Du coté de chez Swann…

Dave est un chanteur français, d’origine néerlandaise, qui enchaîne les succès dans le domaine de la musique pop depuis plus de quarante ans. Qui n’a pas entendu, depuis tant d’années qu’il passe et repasse dans les programmes de radio ou télévision, au moins une fois, « Vanina » ou « Dansez maintenant » ? D’autant plus qu’à 70 ans passés, Dave a gardé la silhouette de jeune homme et la crinière léonine de ses 20 ans, ce qui fait se reconnaître en lui, et, qui sait, rêver d’une telle longévité artistique et physique, des admirateurs de … 7 à 77 ans !

Je le regardais avec une certaine jalousie, je dois l’avouer, perdu dans la foule venue l’écouter, au bord de la plage, une belle nuit d’été, près de la Méditerranée, à Valras, au cœur du Languedoc.

Bien sûr que, à la demande générale, Dave a chanté un de ses premiers succès, « Du côté de chez Swann » :

J’irais bien refaire un tour du côté de chez Swann
Revoir mon premier amour
Qui me donnait rendez-vous sous le chêne
Et se laissait embrasser sur la joue

Je ne voudrais pas refaire le chemin à l’envers
Et pourtant je payerais cher
Pour revire un seul instant, le temps du bonheur
A l’ombre d’une fille en fleurs…

Et en l’écoutant, dans la chaude nuit d’été, mon esprit a volé un long moment, loin, très loin, dans le temps et dans l’espace.

* * *

C’était au début des années 60 ; j’avais 12 ou 13 ans, et j’allais dans un lycée, en plein centre de Bucarest. Après les premières années, quand les classes étaient séparées entre garçons et filles, voila qu’une directive ministérielle a imposé la mixité dans toutes les écoles du pays.

Le début a été difficile !

Cela a commencé par une franche opposition. Quels drôles d’animaux ces filles qui ne pensent pas et ne se comportent pas comme nous, les garçons ! Et peut-être que, débarquées dans une ancienne école de garçons, donc en minorité numérique, les filles ont dû, instinctivement serrer les rangs et se retrouver entre-elles. Quant à nous, les garçons, nous ne les voyons pas non plus d’un bon œil.

Tout comme dans la chanson d’Alain Souchon:

J’ai dix ans
Je sais que c’est pas vrai mais j’ai dix ans…
Des billes plein les poches, j’ai dix ans
Les filles c’est des cloches, j’ai dix ans…

Mais le temps passant, et un certain mûrissement se faisant sentir de part et d’autre, les relations se sont réchauffées. Au début, avec des visites chez les uns ou les autres, sous prétexte d’un cours raté ou d’un problème de mathématiques difficile à résoudre, plus tard pour aller voir les magnolias en fleurs ou pour faire un tour en barque sur les lacs qui entourent la ville. Et ainsi, chacun d’entre-nous a choisi, sans même se rendre compte, «l’élue de son cœur» ! Bien sûr, avec la pudeur inhérente à l’âge des premières découvertes amoureuses, où on n’osait pas l’avouer, même à soi-même, qu’il s’agissait d’un « tendre sentiment ». On se cachait derrière le besoin de se raconter le dernier livre lu ou du dernier film sorti sur les écrans. Et les conversations pouvaient durer des heures ! « Tiens, je t’accompagne jusqu’à la maison ! »

Puis, une fois arrivés à la maison de sa Dulcinée, on avait encore… mille mots à se dire, donc encore une heure de conversation.

Les voisins entraient ou sortaient, partaient ou revenaient des courses en ville, et nous on était toujours là, près de la porte d’entrée, avec au fond du cœur, la peur que le père ou la mère fasse une apparition et casse cette bulle invisible pour les autres, dans laquelle on s’était enfermé, nous deux, seuls au monde ! Et on parlait, parlait, parlait … jusqu’à la tombée de la nuit !

Parfois, comme par inadvertance, on se touchait la main ou le visage, très rarement, on s’embrassait sur la joue en rougissant … de honte ou, qui sait, peut-être de plaisir.

Ma copine, celle avec qui je passais des heures et des heures à discuter près de sa porte, était une collègue de classe et s’appelait Michaëla, ou plutôt Micky.

Nous avons passé ainsi plusieurs mois ou, peut-être, plus d’une année dans une relation spéciale, que nous pensions unique, même si, probablement, la plupart de nos camarades ont vécu les mêmes sentiments, à cet âge.

Et puis les aléas ou les circonstances de la vie nous ont séparés : moi, j’ai changé de lycée, Micky a quitté le pays …

Mais, même si d’autres amours ont remplacé celui de mes 10 ans, je n’ai pas cessé d’y penser, de temps à autre, avec le souvenir du début de l’adolescence.

* * *

Cinquante ans ont passé !

Nous avons décidé, tous les anciens collègues avec qui nous avons gardé le contact, de fêter cet évènement que l’on ne vit qu’une seule fois dans une existence ! Et une vraie « chasse à l’homme » a démarré sur plusieurs continents afin de retrouver le plus possible de nos anciens camarades.

Bien sûr que le plus dur a été de retrouver les filles ! La plupart se sont mariées, ont changé de nom, souvent même plusieurs fois ! Mais, de proche en proche, nous avons réussi à retrouver bon nombre de nos anciens collègues.

Pour moi, ce fut un excellent prétexte pour essayer de retrouver la trace de Micky. Et avec pas mal de ténacité et beaucoup de chance, j’ai réussi à retrouver ses coordonnées, à l’autre bout du monde.

J’avoue que, en décrochant le combiné, j’avais le cœur serré, comme à 10 ans !

« Bonjour, Micky ! Tu sais, c’est moi, Adrian… »

Un long silence s’ensuivit !
Pour ne pas laisser tomber l’écouteur, j’ai commencé à expliquer qui je suis, comment nous nous sommes connus, où et quand …

Micky m’a répondu : « Tu sais, je ne me souviens pas très bien de toi, mais … puisque tu le dis ! »

Nous avons continué de parler quelques instants, mais le charme était rompu. Et la déception, encore plus grande !

En y pensant, après coup, je me suis demandé si c’est vrai ce que l’on dit, comme quoi un amour de jeunesse reste inoubliable.

Mais chacun d’entre-nous vit son romantisme à sa façon !

La Bastide Vieille, juillet 2014

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