C’est mon passé que l’on jette à la poubelle !

Boulogne, 27/02/2019

 

«Les choses ont leurs secrets, les choses ont leurs légendes 
Mais les choses nous parlent si nous savons entendre…
 

Il cria: “Je prends, je rachète tout ça
Ce que vous transportez là, c’est mon passé à moi”…

C’était déjà trop tard, pour sa voix suppliante ! » 

D’après Barbara : « Drouot – La salle des ventes »

En 1967, quand nous avons quitté la Roumanie, nous avions le droit d’emporter seulement 50 Kg par personne. Bien sûr, rien en or ou en argent, pas d’objets fabriqués en Occident, même pour les vêtements il y avait une liste mentionnant le nombre de chemises, costumes, ceintures ou cravates…

Pour ce qui est des alliances, seulement les personnes mariées avaient le droit de les emporter, et seulement dans la limite de 10 g par personne. Ceux qui possédaient des alliances plus lourdes ont été obligés d’enlever ce qui dépassait cette limite !

En ce qui concerne notre famille, mes parents et moi, nous avions donc droit à 150 kg. En pratique, nous n’avons pas atteint cette limite et de loin !

Ma mère a décidé que ce n’était pas la peine d’emporter des casseroles ou des ustensiles de cuisine. Elle a affirmé clairement :

« Ou nous aurons une bonne situation et nous pourrons acheter des choses neuves, ou nous serons dans la misère et ce n’est pas ces quelques babioles qui changeront notre sort ! »

Mais, nous possédions quelques souvenirs de famille auxquels nous tenions beaucoup et que l’on souhaitait sauver de cette débâcle. 

Parmi elles, quelques bijoux (une montre avec quelques rubis, la montre à gousset en or de mon père, quelques pièces d’or de collection… pas grand-chose !) et quelques assiettes et bibelots fabriqués en Occident, avant la guerre, qui portaient les marques de quelques manufactures européennes réputées (Limoges, Tchécoslovaquie, Rosenthal Bavaria).

Pour ce qui est des assiettes de Murano, en verre irisé, nous savions que cela  ne poseraient aucun problème : comme il s’agissait de verre transparent, elles ne portaient aucune marque. Et nous étions sûrs que les sbires de la douane ne sauraient pas reconnaître de telles « spécialités » !

Mais, le gros problème c’était les bijoux !

Alors, nous avons eu… un message du ciel !  Ou, plutôt, de l’Amérique ! Ce qui, pour nous, était la même chose !

Nous avons reçu, en plein été, un coup de fil de l’un des plus grands hôtels de Bucarest. Enorme surprise !

Il s’agissait d’une cousine (au deuxième degré !) qui venait du Texas : Sally Robinson.

Ses grands-parents, ainsi que leurs enfants, filles et garçons, avaient émigré aux Etats-Unis,  en 1907. La seule fille restée en Roumanie, c’était ma grand-mère, qui était enceinte de mon père et de son frère jumeau.

Les contacts avec la famille « américaine » avaient continué, de manière très suivi, pendant 40 ans. Mais, après 1947, une fois que les communistes se sont installés fermement au pouvoir, il était devenu extrêmement dangereux d’échanger même des lettres avec des… « impérialistes américains » !

Donc, pendant 20 ans,… silence radio !

En mai 1967, est tombée du ciel Leslie, la fille de Sally Robinson. C’est comme ça que j’ai appris l’existence de ma famille américaine. Mais ceci est une longue histoire, qui mérite un développement séparé.

Sally est passée pour deux jours en Roumanie, sur la route de retour vers Austin (Texas). Elle venait de Russie où elle était allée afin… d’acheter une balalaïka, un cadeau pour son mari, qui jouait de nombreux instruments à cordes !

C’est comme ça ! Encore une fantaisie « à l’américaine » !

Sur le retour, il était prévu qu’elle passe par Naples, où son fils faisait son service militaire, dans les « marines ».

Alors, mon père a eu une idée de génie !

Il a demandé à Sally si elle était d’accord pour amener nos quelques bijoux.

Elle a été d’accord et nous avons mis les bijoux dans une chaussette en laine, qui a été introduite dans une boîte métallique de cacao «Van Hutten », pour éviter le bruit et protéger le tout, et…c’est parti pour l’Amérique !

Trois mois plus tard, à peine installés en France, nous avons écrit à Sally, pour lui indiquer notre adresse.

La réponse reçue…a été une douche froide !

Sally nous racontait que, après le passage à Naples, elle est arrivée au Texas et, là-bas, elle a constaté la disparition de la boîte métallique ! Elle pensait qu’une femme de ménage de son hôtel avait dû la voler, en son absence. En même temps, elle joignait un billet de 100 USD pour nous dédommager !

