Je suis Zen! (I)

La Bastide Vieille, le 24/09/2018

 

La culture japonaise m’intéresse et me passionne depuis un demi-siècle!

En 1969, alors que j’étais  en dernière année à l’École des Mines, mes collègues ont décidé que nous devrions aller, en « voyage de promotion », au Japon.

C’était l’époque où le Japon était très à la mode. Le pays du Soleil-Levant était perçu comme « l’avenir de l’humanité », surtout à cause des progrès technologiques qu’il engendrait jour après jour.

En ce temps-là, on découvrait, à chaque moment, un nouveau produit électronique mis sur le marché par le Japon à un prix inégalable et en quantité presque illimitée. C’était des postes de télé, des transistors, des magnétophones, des radios portables etc.

D’ailleurs, même dans un pays communiste, comme la Roumanie,  cette fascination se faisait sentir. Je me souviens de notre prof d’électronique de l’École Polytechnique  de Bucarest, qui avait eu la chance de faire un stage au Japon, et qui n’arrêtait pas de nous chanter les louanges du système japonais, même si, à l’époque, dans ces contrées, il valait mieux encenser un pays socialiste.

Le résultat, c’est que nous l’avons surnommé « Suzuki », d’après le nom de la servante de Mme Butterfly, en japonais Cio-Cio-San, l’héroïne du roman de Pierre  Lotti, devenu un opéra célèbre, grâce à Giacomo Puccini.

Je n’ai pas cru un seul instant que nous serions capables, avec mes collègues de l’Ecole des Mines, de rassembler les fonds, énormes, exigés par un voyage dans un pays aussi lointain et si cher que le Japon! D’ailleurs, finalement, notre voyage a eu lieu… en Grande-Bretagne !

Mais, pour m’amadouer et me faire participer à la préparation du projet, ils m’ont proposé de me charger de la partie culturelle.

Apparemment, ils avaient parfaitement compris quel était mon point faible!

J’ai accepté, bien sûr, et, à l’occasion de mon premier passage à Paris, je suis allé au Centre culturel japonais où j’ai expliqué au chargé de mission le but de ma visite.

Extrêmement aimable et très compétent, il m’a apporté une pile de documents qui répondaient exactement à ma demande.

Parmi les dizaines de prospectus, brochures, cartes, – en français!- que j’ai reçu gratuitement, un petit livre a attiré mon attention.

Il s’intitule «  Introduction à la culture japonaise » (Kokusai Bunka Shinokai). 

En moins de 100 pages, tout y est dit sur ce sujet! De manière synthétique, sans le langage ampoulé des « spécialistes » de l’art, sans périphrases et sous-entendus, sans références obscures et liste bibliographique… que personne ne consulte jamais, en dehors des gens de métier… et encore!

J’ai donc gardé précieusement ce livre, que je feuillète chaque fois que son sujet revient dans l’actualité, que ce soit à l’occasion de la lecture d’un texte en rapport avec le pays du Soleil-Levant, d’une cérémonie du thé, d’un spectacle de théâtre Kabuki ou de la préparation d’un voyage  au Japon.

Par la suite, j’ai eu d’innombrables occasions de croiser ce monde étrange « venu d’ailleurs » »,  qui est l’univers japonais.

Même s’ils n’ont rien inventé -l’essentiel de leur culture et religion viennent de Chine- les japonais ont su sublimer cet héritage et le pousser tellement loin, qu’aujourd’hui il est devenu, non seulement un monde à part, mais aussi une référence, un style, une philosophie de vie…

C’est, en grande partie, le résultat de l’influence du milieu où ils vivent et qui les a façonnés à son image, rude, inhospitalier, étriqué et, on le voit de plus en plus de nos jours, soumis aux aléas d’une nature indomptable.

Mais, revenons à mes « expériences » avec « l’univers japonais ».

Une étape décisive dans ce cheminement a été la rencontre avec le monde d’Albert Kahn, il y a un demi-siècle.

J’habite à Boulogne  depuis 1968, à quelques pas du musée et des jardins qui portent le nom et qui ont été la demeure du fameux banquier, humaniste, mécène… de la première moitié du XXème siècle.

Dire « fameux » est probablement une exagération journalistique !

Parce que, à la fin des années ’60, quand j’ai découvert cet endroit magnifique, il n’intéressait pas grand monde!

