Bizness is bizness !

Feuilles de journal
Khasab (Oman), 14/03/2019

 

J’ai la joie et le plaisir de vous informer que je viens d’ouvrir mon entreprise à Khasab (Oman). Et, dès le premier jour, j’ai fait un bénéfice de 235%, avec un investissement de seulement 20 Euro. Pas mal, n’est-ce-pas ? 

Comment j’en suis arrivé là ? C’est très simple ! 

La péninsule de Moussandam (arabe : محافظة مسندمMusandam) est un endroit particulier. Séparée du reste du territoire omanais par la côte est des Emirats, cet endroit joue un rôle stratégique de premier ordre dans le détroit d’Ormuz. Elle en garde attentivement la côte sud, toute échancrée de khwar (fjord ou rias), d’où son surnom de « Norvège d’Arabie ».   

« Petits villages et spectaculaires routes de montagne ajoutent au charme unique de cette enclave omanaise en terre émirienne. Une région au caractère bien trempé dont l’excentricité culturelle surprend et qui mérite grandement le détour, que l’on ait décidé de découvrir Oman en profondeur ou que l’on souhaite s’immerger en pleine nature après la visite de Dubaï »,

comme l’indique les guides touristiques. 

Image satellite de Musandam

Je connais de réputation cet endroit depuis 25 ans, même si je n’y suis venu, pour la première fois, qu’en 2015. 

Khasab, la capitale du territoire de Musandam est aussi un endroit particulier. On y parle ici

« diverses langues, y compris le kumzari (un mélange d’arabe, de farsi, d’anglais, d’hindi et de portugais), dans le port qui bourdonne d’activités, principalement de la contrebande, entre autres denrées et objets, de cigarettes américaines « importées » en Iran en échange de chèvres ou de moutons. La prospérité et l’animation que créent ces shooties (terme local pour désigner ces trafiquants), font que personne  ne semble pressé de se débarrasser d’eux. Sans compter que l’on respecte ici la tradition, et la piraterie en est une depuis au moins deux siècles ! »

On se souvient des récits d’Henry de Monfreid, au début du XXe siècle.

Seulement, ces activités lucratives se déroulent

« lorsque le soleil plonge dans les flots, quand les vedettes en fibre de verre se chargent de marchandises, prêtes à filer à vitesse effrénée à travers le détroit et rejoindre l’Iran impérativement de nuit ».

Mais, quand on arrive à cet endroit pour une escale de quelques heures, on n’a pas la chance de découvrir tout ce trafic!

Alors, que faire ? A part visiter le supermarché « Lulu », premier établissement de ce type dans le territoire, devenu la grande attraction locale, il ne reste que… la plage ! Trop peu pour moi ! 

D’autant plus qu’il y a une autre attraction, bien plus intéressante : la découverte d’un fjord à bord d’un boutre, bateau de pêche traditionnel en bois appelé localement dhow. Avec, en prime, la vue des colonies de cormorans Socotra et des sternes bridées, qui nichent dans les parois verticales du khwar. Tout en admirant les cabrioles des dauphins à bosse (Sousa chinensis) qui se font une joie d’accompagner les bateaux pour le plaisir des touristes de passage. 

Cette activité, 3 heures de « mini-croisière »  en dhow, est proposée (mollement) au bord de mon paquebot pour la somme de… 85 Euro.

Mais, comme j’ai fait cette expérience il y a 4 ans, je sais que le vrai prix de l’excursion est loin de celui-ci. 

Alors, je suis descendu dans le port et je me suis dirigé vers l’Office de tourisme local. Ici, l’excursion était proposée pour… 45 Euro !

C’est déjà un progrès ! 

Après avoir traversé le bâtiment de la douane, j’ai été interpellé par plusieurs guides locaux, qui proposaient aussi la croisière en dhow. 

J’ai choisi l’un d’entre eux, un peu par hasard, mais surtout parce qu’il me semblait plus dynamique que les autres et que son anglais était plus compréhensible. Je ne savais pas, à ce moment-là, que c’est lui qui deviendra bientôt mon partenaire d’affaires !

Après une courte négociation, j’ai obtenu un prix de 30 Euro pour le voyage.

Mais, mon interlocuteur a été un peu déçu, quand il a appris que j’étais seul ! 

Il est venu, alors, avec une proposition intéressante :

 « Si tu arrives à remplir mon van, je te fais 20 Euro ! »

« Combien de places y a-t-il dans ton minibus ? », ai-je demandé.

« 20 ! », a répondu mon guide.

