Faune, fais-moi peur !

Ce texte a été publié dans la revue « 3 R », éditée par l’association « Memorie şi speranţă » en Roumanie, dans le no. 7-12, daté juillet – décembre 2018.

Les remparts de la Cité de Carcassonne

La Tour et le portail du Domaine Cazaban, près de Carcassonne

Lodève, 5/10/2018

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Quand j’avais 10 ou 12 ans, à Bucarest, je rendais visite, plusieurs fois par semaine, à mon cousin, Costin Cazaban, le fils du grand acteur, professeur et directeur de théâtre, Jules Cazaban.

Costin habitait en plein centre ville, à deux pas du Palais Royal, devenu depuis une dizaine d’années le « Palais de la République ». En partant de sa maison, nous allions régulièrement nous promener en ville, à la découverte d’un quartier, d’un musée, d’un jardin, d’un monument ou d’une église. 

Mais, tout d’abord, nous faisions un crochet par le parc qui se trouvait derrière le Palais royal. Là-bas, descendant en pente douce, on pouvait rencontrer cinq ou six bassins, formant une fontaine, dont l’eau tombait en cascades. Sur les deux cotés, une dizaine de jets d’eau alimentaient les bassins avec leur eau. Comme ceux-ci étaient branchés sur un même tuyau, il suffisait de boucher une sortie pour que les jets des autres deviennent plus puissants et arrosent beaucoup plus loin. Nous les appelions « vases communicants » et on prenait grand plaisir à boucher les jets, à tour de rôle, pour les faire cracher… le plus loin possible ! 

Ce qui nous intéressait, encore davantage, c’était la statue qui dominait la fontaine. Il s’agissait d’un faune, en métal noir, d’une hauteur de près de deux mètres, qui jouait du syrinx.

La flûte de Pan, employée dans les orchestres tziganes depuis le XIXe siècle, est un instrument traditionnel roumain, qui existe dans le pays depuis près de 2000 ans. 

Aujourd’hui,

« le renouveau de cette flûte de Pan moldo-roumaine, donné par les élèves de Fănică Luca (1894-1968), a fait naître une plus grande reconnaissance de cet instrument presque oublié, et c’est maintenant une troisième génération de musiciens qui émerge ; le répertoire virtuose roumain est toujours joué par ces musiciens roumains et moldaves, qui tous s’emparent des répertoires classiques, baroques et anciens, avec un savoir-faire, une connaissance du contexte de création et un respect des œuvres, inconnus de la génération précédente. » 

Ce qui nous passionnait, encore plus, à cette époque, c’était l’histoire et les origines du faune. Ayant potassé une encyclopédie d’avant-guerre, nous avions décidé de faire de Pan « notre Dieu tutélaire ». Nous avons créé, de toute pièce et selon nos fantasmes enfantins, une cérémonie, pendant laquelle on se prosternait devant la statue, avec le plus grand sérieux ! En nous voyant, les passants étaient un peu étonnés, mais ils ne prêtaient guère attention à ce qu’ils considéraient comme des jeux d’enfants. 

Malheureusement, cette « occupation » n’a pas duré longtemps ! En 1959, les autorités roumaines de l’époque ont décidé qu’il fallait construire une salle de réunion pour les congrès du Parti. Son emplacement a été choisi, justement, dans le jardin du Palais et, ainsi, notre faune a disparu… corps et flûte ! 

Ce n’est qu’il y a une dizaine d’années que j’ai retrouvé, dans un musée de Constantza, au bord de la Mer Noire, une (toute petite) copie de « notre Dieu, Pan » !

J’ai découvert, là-bas, que son auteur était Constantin Baraschi (1902 -1966), qui a sculpté, par ailleurs, un groupe statuaire, intitulé « Faune et nymphe », en 1963, qui se trouve devant le théâtre « Ovide », de la même ville. 

*   *   * 

J’ai oublié ces histoires de « faunes et nymphes », jusqu’à mon arrivée en France, en 1967.

A cette époque, nous nous promenions dans Paris « jour et nuit » ! On voulait rattraper le temps perdu ! C’est ainsi que nous avons découvert la statue du Silène, dans les jardins du Luxembourg. Mon père, heureux et content de se retrouver à Paris, après 37 années d’absence, se faisait prendre en photo avec toutes les statues. Bien-sur que le Silène n’y a pas échappé ! 

En 1968 et en 2018!

« Au jardin du Luxembourg, le Silène d’Aimé Jules Dalou (1838-1902) est tout à fait surprenant. Il faut faire le tour du groupe sculpté pour en apprécier tous les détails. C’est un tourbillon virtuose de corps dénudés et de poses acrobatiques auxquels se mêlent des détails charmants comme la pomme dans la main de l’enfant ou l’angelot grappillant des raisins.