Que faire ? C’est la fatalité ! On a dit « merci »…et on est retourné à nos préoccupations !

Un an plus tard, nous recevions une nouvelle lettre de Sally, qui nous annonçait que son fils, ayant fini le service militaire, était rentré à la maison. Très bonne nouvelle !

Mais, elle ajoutait que le fils lui a apporté… une boîte de cacao « Van Hutten », que sa mère lui avait confié à Naples ! Et qu’il n’avait pas eu la curiosité de regarder ce qu’elle contenait. Ce que la mère avait totalement oublié !

Donc, notre petite boîte avait fait, pendant un an, le tour du monde sur le porte-avions américain « Nimitz » et elle était entrée, en toute illégalité, aux USA !

Inutile de décrire notre joie, d’autant plus que Sally, pour nous dédommager des émotions subies, nous a offert les 100 USD, que mon père s’est proposé de lui rendre.

                                        *   *   *

Mais, tout ceci, nous a éloignés du récit de notre départ de Roumanie !

Pour emporter nos presque 100kg de hardes, on devait, selon la loi, faire l’acquisition de deux caisses en bois.

Ce n’était pas, une fois de plus, une si mince affaire !

Les caisses devaient être confectionnées par un atelier de menuiserie désigné par l’Etat et nous ne devions les voir ou toucher sous aucun prétexte. Ceci, certainement, pour éviter la tentation d’y introduire quelque objet que ce soit, voir, même, d’y aménager… un double fond !*

Peu importe si les caisses étaient solides ou pas, si elles risquaient de partir en morceaux sur la route… interdiction absolue d’y toucher !

Ainsi, nous les avons aperçues, quelques jours avant notre départ, dans le hall de la douane. Et de loin !

Entre les caisses et nous, se trouvait une table basse et, de l’autre côté, une dame qui dirigeait deux employés, prévus pour mettre  nos affaires, une par une, dans les caisses. Mais, d’abord, nous avons déposé les objets sur la table. Puis, la dame nous a indiqué qu’une seule personne avait le droit de tendre un objet, qu’elle ferait un signe d’approbation ou de rejet et que les employés exécuteraient la tâche en conséquence. 

Je dois préciser que, avec un savoir faire remarquable, ma mère avait réussi à souffler quelques mots à la douanière, qui est venue dans les toilettes, où elle a reçu, en avance, le prix de son indulgence à venir: 2000 Lei ! L’équivalent du salaire d’un ingénieur pour un mois !

Nous, mon père et moi, du fond de la salle, n’avons rien vu de toute cette manœuvre !

Quand nous sommes allés régler les frais de douane, l’employé-chef s’est adressé à ma mère, lui demandant : « Pourquoi avez-vous proposé de l’argent à la douanière ? Vous n’aviez rien d’interdit dans vos affaires ! »

Je ne saurais jamais s’il s’agissait d’une provocation, d’une tentative de savoir la vérité ou d’une affirmation… à l’usage d’éventuelles oreilles indiscrètes !

De loin, nous avons dit « au revoir ! » à nos caisses et nous les avons revues  seulement 3 mois plus tard… à la Haye !

Il faut savoir que, officiellement, nous quittions la Roumanie… pour les Pays-Bas, puisque c’est Joseph Luns, le ministre des affaires étrangères de ce pays qui a obtenu, après 16 ans d’attente, que l’on nous délivre le passeport tant attendu.

Les caisses, avec nos affaires, sont restées aux Pays-Bas, chez ma cousine Alice, pendant 4 mois. Nous habitions dans des petits hôtels où il n’y avait pas la place pour ces affaires.

Puis, nous les avons fait venir à Paris, où elles ont passé autres 9 mois en dépôt, chez « Calberson », du coté de Saint-Denis, au nord de la ville. C’est vers le mois d’octobre 1968, quand nous avons eu, enfin, un appartement à Boulogne, que nous avons pu admirer leur contenu.

Il m’a paru… dérisoire !

Mais, au moins, les caisses en bois étaient, vraiment, résistantes et, j’oserais dire, belles !   Etonnement légères, avec un bois renforcé de coins en métal, elles avaient pris, avec le temps, une teinte foncée, de toute beauté.

Pendant plus de 40 ans, elles sont restées dans la cave de mon père, abritant des objets multiples et variés.

Ce n’est qu’en 2010, après son décès, que je  me suis posé la question de leur avenir.

Eh bien, une fois de plus, elles m’ont rendu un énorme service.

Comme mes albums photos s’entassent de façon exponentielle, en fonction de la multiplication des voyages, j’ai dû trouver un moyen de les mettre à l’abri, sans remplir notre appartement. Alors, aménagées avec des étagères intermédiaires, elles ont fait office de « bibliothèques », sur notre balcon, pendant 9 ans.

