Chronique d’une mort annoncée…

Feuilles de journal

Paris, 29/04/2019

 

                                          « Cafetín de Buenos Aires » avec Goyeneche

Je viens d’apprendre, un peu par hasard, une mauvaise, une très mauvaise nouvelle : la « Clasica y Moderna » vient de fermer définitivement ses portes !

Pour ceux qui n’ont jamais mis les pieds à Buenos Aires, je précise que « Clasica y Moderna » était un établissement qui annonçait  sa fonction sur sa carte de visite comme : « Libros -Café- Restaurant-Bar-Galeria de Arte ».

Je connais cet endroit depuis une trentaine d’années. Ce qui ne représente même pas le tiers de son existence ! 

En 1916, ouvrait ses portes, dans l’Avenida Callao 713, la «Libreria Académica », fondée par Poblet hermanos y Cia. 

En 1938, Francesco Poblet, un de ses fondateurs, abandonne cet endroit et ouvre, quelques maisons plus loin, au no. 892, son propre local similaire, appelé « Clasica y Moderna ». 

Don Francisco était espagnol de Madrid, fils de catalans, et avait épousé Rosa Ferreiro. Ils ont eu deux fils, Natu et Paco, qui ont grandi « dans ce monde merveilleux que propose les livres, et dans la fantaisie et les illusions que produit la lecture ». A partir de 1980, après le décès de Don Francisco, les deux frères ont pris  la direction du local. 

Pas à pas, l’endroit s’est transformé dans un lieu de rencontres : à partir de 19heures, avec l’aide d’un verre de vin, un café ou un porto, commençaient des réunions littéraires, des débats artistiques, des discussions d’art… auxquels participait la fine fleur de l’intellectualité de Buenos Aires. 

Au début des années ’80, la « Clasica y Moderna » proposait déjà des lectures ou des cours dispensés par des gens peu connus dans les circuits officiels. C’est ainsi que les frères Poblet ont eu l’idée de créer un café comme complément de la librairie. 

Petit à petit, les activités de l’endroit se sont élargis : un petit restaurant et une minuscule estrade, près du bar, où tout au plus deux ou trois artistes pouvaient présenter des récitals ou des lectures de leurs œuvres ou de celles d’écrivains réputés.

Les vendredis ou les samedis, les programmes commençaient vers 22 heures et s’achevaient à 2 heures du matin. Tradition horaire « à l’Argentine » ! 

A combien de récitals, soirées de lecture, conférences, débats n’ai-je assisté dans ce lieu mythique ! 

Avec Mario Clavell en 2005

En 2005, je décrivais dans un texte intitulé « Clasica y Moderna, hier, aujourd’hui, demain » (en roumain !) cet endroit exceptionnel, comme suit :

« Ce lieu de mémoire de Buenos-Aires est un des points de rencontre dont rêve toutes les grandes capitales du monde. Un endroit assez petit, partagé entre deux pièces, de taille presque égale : la moitié est une librairie mythique où l’on peut trouver tout ce qui a été édité ces derniers mois en Argentine, tout comme des livres plus anciens, que l’on peut commander, en consultant les listes disponibles. Les livres, disposés sur des tables, des étagères, souvent à même le sol, créent un décor « sui generis » pour l’autre moitié de l’établissement. 

La deuxième moitié est, en vérité, une salle de spectacles  « travestie » en restaurant-bar. Un bar à partir duquel on peut suivre le jeu des artistes, qui travaillent « sans filet », au milieu des tables et parmi les spectateurs qui peuvent participer au show, voir même, en tendant le bras, toucher les acteurs. Dans ces conditions, le maquillage, les trucages, les artifices n’ont aucune raison d’exister. »   

J’ai pu admirer, à cet endroit, d’innombrables vedettes du monde artistique argentin, comme Chico Novarro, Andrea Tenuta, Mimi Kozlowski, Pablo Novak, Garaycochea, Mario Clavell ou des débutants, dont j’ai même oublié le nom.  Tous venaient jouer ici, en prenant les grands risques du « direct au corps-à-corps avec le public», parce qu’ils connaissaient le prestige de l’endroit. Qui était confirmé par une plaque émaillé, apposée sur la façade de l’établissement, sur laquelle on pouvait lire :

« Declarado sitio de interés cultural por la Legislatura de la ciudad autonoma de Buenos Aires ». 

