtre roumain, avec qui j’étais apparenté, une série d’assiettes humoristiques venant de la France du début du siècle dernier, qui égratignait la vie des casernes et contait les mésaventures des malheureux troufions, harcelés par des adjudants-chefs obtus.

Ces assiettes sont tombées en poussière, à Bucarest, au tremblement de terre de 1977. Ainsi, je rêvais d’avoir les mêmes ou d’autres du même acabit ! 

Très facile ! On en trouve dans toutes les brocantes, avec des sujets multiples et variés. En dernier ressort, j’ai choisi des assiettes mettant à l’honneur « la vie de nos villageois », qui illustrent fort bien l’adage chère à mon épouse : « Paysan roublard tu né, paysan roublard tu meurs ! ». Il y a 100 ans, comme aujourd’hui !

Je ne pouvais pas résister à la tentation de m’ériger moi-même en « créateur de poteries ». Sur le modèle des pots de pharmacie que je chasse depuis 40 ans au quatre coins du monde. 

Ainsi, dans les années ’90, quand j’étais le « chef produit » pour un composant  chimique, utilisée un tout petit peu dans l’industrie pharmaceutique, j’ai profité de l’occasion pour commander un cadeau original pour mes clients : des pots de pharmacie en céramique qui portaient l’inscription des noms des produits dont j’avais la charge. Même si l’un de ces produits n’avait jamais servi dans les officines pharmaceutiques ! 

                                          *     *     *

La première fois quand j’ai entendu parler des « nœuds verts », c’était au milieu des années ’70.

A l’occasion d’une visite dans la maison de famille de Michel Boulangeat, à l’époque mon meilleur ami, qui se trouvait à une dizaine de kilomètres de Nevers, j’ai remarqué une colonne polychrome, d’une hauteur d’environ 1m. 

Cet objet était composé d’une partie cylindrique qui soutenait un vase à deux anses, appuyées sur la tête de deux mascarons grotesques. Tout au moins, c’est ainsi qu’il est resté figé dans ma mémoire, depuis plus d’une quarantaine d’années.

C’est à ce moment là que Michel m’a parlé de la Manufacture de faïence de Nevers, appelée du « Bout-du-Monde », et de la famille Montagnon, les propriétaires de l’atelier depuis plus d’un siècle. 

En réalité, l’atelier du «Bout-du-Monde», fondé à Nevers au milieu du XVIIème siècle est l’héritier d’une tradition artisanale bien plus ancienne datant du XVIème siècle. 

C’est à partir de 1565, quand Louis de Gonzague, fils du Duc de Mantoue, épousa Henriette de Clèves, l’héritière du duché de Nevers, que les premiers faïenciers italiens s’installèrent dans la ville.

Le fait est que, à la mort de Henri IV, il y a déjà à Nevers quatre fabriques de faïence. En 1697, il y avait neuf fabriques, qui employaient 5 à 600 personnes. Mais, en 1715, on peut en compter onze et, à la veille de la Révolution française, 1500 personnes travaillent dans les faïenceries de Nevers. 

A la suite de la période instable qui s’ensuit, près d’un siècle plus tard, il reste à peine quatre ateliers en activité et seulement 200 artisans participent encore à la production d’une faïence de basse qualité. 

« En 1875, Signoret, un des derniers faïenciers vend la manufacture du Bout-du-Monde à un grossiste en tissus venu de la région lyonnaise, Antoine Montagnon, un homme très entreprenant. Ne connaissant rien au monde de la céramique, il s’embarque pourtant dans l’aventure et sait d’emblée choisir les hommes sur lesquels s’appuyer pour faire marcher la fabrique. En 1877, seules deux entreprises ont survécues : le Bout-du-Monde d’Antoine Montagnon et Bethléem de Frédéric Blandin. Celui-ci ne tarde pas à revendre tout son matériel au Bout-du-Monde qui devient l’unique fabrique perpétuant  un art vieux de trois siècles. Lors de l’Exposition Universelle de 1878, il obtient la médaille d’or. C’est un réel succès qui donne du cœur à l’ouvrage »,

explique Françoise Réginster-Le Clanche, dans un fascicule intitulé « Faïences de Nevers ». 

