Donne du rhum à ton homme!*

(Feuilles de journal)

Pointe-à-Pitre, le 12 février

J’avoue que l’escale de Pointe-à-Pitre, prévue sur le parcours de ma croisière dans les Antilles (la Caraïbe, comme on dit là-bas !), n’avait pas à priori grand-chose d’excitant ! Non seulement que j’avais vu et revu pendant près de 40 ans cette ville, chef-lieu de la Guadeloupe, mais malheureusement « les choses à voir » se trouvent plutôt à Basse-Terre, à quelques 60 Km de la « capitale », ou dans les îles avoisinantes (Les Saintes, Saint-Barth, la Désirade …).

Alors, quand on a une journée à passer à la Guadeloupe, que faut-il faire ? Prendre le car avec la foule venue des plus variés pays du monde (du Canada au Venezuela, en passant par l’Espagne ou la France !) pour revoir des choses, somme toute, assez banales ?

Jamais de la vie !

Alors, j’ai choisi de … ne rien faire ! Ou plutôt de voguer au gré de l’inspiration et des vents porteurs dans la vieille ville.

La première impression est bien étrange !

Nous sommes en plein carnaval et on voit déambuler partout dans la ville des princes et des princesses, des corsaires et des mousquetaires, qui pour la plupart ne dépassent pas … 1, 2m de hauteur ! Et pour aider la nature, leurs moustaches sont dessinées au crayon noir et les crinolines ont des corsages rembourrés de coton !

Et puis, il y a « les diables rouges », qui disparaîtront comme par enchantement d’ici une semaine, le mercredi des Cendres quand Vaval sera brûlé en place publique. Vaval est mort ! Vive Vaval !

Le carnaval n’a pris un nouvel essor en Guadeloupe que depuis quelques années. Maintenant des associations commencent à préparer la fête dès le mois d’octobre de l’année précédente pour s’assurer d’être prêts pour la semaine fatidique. Et elles déploient des trésors d’inventivité pour s’assurer d’avoir le plus beau char, les plus beaux atours et la musique la plus entraînante. Si ce que me disent mes interlocuteurs est vrai, ces dernières années le carnaval de la Guadeloupe est devenu … le 3ème au monde !

* * *

Mais en attendant, j’erre dans la vieille ville de Pointe-à-Pitre.

C’est calme, c’est très calme ! Juste ce qu’il faut pour pouvoir regarder et admirer les vieilles maisons en bois, colorées dans toutes les nuances de l’arc en ciel et bien au-delà ! Jaune paille, bleu ciel, rouge sang de bœuf, vert pistache … tout y passe et sans complexe !

P-à-P frescà 1 001_resizePlus que ça ! D’immenses fresques réalisées au pochoir couvrent des murs de plusieurs dizaines de mètres de largeur. C’est souvent des clôtures de terrains vagues ou de maisons en ruine portant quelques fois des panneaux « A vendre ». Mais qui va acheter une ruine en bois pourri, dans un pays où des cyclones passent et repassent périodiquement ?

Pourtant, ceux qui connaissent bien l’île savent qu’une vraie maison en bois, assemblée sans un clou, avec « mortaise et tenons », comme celles construites par les anciens, plie mais ne casse pas ! Sauf qu’une telle maison, forcément de petite taille, ne paye pas: ça ne fait pas … des mètres carrés ! Alors, … on les démolit ! Et à la place on construit de « jolis immeubles en béton », rose et blanc, comme dans la banlieue parisienne !

Mais, ce n’est pas tout. Sur un terre-plein, gagné sur la mer, un « Musée de l’histoire de l’esclavage » est en train d’être achevé. D’une architecture décidément « moderne », l’énorme bâtiment « noir et argent » irait parfaitement à … Abou Dhabi ou au Qatar ! Mais certainement pas à Pointe-à-Pitre dans un quartier où dominent les maisons de maximum deux étages.

Ce que prévoit la maquette…

Ce que prévoit la maquette…

Alors, … on a préparé le coup en construisant quelques édifices en béton, parachutés directement d’une banlieue de la Métropole. Et les autres « vieilles bicoques » traditionnelles seront démolies bientôt au nom de … l’insalubrité !

…et ce qu’on est en train de construire !

…et ce qu’on est en train de construire !

En attendant, je me promène dans ce quartier traditionnel que je ne reverrai certainement plus à un prochain passage. Et les habitants, intrigués peut-être par les agissements de cet hurluberlu qui n’arrête pas de prendre des photos, m’interpellent du seuil de leur porte ou de leur terrasse ombragée. C’est ainsi que j’ai été invité en deux heures à prendre trois fois le « ‘ti punch » et que j’ai pu connaître leur sentiment en ce qui concerne les changements prévus dans le quartier.

Une matrone qui tient depuis 39 ans un restaurant créole, juste en face du nouveau musée, voué certainement à la démolition, m’a avoué avec une résignation toute antillaise : « Pour nous, ceux qui sont ici depuis si longtemps, ça n’a plus d’importance ! Mais pour ceux qui ont acheté il y a seulement quelques années … c’est la catastrophe ! »

En tout cas, je ne pense pas que les habitants des bunkers en béton me proposeront encore, la prochaine fois, le « ‘ti punch » sur le seuil de leur porte !

Adrian Irvin ROZEI

Pointe-à-Pitre, février 2015

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*Donne du rhum à ton homme
Du miel et du tabac
Donne du rhum à ton homme et tu verras comme
Il t’aimera.

Petit jeu : parmi les photos jointes, trouvez l’intrus et éliminez-le du paysage!

Service après vente

La ville de Pointe-à-Pitre recèle d’autres petits bijoux inattendus pour l’amateur d’anciennes maisons: toute une série d’immeubles « Art déco », souvent à caractère administratif, preuve de l’essor de l’île entre les deux Guerres. Une exposition de photos reprenant quelques images parmi les réalisations de l’architecte Ali Tur dans l’île a été présentée entre le 20 septembre et le 25 octobre 2014. En ce moment les panneaux se trouvent dans un des hangars du port de Pointe-à-Pitre. Avec un peu de chance, je les retrouverai au même endroit à mon prochain retour, dans deux ou trois ans !

Encore du rhum!

Encore du rhum!

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