Mais la triste nouvelle de la disparition d’un endroit historique à Buenos Aires n’est pas la première de ce genre. 

Le 3/09/2011, le journal « Le Figaro » annonçait « Le café de Saint-Ex ferme : émotion à Buenos Aires ». 

Il s’agissait du « Richmond, le célèbre café littéraire de la rue Florida, au cœur de la capitale argentine ».

Le « Richmond » a ouvert ses portes en 1917, dans la rue Florida au no. 468. Dans les années ’20, cet endroit était le lieu de rencontre des rédacteurs de la revue « Martin Fierro », bimensuel de « arte y critica libre », qui a donné naissance au fameux « gropo literario de Florida ». Il a contribué à faire connaître des auteurs étrangers presque inconnus en Argentine, comme Apollinaire, Valery Larbaud, Jean Cocteau, Alfred Jarry… 

« C’est là que Borges corrigeait ses textes », rappelle sa veuve, Maria Kodama…

En 1930, Saint-Exupéry et son ami Jean Mermoz y refaisaient le monde, entre deux vols de l’Aéropostale, confortablement installés dans les fauteuils Chesterfield du rez-de-chaussée… Plus tard, Julio Cortazar et Graham Greene y prendront aussi leurs habitudes. »

 J’avoue n’avoir découvert  cet endroit qu’au début des années 2000 !

Pourquoi ? Une façade un peu austère et le nom à consonance anglaise, m’ont fait penser qu’il s’agissait d’un établissement des années ’50.

Puis, avec l’autosuffisance de celui qui « vient de Paris », je me suis dit que nous avons des endroits plus « historiques » que cet hôtel ! 

Ce n’est qu’en décembre 2001, en plein cœur d’une profonde crise politique/économique/sociale, qui a généré une révolte populaire et un changement de 6 présidents de la République en 2 ans, que je suis allé dîner à cet endroit. Surtout, parce que l’on annonçait la présence dans les murs d’une célèbre chanteuse de tango, Virginia Luque. 

Virginia Luque, au “Colon” et dans le restaurant

Quelle tristesse ! Une (très) grande interprète  de tango était obligée de chanter en circulant parmi les spectateurs attablés, un chapeau à la main !

A peine quelques mois auparavant, je pouvais l’admirer sur la scène du « Teatro Colon » de Buenos Aires, un des plus prestigieux endroits dédiés aux spectacles musicaux au monde. 

En 2011, « Le Figaro » faisait remarquer que le magistrat désigné par le Ministère de la Culture pour « sauver les meubles » du Richmond, s’employait surtout à « retrouver le mobilier d’époque que des déménageurs ont éclipsé en pleine nuit… » 

                                                *  *  * 

Dans le même article du « Figaro », on peut lire : « Jamais on n’oserait faire ça avec le Flore de Paris ou le café Greco de Rome ! »

Voyons, donc !

Je sais, « comparaison, n’est pas raison ! » Mais, que je sache, ni « Flore », ni « Greco », n’ont pas vendu un seul livre dans leur longue existence.

Et leur succès (débordant !) et la survie d’aujourd’hui, tout comme aux « Deux Magots », n’est pas dû à l’activité littéraire, mais plutôt à leur présence dans les guides touristiques écrits en japonais ou en chinois ! 

Un autre exemple me semble plus représentatif : celui de la librairie « La Hune ».

En 2015, on pouvait lire, dans la revue «Télérama » :  

« Voici trois ans, le déménagement de la librairie parisienne La Hune (née en 1949) du boulevard Saint-Germain à la rue de l’Abbaye, avait provoqué un pincement au cœur. Le lieu était historique, l’ambiance chaleureuse, la mémoire de son fondateur, Bernard Gheerbrant, encore vivante. Mais chacun voulait croire que son propriétaire — le groupe Madrigall (Flammarion-Gallimard) — refuserait de laisser mourir cet espace culturel, en l’installant en lieu et place d’une autre librairie : Le Divan (fermée en 1997). Or, La Hune va bel et bien disparaître dans quelques semaines, remplacée par une galerie photo, YellowKorner… En 2015, l’esprit de Saint-Germain-des-Prés doit-il se résumer à l’achat d’un sac Vuitton ou d’un macaron Ladurée ? »

 Depuis, les choses ont évolués et pas dans le bon sens ! 