La maison Montagnon continue brillamment ses activités et, quand je l’ai découverte au milieu de la septième décennie du XXème siècle, elle avait connu seulement cinq patrons : 

  • Henri Signoret (1822 – 1898), ayant dirigé la Maison de 1853 à 1875. C’est Signoret qui signe, pour la première fois, sa production d’un « nœud vert »
  • Antoine Montagnon, de 1875 à 1899,
  • Gabriel Montagnon, de 1899 à 1937,
  • Jean Montagnon, de 1937 à 1978, et
  • Gérard Montagnon, à partir de 1978. 

En 1984, à l’occasion d’un passage à Nevers, j’ai acheté mon premier « nœud vert ».

C’est un vase de fleurs « blanc/bleu », marqué avec les lettres «  AMONTAGNON » et du célèbre « nœud vert », marque de fabrique de l’atelier Bout-du-Monde, rappelant par un jeu de mots stylisés le nom de la ville où il fonctionnait.  

Mon  deuxième « nœud vert » … n’en est pas un ! 

Au milieu des années ’80, quand j’ai vu chez un antiquaire un superbe vase avec les dimensions 44 X 50cm, signé H. S. Nevers, j’ai compris tout de suite qu’il s’agissait d’un « Montagnon » de l’époque  « Signoret ». Mais il n’y avait pas de «nœud vert » !

Comme je ne disposais pas de la somme demandée par l’antiquaire, j’ai pris une décision audacieuse. Les actions Elf, achetées à un prix préférentiel proposé par la Direction du groupe dont je faisais partie, avaient doublé leurs valeurs en trois ans. J’ai vendu la moitié des actions et j’ai acheté mon pot de fleurs… plus une pendule Napoléon III ! Ainsi, depuis ce jour, j’entends sonner les heures de mes actions, en me rinçant l’œil avec leurs couleurs chatoyantes… Pardon ! Les couleurs du pot de Nevers, pas celles des actions ! 

Mon troisième « nœud vert » a une histoire bien plus simple. 

Il y a six mois, j’ai remarqué chez un antiquaire de Pézenas, un pot de fleurs sur une colonne me rappelant exactement celui de mon ami Michel, il y a quatre décennies.

J’ai retourné le pot et j’ai découvert tout de suite qu’il s’agissait d’un Antoine Montagnon du XIXème siècle. J’ai demandé le prix. Il était si ridiculement bas que je n’ai pas hésité une seule seconde.

Après une courte négociation pour l’honneur, j’ai emporté mon « nœud vert » pour le prix d’un vase de fleurs fabriqué la semaine dernière et acheté au Galeries Lafayette ! 

Et puis, hier, je suis tombé chez une antiquaire de Béziers, sur mon quatrième « nœud vert ». Encore un Antoine Montagnon de la période 1875-1899.

 

Ingénument, j’ai demandé à l’antiquaire quelle est la provenance du bénitier qu’elle vendait. Après un long moment de réflexion, elle m’a répondu : « C’est de la faïence de Longchamp ».

Je n’ai pas voulu la contredire. Je suis trop poli ! J’ai payé les vingt euro demandés, après un rabais consenti de… 5 Euro, et je suis parti avec mon nouveau « nœud vert » sous le bras. 

                                                      *     *     *

 Il faut quand même préciser qu’il y a trois semaines à l’occasion d’un passage à Nevers, j’ai visité l’exposition « Le Fonds Montagnon », qui se tient au « Musée de la Faïence et des Beaux-Arts » de mars à décembre 2017.

J’ai admiré là-bas un lot de « 70 faïences d’exception retraçant le parcours des quatre générations de l’époque « Montagnon », depuis 1875 jusqu’à 1992 », complété  par un don important de Gérard Montagnon « composé d’archives, d’outils, d’objets en cours de fabrication, (qui) nous permet de mieux appréhender la complexité de la fabrication de faïence ». 