Mais, aujourd’hui, voilà comment il est présenté par l’association qui fait sa promotion et avec laquelle je suis en contact régulièrement :

« Comme son nom l’indique, le jardin du musée Albert Kahn est une création d’Albert Kahn, un banquier idéaliste et voyageur né en 1860 et mort en 1940. Rêvant d’une paix universelle dans un monde où toutes les civilisations cohabiteraient harmonieusement, ce dernier avait légué une grande partie de sa fortune à la découverte des cultures étrangères. C’est ainsi qu’il avait progressivement imaginé ce jardin de 4 hectares comme un monde utopique, en mariant les cèdres marocains aux roses européennes, et les cerisiers japonais aux épicéas du Colorado. Au total, le banquier a réussi le pari de réunir plusieurs paysages naturels en un seul et même jardin, rendu public au moment de l’exposition universelle de 1937. »

Mais, même si l’héritage d’Albert Kahn est un ensemble homogène, je ne parlerai ici que du jardin japonais.

Voici sa description, rédigée par « les Amis du musée », bien mieux que je ne saurais la faire moi -même :

« Amoureux du Japon, Albert Kahn avait consacré une grande partie de son jardin aux paysages du Pays du soleil levant. Ces parcelles, les plus célèbres du jardin, se décomposent aujourd’hui en deux sous-parties, le jardin japonais contemporain et le Village japonais. Le premier, conçu par le paysagiste Fumiaki Takano nous invite à une promenade paisible. On suit le tracée d’un bassin où évoluent d’énormes carpes nippones*, avant de traverser deux petits ponts offrant un panorama sublime sur une montagne d’azalées, une rivière de pierres rondes et au printemps, des cerisiers en fleurs. Les yeux avertis liront dans cet aménagement raffiné une métaphore de la vie d’Albert Kahn. Le village japonais, plus ancien, abrite lui un pavillon offert en 1966 par l’école Urasenke du thé à Kyôto, où l’on peut assister, à quelques moments de l’année, à une cérémonie du thé, et deux maisons traditionnelles construites sur pilotis en bois cernées de bonzaï. Le dépaysement est total ! »

Sauf que cela correspond au jardin d’aujourd’hui!

Quand je l’ai connu, dans les années ’60, c’était tout autre chose!

D’ailleurs, la présentation du musée parle de «jardin japonais contemporain ».

Tel qu’il se présente aujourd’hui, le jardin japonais d’Albert Kahn est le résultat des modifications et interprétations dues à un artiste japonais, dont les amoureux du jardin n’ont pas retenu le nom! A l’exception… de quelques « spécialistes »!

Parce que, cet artiste s’est proposé de construire un jardin japonais qui raconterait la vie d’Albert Kahn. On peut imaginer comme celui-ci aurait été content, connaissant sa modestie, presque maladive, qui le poussait à refuser même d’apparaître en photo!

En tout cas, ceci est un moindre mal, en comparaison avec l’offre de l’ambassadeur du Japon des années ’70, qui proposait de restaurer le jardin à ses frais, à condition qu’une moitié de sa surface soit consacrée à un centre commercial, censé présenter les dernières réalisations de l’industrie japonaise!

Il faut préciser que ce brillant diplomate, était, si je me souviens bien, le fils de l’ambassadeur du Japon, grand ami d’Albert Kahn, au début  du XXème siècle.

Avant cette interprétation, qui se veut « moderne et fantaisiste », le jardin japonais se présentait sous des traits on ne peut plus traditionnels.

Je me souviens, en particulier, de son extrémité vers la Seine, qui prenait la forme et le style du célèbre jardin de rochers de Ryōan-ji.

« Il s’agit du plus fameux jardin de ce type : des dessins faits au râteau sur le sable blanc représentent les vagues, autour de quinze rochers disposés avec soin, comme des récifs dans la mer. »

C’est une référence absolue ! Même si certains historiens affirment

« qu’il n’est pas certain qu’il ait eu, des l’origine, l’aspect austère que nous lui connaissons aujourd’hui ».

Mais, ce jardin, tout comme ceux de Ginkaku-ji ou de Daisen-in, illustre parfaitement  la

« tendance à la simplicité et au symbolisme…  Il évoque le vide illimité et ajoute, par un moyen symbolique très simple, une idée de profondeur et une force de suggestion incommensurable à ces compositions dénudées. »

L’histoire raconte que,

« après les guerres civiles de Onin et Bunmei, les petits jardins de rochers, tout différents des riches jardins de promenade, devinrent chose commune dans les monastères Zen ».