« D’accord ! Mais tous mes clients payeront le même prix : 20 Euro ! »

Ce que, après une courte hésitation, il a accepté. A la condition que je n’informe pas ses éventuels autres clients de notre contrat. 

J’ai commencé à courir à la sortie de la douane pour trouver des clients.

Ceci a été, au delà de l’économie de 10 Euro en perspective (la grande affaire !), un exercice linguistique amusant et un test psychologique « grandeur nature » sur les habitudes et réactions traditionnelles des différentes ethnies qui habitent notre planète ! 

J’ai commencé avec un groupe de 5 espagnols. Après leur avoir expliqué le but de la manip franchement, j’ai annoncé le prix à 20Euro. Courte délibération suivi par l’accord du groupe. 

Revigoré par ce premier succès, j’ai attaqué un couple de français B.C.- B.G. Le monsieur préférait aller à la plage ; la dame aurait aimé venir avec nous, mais elle hésitait ! Au bout d’un court moment, elle m’a avoué :

 « Je ne voudrais pas déranger ! »

Cette réaction, que j’entends si souvent,  m’aurait fait sortir de mes gonds, s’il ne s’agissait pas… d’un client potentiel! Déranger, qui ? Un groupe de touristes qui, il y a à peine 5 minutes, ne se connaissaient même pas ? Je l’ai rassurée tout de suite ! 

Pendant ce temps, mon « associé », qui avait vu comment je m’y prenais, me tirait par la manche : « Arrive un groupe d’espagnols ! Arrive un groupe d’italiens ! » 

Alors, il m’a avoué qu’ils n’avaient pas le droit de démarcher à la sortie de la douane ! Pour une fois, j’ai vu l’avantage d’être un « white middle age man », cette catégorie tellement haie par les médias occidentaux !

Et, accessoirement, de parler quelques langues étrangères !  

Le prochain groupe a été le plus difficile à convaincre : mes chers italiens !

Sachant à qui j’ai à faire, j’ai annoncé 25 Euro ! A commencé une longue discussion entre les 7 membres du groupe : l’intérêt de l’excursion, la durée, le repas, la possibilité de bronzer  ou de faire de la plongée… 

Pendant ce temps, où je devais répondre à mille questions, les autres clients s’impatientaient, mais surtout mon associé, qui voyait le temps passer et les « arrivages » de touristes diminuer !

Pour porter l’estocade finale, j’ai baissé le prix à 20 Euro. 

Au moment où les italiens allaient prendre une décision,  un des leur m’a dit : « Je ne veux pas payer plus de 10 Euro ! »

Là, la moutarde m’est montée au nez ! 

« Ces gens doivent vivre aussi ! A ce prix, je me passe de votre clientèle ! »

Et, tout de suite, les autres italiens sont intervenus pour calmer leur ami et accepter mon offre ! 

J’ai aussi dégotté un groupe de 3 chinois. Heureusement, vivant à Toronto, ils parlaient l’anglais, ce qui m’a facilité la négociation. Etrangement, ils n’ont même pas demandé le prix de l’excursion. Politesse oblige ? 

Maintenant, que j’avais atteint mon « quota » (mon associé avait attrapé 3 clients, de son coté !), j’ai exigé que le boutre soit un modèle en bois « à l’ancienne » et non un bateau moderne en acier.

Mon associé a passé quelques coups de fils et, 10 minutes plus tard, le minibus arrivait pour nous amener au port. 

Je pensais mon boulot terminé. Pas du tout ! 

Mon associé a exigé que je ramasse l’argent de mes clients.

Ce qui n’était pas une mince affaire, puisque chaque groupe voulait payer… dans une monnaie différente ! Tout y est passé : les Euros, les Dollars, les Rials omanais et les Dirhams émirati ! Heureusement que personne n’a demandé à payer en Roupies de sansonnet, et que mon associé connaissait par cœur les cours du jour !* 

*  *  * 

 Le voyage en dhow a été superbe ! 

Mes clients italiens ont eu le temps nécessaire pour plonger dans les eaux turquoises du fjord, la lumière du soleil faisait évoluer la couleur des rochers escarpés, qui nous entouraient, de minute en minute, les amateurs de « bronzette » en ont eu pour leur argent…

Même que les plongeurs ont pu dénicher quelques oursins et, grâce au savoir faire du capitaine, des norias de poissons multicolores ont entouré notre bateau, attirés par le pain (sec !) qu’il leur jetait. 