On devrait ajouter que Gérard Montagnon n’a plus besoin de tous ces objets.

La faïencerie du Bout-du-Monde a arrêté définitivement toute activité en 2015.

 Quelle honte !

Adrian Irvin ROZEI

La Bastide Vieille, août 2017

 

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Service après-vente

 

Le 10 septembre, j’ai découvert à Paris, Avenue d’Iéna, la foire aux antiquaires du XVIème arrondissement. 

Une foire aux antiquaires à Paris n’est pas quelque chose de très intéressant. Tout au plus une satisfaction intellectuelle, quand tu découvres que l’éléphant en faïence, que tu as payé 15 Euro dans le Languedoc, est vendu ici pour… 150 Euro !

Le mien, dort devant la maison sous un cactus. Après son achat on m’a dit : « Tu peux le laisser tranquille là-bas. Personne ne va te le voler ! »

Maintenant, une fois que j’ai vu le prix de l’éléphant à Paris, j’ai décidé de l’attacher avec une grosse chaîne à un poteau en béton ! 

C’est normal qu’à Paris les prix soient fous. La plupart des clients sont Russes et pour eux 15 ou 150 Euro c’est la même chose ! 

Toutefois, parmi les mille objets de hue et de dia, je remarque une coupe en faïence, signée « Montagnon ». L’atelier de Nevers qui a fermé ses portes en 2015 !

Je demande à la vendeuse si elle connaît l’origine de l’objet qu’elle vend et quel est son prix. Elle réfléchit un moment et me répond : « C’est de la faïence de Rouen et elle vaut 60 € ! »

C’est le moment d’afficher ma compétence, récemment acquise !

 « Non ! C’est du Nevers et ça ne vaut pas plus de 30 € ! » 

Après un court débat, elle accepte mon offre. Je regrette de ne pas avoir dit 25 !

Mais… à quoi bon ? J’ai déjà quatre pièces « Montagnon », plus grandes, plus anciennes, plus belles ! Cette coupe a été réalisée entre 1899 et 1937 d’après la signature qu’elle porte au dos. Je me donne le temps de la réflexion. 

Une demi-heure plus tard, je découvre à un jet de pierres de la foire des antiquaires, Place de l’Alma, un restaurant qui propose « une formule rapide » (plat et dessert) pour seulement 17,90 €.

Je m’installe à la terrasse et je commande ce « menu fixe » : bavette d’aloyau/frites et charlotte aux poires. Accompagnés d’un verre de rosé… du Languedoc. 

En attendant d’être servi, je commence à parler avec mon voisin de table.

C’est un sculpteur qui voyage souvent dans notre région parce qu’il a un ami à Roquebrun. Qui plus est, il a une grande admiration pour Brancusi. Quand, le soir même, j’ai consulté son site, j’ai compris pourquoi ! 

Je lui demande un avis de connaisseur, concernant l’achat du « Montagnon » proposé. Il me répond : « Tu ne risques pas grand-chose. Au pire, tu peux le vendre sur e-bay. Avec le double du prix payé ! »

Cet homme a le sens des affaires ! 

Quand arrive mon plat, je constate, un peu étonné, qu’il ressemble davantage à un « Châteaubriand » qu’à une bavette d’aloyau. Tant mieux ! C’est une « spécialité » deux fois plus chère que la bavette.

Je l’attaque donc avec joie ! 

Deux bouchées plus loin, apparaît le serveur qui m’arrache l’assiette des mains. « C’est une erreur ! Ce plat a été commandé par un autre client ! ».

Qui, certainement, recevra une viande amputée de quelques 10 % ! 

Une fois le repas fini, je suis retourné à la foire et j’ai acheté le « Montagnon ».

Pour 30 €, sans autre débat. 

Décidément, de nos jours, le «Montagnon » ne vaut plus grand-chose ! 

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