Certes, toutes ces considérations philosophiques, ne m’étaient pas familières il y a 50 ans ! Je me contentais d’admirer la pureté des lignes, la sobriété du dessin et la matière inhabituelle pour l’amateur des jardins « à l’européenne ». 

Je passerai donc, rapidement, sur les estampes japonaises du XIXème siècle, achetées pour quelques francs, dans des ventes de charité ou des « vide -greniers ».

Décoration qui rappelle le Japon dans notre maison de Boulogne

Tout comme les objets en provenance du pays du Soleil-Levant. 

Ce genre de décoration n’intéressait personne, dans les années ’70.

Et, comme par hasard, il s’agissait, le plus souvent, de scènes en plein air, sinon dans des jardins… à la japonaise ! 

C’est toujours aux « Jardins Albert Kahn », que j’ai découvert la cérémonie du thé.  

Aujourd’hui, cette cérémonie se déroule

«  dans la plus pure tradition japonaise, par un maître formé à l’École Urasenke de Kyoto. Cette cérémonie se tiendra dans le village japonais des jardins Albert Kahn, lequel comprend un pavillon de thé et deux maisons traditionnelles. Restaurés en 1989, ils respectent ce que nous dévoilent les autochromes prises entre 1910 et 1930. Leur écrin précieux est le jardin japonais, où chaque végétal et minéral a soigneusement été mis en scène pour composer un paysage nippon riche de sens, à la symbolique forte. Rigueur, perfection, passion et découverte seront les maîtres-mots de ce moment d’exception proposé par l’AMJAK**. 20 places seulement sont disponibles ! »

Mais, aux débuts de cette activité, nous étions à peine 6 ou 8 à y participer !

On aurait dit une vraie réunion de famille, exclusivement pratiquée au moment des « cerisiers en fleur ». Et on n’avait pas besoin de s’inscrire… un mois à l’avance ! 

Au début des années ’80, je cherchais un bon prétexte pour aller au Japon. 

Mon patron de l’époque, avait travaillé longuement avec le Japon et passé plusieurs mois là-bas, pour introduire auprès de la clientèle locale une matière plastique très sophistiquée, crée dans les laboratoires français. Pendant son périple au fin fond du Japon, il avait besoin d’un interprète. Ce fût M. Kagao, un ingénieur japonais,  avec qui il a fait d’innombrables expériences dans le pays profond et avec qui il avait construit un lien d’amitié, peu commun pour un européen au pays du Soleil Levant. 

Je rencontrais M. Kagao, à l’occasion de ses passages à Paris, quand il venait rendre visite à mon chef.

Même que je m’amusais  à répéter, en la modifiant un peu, la célèbre phrase du sketch de Bernard Haller : 

                       « Kiki était cocotte

                          Et Coco concasseur de Kagao… » 

J’avais donc entendu bon nombre d’anecdotes sur la vie traditionnelle japonaise.

Je rencontrais aussi, chez des amis communs, un jeune japonais, d’une trentaine d’années, qui avait quitté son pays natal quelques dix ans auparavant, et qui rêvait d’y retourner, pour la première fois. 

Mais, le déclic qui m’a décidé d’y aller, ce fût la rencontre avec une jeune japonaise, dans un vol entre Bangkok et Paris. Venue en France en touriste, Chié Kurihara travaillait dans une société japonaise, spécialisée dans l’exportation de produits textiles. Donc, elle parlait honorablement l’anglais. Enorme chance, dans un pays où, à cette époque, il était difficile de rencontrer quelqu’un avec qui on pouvait s’entendre ! 

Chié a passé une semaine à Paris, pendant laquelle je lui ai montré… les beautés de la capitale française et je comptais sur elle pour en faire autant à Tokyo. 

On ne peut pas dire que Chié était belle… selon les critères européens.

Mais, elle avait un visage rond et blanc, tellement japonais, que même habillée à l’européenne, elle semblait descendue directement d’une pièce de théâtre Nô ! Bien sûr, elle était très fière de ses chaussures Yves-Saint-Laurent, de son sac Vuitton, de sa montre Cartier etc.