Dans la mythologie grecque, Silène est le fils d’Hermès ou de Pan, sa généalogie est un peu confuse et varie selon les sources. C’est un satyre, mi-homme mi-bête (cheval ou bouc), un homme sauvage vivant dans les bois dont il ne sort que pour s’enivrer et veiller à l’éducation de Dionysos que les nymphes lui ont confié. Pourquoi confier un enfant à un ivrogne notoire? Parce qu’on lui attribue une grande sagesse. »

Par la suite, j’ai vu, à travers le monde, un nombre considérables de faunes, silènes, nymphes… sculptés, peints, dessinés… classiques ou modernes !

Il suffit de rappeler le plus fameux d’entre eux, celui qui se trouve, justement, dans « la Maison du faune », à Pompéi. 

Un faune peut cacher un autre, à Pompei, en 1970!

Quand j’ai su que le Musée d’Art de Lodève annonçait une exposition, intitulée « Faune, fais-moi peur ! », je ne pouvais que courir pour la voir ! 

                                            *   *   *

La ville de Lodève se trouve dans un des plis des contreforts du Massif Central et compte aujourd’hui quelques 7500 habitants.

Avec son emplacement, au croisement de la Via Domitia, qui reliait dans l’antiquité l’Italie à l’Espagne, et  du passage entre la Méditerranée et le Massif Central, qui mène dans le lointain jusqu’à Paris, la ville jouait un rôle important, il y a 2000 ans. 

Si, à l’époque romaine, la ville jouait surtout un rôle stratégique, entre plaine et montagne, à partir du XVIe siècle, une fois bien établie sa prospérité basée sur les débuts de l’industrie textile, elle commence à se développer.  Dès le XIVe siècle, on y construisit même des remparts qui formeront le cœur de la nouvelle agglomération.   

Cité épiscopale, depuis le Ve siècle, la ville connaît un essor industriel remarquable, lorsque le Cardinal de Fleury, originaire de Lodève et devenu Premier Ministre de Louis XV, lui assure, en 1726, le monopole de la fourniture de draps pour la confection des tenues des troupes royale d’infanterie. Cette prospérité se poursuit pendant plus de deux siècles. 

Si le centre-ville historique est resté inchangé, pendant toute cette période, de nouveaux quartiers, dans l’esprit et avec l’architecture de l’époque, voient le jour au XIXe siècle. C’est le temps des « hôtels particuliers », témoins de la prospérité générée par l’industrie de la ville. Ainsi, au sommet de sa gloire,  vers 1860, elle comptait plus de 12 000 habitants. 

Un nouvel afflux de population est enregistré après la fin de la guerre d’Algérie, quand l’arrivée des harkis a nécessité la création d’un « hameau de forestage ». Toujours à cette époque, en 1966, on recrée un « atelier de la Savonnerie », qui renoue avec une tradition locale de près de quatre siècle. Il correspond au besoin  d’employer les femmes d’harkis et, aujourd’hui,

«  il produit des tapis réservés à de hauts lieux de l’Etat français ou étrangers, et décorent les cérémonies officielles lors des rencontres internationales. » 

On comprend, donc, qu’à la suite de ses évolutions multiples et variées, l’architecture, la structure de la décoration de la ville, son aspect interne et externe, représente une accumulation de styles et formes architecturales très intéressante. 

Mais, si je reviens régulièrement dans cette ville, ce n’est pas seulement pour arpenter ses vieilles ruelles, pour admirer les portes en bois sculptées ou les façades de ses hôtels particuliers. 

Il y a, à Lodève, les souvenirs d’un artiste atypique, que j’aime particulièrement.  

Paul Dardé (4 juillet 1888 – 29 décembre 1963), a été un sculpteur originaire et très attaché à cette région. Né à Olmet, commune voisine de Lodève, il est décédé  à Lodève même.

N’ayant comme bagage que le Certificat d’étude, Dardé,

«  est admis dans l’atelier de Jean-Antoine Injalbert à l’École des beaux-arts de Paris qu’il abandonne assez rapidement. Il obtient une bourse d’étude en Italie. La même année, il entre dans l’atelier d’Auguste Rodin qu’il quitte cependant très rapidement. »

Très vite,

« il retourne à Lodève, où il monte un premier atelier, plutôt que d’accepter la proposition de succéder à Rodin dans son hôtel particulier ».

 Avec des hauts et des bas, Paul Dardé a continué à réaliser toute son œuvre en habitant toujours dans la région. 

J’ai découvert son existence, il y a quelques années, grâce aux monuments aux morts de la Première Guerre mondiale, à Lodève et à Clermont-l’Hérault. 

Le monument de Lodève est un chef-d’œuvre, non seulement de l’art et de la technique du sculpteur, mais aussi de l’analyse psychologique du monde de l’époque de Dardé. Celui de Clermont, est d’une originalité dans la représentation des personnages totalement inhabituelle pour ce type de monument. Voir :

«Moi, mon colon, cell’ que j’préfère, C’est la guerr’ de quatorz’-dix-huit!» 