« Pari raté, les propriétaires annoncent sa fermeture en février 2015, effective en juin de la même année. La Hune échappera cependant aux « marchands de malappris [qui] viennent vendre leurs habits en librairie », comme le chantait déjà Souchon en 1999 (dans le titre Rive gauche) : le groupe Madrigall accepte l’offre de rachat des fondateurs de YellowKorner, chaîne spécialisée dans l’édition et la vente de photos en édition limitée, qui récupèrent le local et surtout le nom — pour ne pas dire la marque — La Hune, pour en faire un lieu uniquement dédié à la photographie (expositions et ventes). Certains se désolent, voire crient à la trahison, à l’image de Denis Gheerbrant, fils du fondateur disparu en 2010, qui dénonce une « usurpation » dans une tribune publiée dans Le Monde (« Quand la marchandise usurpe, avec l’enseigne d’une célèbre librairie, l’œuvre de toute une vie ») et estime que le nom de La Hune aurait du disparaître avec elle. »

 Mais ceci, ce n’était qu’une première avanie ! 

En 2017,

« La Hune est ravagée par un incendie.

Un an après quasiment jour pour jour, le 14 novembre 2018, elle ouvre à nouveau, après avoir été rénovée quasiment à l’identique. Au rez-de-chaussée à gauche, le coin librairie, qui laissera cependant sur sa faim ceux qui s’attendent à trouver un véritable fonds de livres de photos puisque sont proposés à la vente uniquement les livres de l’éditeur allemand Teneues. »

 Pour cacher la misère, on parle de « Un concept marketing rodé » et on trouve mille excuses ! 

Mais, la réalité est là ! 

En Argentine, on vous parlera, avec de longues argumentations, de la crise « due aux politiciens véreux  et aux militaires corrompus ». Tout comme dans bon nombre d’autres domaines ! 

Mais personne n’aura l’honnêteté de vous dire que, si on regardait un peu moins de « reality shows » ou des rencontres sportives (souvent truquées !) à la télévision, si l’on sortait davantage pour rencontrer des amis (sans être accros aux téléphones portables et sans lire le journal sur un écran, dans le métro), on aurait la chance de feuilleter un livre et, de temps en temps, d’en acheter un ! Ou plusieurs ! A Paris ou à Buenos Aires ! 

Il en reste, quand même, des endroits à Buenos Aires ou l’on peut rencontrer des amis, dans un cadre historique et une ambiance de fête, mais, à ma connaissance, sans la librairie et les spectacles de feu « Clasica y Moderna ».

Un livre de 2003, intitulé « Cafés de Buenos Aires », en recensait…36, en dehors de ceux mentionnés plus haut ! 

Pour Paris, dans un autre article de l’année 2015, « Télérama » mentionnait « 20  adresses favorites pour les lecteurs de tous bords », dans le domaine de la «BD, cinéma, photo… Les meilleures librairies spécialisées de Paris ». 

Mais, toujours, sans la large palette culturelle de l’ancien « sitio de interés cultural » de l’Avenue Callao. 

Ce qui m’a semblé prémonitoire pour ces lieux de culture parisiens, est le commentaire de  CATHERINE DOMAIN, membre de la Société des Explorateurs, membre du Club International des Grands Voyageurs, fondatrice du Cargo Club, du Club Ulysse des Petites Îles du Monde, du prix Pierre Loti à Hendaye….et, accessoirement, libraire depuis 1971dans l’Île Saint-Louis, qui dit :  

« En 2019 j’entame ma quarante-huitième année, de bonne humeur, toujours aussi fascinée par les livres et les gens. Consciente d’avoir fait un métier magnifique qui va sans doute disparaitre. Je ne demande qu’à me tromper ! » 

Il ne tient qu’à nous de la faire se tromper.

Pour le bonheur de nos enfants et petits-enfants !

 

                                         Adrian Irvin ROZEI

                                            Paris, avril 2019

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