Mais, bien sûr, le « climax » a été atteint quand les dauphins sont venus nous voir !

Cette fois-ci, ils ne sont pas arrivés seulement pour faire des cabrioles autour de notre bateau, mais, un groupe de trois dauphins ont accompagné le dhow pendant quelques minutes. Après quoi, gentils comme ont les connaît, ils sont partis faire plaisir à un autre groupe de touristes, sur un autre bateau.

Sans rien demander, sans rien mendier, sans rien gagner… eux ! 

A la fin du voyage, quand tout le monde avait bien apprécié les fruits et le café du capitaine, tout un chacun s’est allongé pour faire la sieste, à l’ombre de la tente du bateau.

Moi, j’ai sorti mon walkman et j’ai écouté… Zaz ! Tout en regardant « l’annexe » du dhow, peinte en… bleu, blanc, rouge ! 

A l’arrivée dans le port, je me suis séparé de mon associé, en le remerciant pour son organisation exemplaire. 

Je pensais, une fois de plus, cette aventure finie ! 

Et puis, dans le bateau de la compagnie de navigation, qui nous amenait  à notre paquebot de croisière, un des italiens** de mon groupe s’est levé et a demandé aux autres participants de faire une ovation « à Adrian, pour son organisation de l’excursion » ! 

J’étais si content que j’ai décidé de recommencer le jour d’après… avec des ballades en vélo ! Au nez et à la barbe de « MSC », qui demande, pour cette activité aussi, un prix de « ouf ! ». 

Mais, tout d’abord, je dois déposer les statuts de ma nouvelle société ! 

 

                                                    Adrian Irvin ROZEI

                                                      Khasab, mars 2019

 

*Quelques minutes après le départ du port, j’ai vu s’approcher, à grande vitesse, une vedette en fibre de verre qui, après avoir abordé notre embarcation, a déposé 3 suissesses. C’était, certainement, des touristes « péchées » par un organisme concurrent au mien.

Je ne leur ai pas demandé le prix payé pour la croisière. J’encourage l’économie libérale et la loi de l’offre et de la demande !

 ** L’italien en question est un policier de Bari, dans les Pouilles. Il est prévu que nous nous revoyons chez lui, au mois de juin.

Je serai bien gardé !

 –

Service après vente

Bari, 7/06/2019

J’ai tenu ma promesse !

Me voilà à Bari, la ville de « mon client », devenu mon ami, le « poliziotto » de l’excursion d’Oman !

Quand il a appris que j’étais à Bari, Nuccio m’a donné de suite R.V. pour le soir même. Il semblerait qu’il n’avait pas vu le message par lequel j’annonçais mon arrivée.

Peu importe ! 

Il est venu me chercher à mon hôtel, avec son épouse, et m’a emmené voir les principales attractions de la ville.

Mais, tout d’abord, nous sommes allés manger une pizza dans un des restaurants populaires de la place centrale de Bari.

 

Puis, nous avons admiré la maestria des dames dans la fabrication des « orecchiette », appelées aussi recchietelle ou strascinate les plus connues des pâtes traditionnelles du lieu. Après quoi, nous avons déambulé parmi les badauds qui envahissaient la ville historique, en se mélangeant aux touristes venus des quatre coins de la planète.  

Les Pouilles sont, depuis quelques années, la destination à la mode. C’est pour ça que les bateaux de croisière, les charters, les trains et les bus déversent des flots de touristes de tout poil.

Mais, si l’on connaît des habitants du lieu, on peut éviter les coins trop touristiques et découvrir les bons endroits, à la bonne heure. 

C’est comme ça que j’ai découvert le marché aux poissons du dimanche, juste derrière le « Théâtre Margherita », un bijou « Liberty » qui a changé cent fois de fonction.

Et j’ai compris pourquoi mes amis italiens tenaient à tout prix à trouver des oursins dans le fjord de Khasab : c’est la tradition de Bari d’aller les déguster sur les étalages de ce marché ! 

Nous avons aussi regardé, d’un œil amusé, les touristes russes, japonais, américains… qui faisaient la queue pour lécher des boules de glace, avec tous les parfums imaginables, chez un fameux pâtissier de la Piazza Mercantile. 

Mais, bien sûr, nous avons commencé par le tour de la vieille ville.

Pas de bon matin, comme tous les touristes qui se marchent sur les pieds, mais de nuit, sous le halo des lampadaires qui projettent une lumière jaunâtre, comme les torches du Moyen-âge. 

“When in Romedo as the Romans do!”

A Bari… de même!

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