J’étais content et fier de la résistance de mes caisses en bois : simplicité de rangement, accès facile, bonne protection de mes photos, même s’il fallait les dépoussiérer périodiquement. Et puis, qui peut se vanter de posséder des caisses en bois qui ont voyagé dans tant de pays, entre la Roumanie, les Pays-Bas, la France et tous ceux traversés… il y a 52 ans !

Voila qu’au mois de novembre dernier la société propriétaire de notre immeuble a décidé de refaire le revêtement et les rambardes de nos balcons. 

Tous les habitants de  l’immeuble ont réclamé, à cors et à cris, un emplacement pour stocker, pendant les quatre mois des travaux, leur mobilier de balcon. Avec un énorme dédain pour leurs locataires, les fonctionnaires en charge nous ont « alloué » un espace, entre les immeubles, sans aucune protection, sur le béton nu, à peine sécurisé.

Grâce à mes fils, les caisses ont été bien emballées sous feuille de plastique, bien protégées, mais… ont du subir les assauts de la neige et de la pluie des mois d’hiver.

Et, il y a deux semaines, on nous a sommés de libérer la place… au plus vite.

Quand nous les avons déballées, une vision apocalyptique s’est présentée devant mes yeux : les caisses avaient moisi, le bois était pourri, les parties métalliques rouillées, les flancs étaient percés de trous, les planches défoliées…

J’ai compris, dans une fraction de seconde, que c’était la fin d’une histoire d’amour, qui avait duré plus d’un demi-siècle !

J’ai refusé d’assister à « l’enterrement » de mes caisses, qui ont été emportées par le service de déblayage de la mairie.

J’aurais du garder un bout de bois. C’était toute ma vie qui « foutait le camp » !

Mais, je crains que l’on me reproche « d’en faire des caisses » !

« Car c’est bien là la conclusion : quand on en fait des caisses on prête le flanc au quolibet et aux lazzi. », comme dit le « Dictionnaire raisonné des mots surannés et expressions désuètes ».

                                                   Adrian Irvin ROZEI

                                                  Boulogne, février 2019

Voilà comment on va remplacer les fameuses caisses en bois ! Quelle tristesse !

*Une blague de l’époque racontait qu’un candidat à l’émigration a été surpris, à la douane, avec un double fond dans sa valise. Les douaniers se sont jetés sur l’objet et, à l’intérieur, ont découvert…une photo de Ceauşescu !

Etonnés, ils ont demandé au délinquant : « Pourquoi as-tu fait ça ? »

« C’est simple ! », répondit-il.

« Une fois en Occident, si tout se passe bien, j’oublierai l’existence du portrait. Mais, si tout va mal, je regarderai, de temps en temps, le portrait du « Conducător » ! Et son souvenir me rappellera d’où j’ai réussi à m’échapper et ça me remontera le moral ! »

 –

Service après vente

L’anecdote du « double fond » me rappelle l’histoire de Georges Filip Lefort, mon ami pendant plus d’une décennie, né a Oradea, en Roumanie, le libérateur de la ville de Villeurbanne avec son détachement FTP – MOI, commandeur de la Légion d’honneur, décernée par trois présidents successifs de la République Française, décoré de l’Ordre du mérite, qui, en Roumanie communiste, avait été « baptisé » de force « Filip Gheorghe ».

Malgré son poste de Secrétaire d’Etat, en 1967,  il « a choisi la liberté », en France.

Après son décès en 2014, j’ai découvert un album, intitulé « Lettre en forme de roman photo ou la complainte de celui qui déserta le chantier du socialisme », en version bilingue.

Dès la première page, on remarque une photo du « Génie des Carpates » accompagné du commentaire : « Depuis des contrées étrangères, la pensée s’envole vers ton visage à jamais inoubliable, cher camarade Ceauşescu ». 

Et, plus bas, à côté d’une image d’un des innombrables Congrès du Parti, on peut lire : « Mon cœur saigne douloureusement quand mes souvenirs s’envolent vers ces temps glorieux où j’avais pris ma place parmi ceux qui construisaient le socialisme. »

Plus loin, jouxtant une image de Georges et de son épouse Annie, devant une amie à la main levée, on peut lire : « Elle jurait fidélité éternelle à la cause du socialisme. »

Ou, ensuite : « Face et pile, nous jouissions du soleil socialiste ».

Puis : « Nous avions de la viande en abondance. Et quelle viande !  Et nos visages étaient perpétuellement illuminés de joie».

L’humour, toujours l’humour ! Et le sens de la dérision !

C’est ça qui nous fait vivre ! 

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