Choses qui, à moi, ne me faisaient aucun effet !

Mais, grâce à elle, j’ai découvert un Tokyo « en dehors des chemins battus » et j’ai même rencontré des membres de sa famille, ce qui n’arrive jamais aux étrangers ! 

Aussi bien, grâce à M. Kagao, qui m’a réservé une chambre dans un des plus huppés « ryokans » de Kyoto, ou de mon ami japonais, avec qui j’ai vu Tokyo à travers les yeux du japonais… le plus français qui existe ! A peine rentré de Paris, il était en train de traduire Romain Garry en japonais, et me demandait la signification de tel ou tel mot, rencontré dans « Gros câlin » ! 

C’est lui qui me faisait des commentaires (en français !), au cours d’une promenade dans les rues de Tokyo, du genre : « Regarde ces cons de japonais ! Ils font tout à l’envers ! » En 10 ans de France, il avait oublié… qu’il était lui-même japonais ! 

Les aventures à raconter  seraient beaucoup trop nombreuses, en commençant par la séance de massage pratiquée par la secrétaire d’un grand patron de l’industrie dans un restaurant de rue, les sections  « jouets » à 10 000 Euro dans les grands magasins,  le « Pachinko », l’hôtel avec la chambre moulée dans une seule feuille de résine acrylique, les pantoufles colorées des ryokans, le dîner en tête-à-tête avec une geisha, qui m’a nourri avec des baguettes directement dans la bouche, tout en me récitant des poèmes en japonais,  les clubs-sauna pour hommes et même… la visite des bordels de Hiroshima ! 

Il suffit de dire que les deux premiers jours au Japon… ont été un cauchemar !

Mille fois, je me suis demandé si les gens qui m’entouraient ne se comportaient de telle sorte,  spécialement… pour m’énerver ! Et puis, à partir du moment où  j’ai compris que leur logique n’a rien à voir avec la nôtre, je suis devenu… « Zen » ! 

Un seul exemple : qui aurait l’idée, dans notre monde,  de s’essuyer, en sortant du bain, avec une serviette mouillée ! 

Mais, mon sujet d’aujourd’hui étant « les jardins japonais », on va se limiter à ce genre de visites.

Sobriété et « kitsch » dans les jardins japonais (1981)

Le sort a voulu que je me trouve au Japon juste au moment où les cerisiers avaient fleuri sur une bonne partie de mon trajet.

Cerisiers en fleur à Kyoto (1981)

J’ai eu donc la chance d’assister, par hasard, à des cérémonies religieuses ou profanes, qui se déroulent à cette époque privilégiée du calendrier des fêtes japonaises. 

Cérémonie du thé à Kyoto (1981)

J’ai profité de mon séjour dans le pays, entre Tokyo et Hiroshima, en passant par Nagoya, Kyoto et Osaka,  pour visiter autant de jardins que possible.

Jardins Zen, à l’intérieur et à l’extérieur des habitations, à Kyoto (1981)
Toutes les photos en « montage » font partie des 600 images prises à l’occasion de mon voyage au Japon, en 1981

Tout aussi bien ceux de Nara, tellement tarabiscotés et décadents, comme celui de Enjo-in, que ceux de Kyoto, avec le jardin des mousses de Saiho-ji. 

Nikko, un décor fascinant, mais si décadent ! (1981)

Mais, je dois reconnaître que j’ai préféré ceux des monastères Zen, cachant des coins aménagés spécialement avec des rochérs, qui suggèrent des cascades et des courants d’eau, formant le centre artistique de ces bâtiments.

Jardins secs Zen à Kyoto (1981)

Ce style, appelé « kare-sansui », a atteint la perfection à l’époque Muromachi, grâce, selon mon avis, à son adéquation avec la nature profonde du Japon : la difficulté de trouver des espaces assez grands pour aménager des jardins à l’ancienne, l’influence grandissante de la philosophie Zen, le rayonnement de la peinture « suiboku », tout comme la mentalité de l’époque, portée vers la philosophie et la spiritualité. 

Je suis revenu donc de ce voyage initiatique avec le désir fou d’avoir, un jour, moi-même un jardin japonais, dans l’esprit Zen !  On peut rêver, n’est pas ? 

A suivre…

 

                                                       Adrian Irvin ROZEI

                                            La Bastide Vieille, septembre 2018

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