 Ce n’est pas par hasard si Christian Puech, qui a publié la première biographie, monographie de l’artiste, en 1992,  l’a intitulé : Paul Dardé, sculpteur, dessinateur de l’âme humaine. 

Le Musée de Lodève, installé dans l’Hôtel de Fleury, héberge la plus importante collection des œuvres de Dardé. 

C’est justement dans les mûrs de ce musée qu’est présenté l’exposition intitulée « Faune, fais-moi peur ! ». Avec le sous-titre « Images du faune de l’Antiquité à Picasso ».

Les organisateurs se proposent de nous présenter des

« peintures, sculptures, dessins et céramiques : 170 œuvres du Ve siècle avant J.-C. au XXe siècle. L’exposition est rythmée par les représentations facétieuses, tendres ou enfantines du faune que réalise Picasso, à partir de son séjour à Antibes en 1946. » 

Tour à tour, nous sont montrés les faunes, nymphes ou satyres, vus par un Van Dyck ou Gervex, pour la peinture, Carpeaux ou Injalbert, pour la sculpture, Tiepolo ou Jordaens, pour le dessin, Mantegna ou Castiglione, pour la gravure, et tant et tant d’autres artistes qui ne peuvent pas être mentionnés tous dans ce texte.

Le tout, ponctué par des céramiques, dessins, sculptures, peintures, poteries etc. de Picasso, créés à Antibes, Cannes, Nice ou Vallauris. Comme dit l’artiste lui-même, « C’est bizarre, à Paris je ne dessine jamais de faunes, de centaures ou de héros  mythologiques comme ceux-ci ; on dirait qu’ils ne vivent qu’ici (à Cannes) ».

Picasso avait certainement raison !

Parce que, si tous ces êtres mythologiques, venus de quelques 60 musées, collections publiques ou privées, bibliothèques… des quatre coins de France, voire de Belgique ou d’Espagne,  se retrouvent à Lodève, ce n’est pas par un pur hasard !

Ils sont venus rejoindre la pièce maîtresse du musée : « Le Grand faune » de Dardé.

Cette œuvre immense, par son poids, par sa taille, comme par sa présence, est, depuis quatre mois, le cœur du nouveau Musée de Lodève. Après trois ans de travaux et prés d’un siècle d’errances,  le « Carmen Saeculare  » de Dardé a, enfin, trouvé sa place.  

Sculpté en 1920, le faune mesure 4 mètres d’hauteur et pèse 14 tonnes ! 

Il remporte un joli succès au Salon des Artistes français, au Grand Palais, en 1920.

« Acquis par l’État, l’œuvre intègre le parc de l’Hôtel Biron qui abrite le musée Rodin, avant d’être installé en 1927, en Isère, dans le parc du château de Vizille, la résidence d’été des présidents de la République. Oubliée, elle revient finalement à Lodève en 2006 où elle restera onze ans dans un entrepôt avant d’être restaurée à Arles. Une renaissance qui remet en lumière le génial Paul Dardé, disparu en 1963 dans la plus grande misère, “un crayon à la main”. »

Dans un court film, présenté aussi dans le cadre du Musée, et tourné en 1920, on voit le « grand faune » en cours d’achèvement dans l’atelier de Dardé.

Restée seule avec le faune, la jeune et jolie assistante de l’artiste s’aperçoit que le géant de pierre commence à se fendre. Quelques instants plus tard, un bloc de pierre immense écrase la jeune fille. 

La légende roumaine du « Maître Manolé » affirme que, pour qu’une œuvre  reste debout et puisse affronter le temps, les artistes doivent y enfermer et sacrifier ce qu’ils ont de plus précieux. Ainsi, Manolé est amené à emmurer son épouse, pour que les mûrs de l’église, qu’il est en train de bâtir, ne s’écroulent. 

Je ne pense pas que Dardé connaissait cette légende. Mais, la vue de la belle assistante, écrasée par le faune qui s’écroule, me fait penser qu’il avait compris le sacrifice qu’il était obligé d’accepter. Etait-ce sa fortune ? Sa renommée ? La vie d’un être cher ? 

S’il pouvait parler, le faune, du haut de ses 4mètres, pourrait nous le dire.

Dommage qu’il ne parle pas et qu’il nous regarde d’un air narquois.

 Je suis sûr qu’il connaît la vérité !

 

                                         Adrian Irvin ROZEI

                                         Lodève, octobre 2018

 

One thought on “Faune, fais-moi peur !

  1. Merci Adrian pour cette histoire de l’art sur ma région.
    Un petit point de détail sur le Cardinal de FLEURY. Il a contribué à la fortune des ” frères Vernazobres ” fournisseurs de draps à nos valeureuses armées.
    Amicalement
    Henri.

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